Au soir d'Alexandrie, de Alaa el Aswany

Publié le par Emmanuelle Caminade

 

Dans Au soir d'Alexandrie, passionnant roman empli d'humanité, l'écrivain égyptien Alaa el Aswany décrit la fin d'un monde aimé. Tournant avec une grande maîtrise narrative autour d'une bande d'amis aux origines diverses et brossant une foisonnante fresque sociale doublée d'un thriller politique, il y montre comment l'évolution du Nassérisme patriotique vers une dictature totalitaire à partir de l'année 1964 a concrètement impacté la vie des Alexandrins et entraîné la disparition du cosmopolitisme qui caractérisait cette ville où vivaient en harmonie de nombreuses communautés depuis le XIXème siècle.

Et on ne peut s'empêcher de penser au Quatuor d'Alexandrie de Lawrence Durell, tétralogie se déroulant avant et pendant la deuxième guerre mondiale qui, au travers d'expatriés européens (pour la plupart) liés de même par l'amitié et l'amour, annonçait déjà le crépuscule de cette ville cosmopolite. Et cela même si l'auteur ne cherche guère à explorer de nouvelles formes romanesques (1) comme son homologue britannique. Alaa el Aswany se réfère d'ailleurs avec malice à cette œuvre récemment parue (2) à l'époque où se situe son roman au cours d'une conversation animée confrontant les avis différents des protagonistes à son sujet.

1) Durell dans les trois premiers volumes (Justine, Balthazar et Mountolive) donne trois visions différentes des mêmes événements, explorant ainsi un même espace en changeant d'angle de vue. Tandis que dans le dernier, Cléa, racontant le retour du narrateur à Alexandrie quelques années plus tard, il apporte une dimension temporelle

2) Les quatre volumes ont été publiés en anglais puis dans leur version française de 1957/1959 à 1960

 

 

S'érigeant en symbole d'un univers cultivé et raffiné, le restaurant grec Artinos s'avère le lieu central du roman. C'est là qu'après la fermeture officielle des portes à minuit se réunit régulièrement une bande d'amis dans le petit bar du premier pour boire en discutant librement de tout - de cinéma et de littérature comme de politique - dans un esprit d'ouverture et de tolérance. Des réunions surnommées malicieusement "Caucus" par le consul américain.

Outre Carlo Sabatini, le barman italien très stylé amateur de femmes mûres, on y retrouve des représentants de l'élite alexandrine tant égyptienne qu'européenne. Au côté de la propriétaire Lyda Artinos, une Chrétienne très croyante qui a hérité du restaurant à la mort de son père, se pressent ainsi son amoureux, le peintre arabe Anas el-Saïrafi qui, s'il croit en Dieu, ne croit lui en aucune religion et est opposé à toute dictature, Tony Kazzan son ex-beau-frère, grec comme elle, qui dirige l'usine de chocolats qu'il a fondée, l'avocat égyptien Abbas el-Qosi, ancien élève du Victoria Collège («l'Eton de l'Orient») comme Tony et très critique envers Nasser, ainsi que son épouse Noha Shawarbi issue d'une grande famille locale. Sans oublier la Française Chantal Lemaître, un peu portée sur la bouteille, qui anime avec passion sa librairie : «la fameuse librairie Balzac, rue Fouad».

Autour des membres du Caucus, gravitent de plus de nombreux personnages plus ou moins secondaires : Galil, le très religieux frère d'Abbas - qui soutient lui Nasser – et sa femme la gentille Fifi, le colonel Selim à la tête de la Direction de l'Orientation morale : un homme au français impeccable car ayant fait ses études dans des écoles françaises (comme l'auteur), ou Badaoui Khodeir, le directeur financier de la chocolaterie empli de foi révolutionnaire, fils de paysans pauvres ayant pu faire des études grâce aux reformes de Nasser ...

Et l'auteur tient non seulement à mêler l'élite égyptienne et européenne mais aussi à mettre en scène le peuple égyptien, à décrire les hautes sphères comme les bas-fonds d'Alexandrie. Il s'attache ainsi longuement à l'histoire d'Adli le Noir qui, abandonné par ses parents dans un orphelinat, est devenu le responsable sécurité du cabaret oriental el Angelo (où il vend aussi du hashish) et, épris de justice, joue volontiers le redresseur de torts. Ainsi qu'à celle de Neamat qui échappera au pouvoir néfaste d'un beau-père sans scrupules - sous l'emprise duquel est tombée sa mère - pour devenir danseuse. Quant à la mère (3) de Carlo, Marta, belle veuve aux mœurs légères prise dans les filets de Gaber, «un gigolo de la pire espèce» ayant l'art de l'humilier et de la faire chanter, elle anime une salle de jeu où de vieux amis viennent jouer au poker.

 

Au long de cinquante-quatre chapitres riches de vivants et savoureux dialogues, Alaa el Aswany va suivre avec beaucoup d'empathie et un humour léger les destins entremêlés de ses personnages tout en éclairant leur passé. S'attachant plus encore à l'histoire humaine que politique, il démonte les rouages du totalitarisme, sachant tenir le lecteur en haleine au fur et à mesure que le piège de la dictature se referme sur les participants du Caucus. Rattrapés inéluctablement par les dérives dictatoriales du régime nassérien, ces derniers vont en effet voir leur joyeuse insouciance céder peu à peu la place à l'inquiétude et à la peur, l'exil semblant la seule issue pour ceux d'origine étrangère, même s'ils se sont toujours sentis égyptiens. Alexandrie, ville dans laquelle ils sont nés et ont vécu en effet les rejette, ne les comprenant plus et ne les aimant plus.

3) On peut noter la vénération tant orientale que méditerranéenne pour les mères quelles que soient leurs erreurs et leurs faiblesse qui transparaît dans le texte : Adli tente ainsi de trouver des excuses à son abandon par une mère qu'il n'a pas connue et encourage Neamat à ne pas en vouloir à la sienne. Tandis que Carlo, malgré les circonstances, conserve pour Marta l'amour qu'il avait pour elle enfant

 

 

Très habilement l'auteur alterne deux fils narratifs au passé, un fil secondaire confié au personnage clé du peintre Anas durant huit chapitres (4) venant renforcer le fil principal mené à la troisième personne par un narrateur omniscient. Ces deux fils narratifs commencent de plus par une adresse au lecteur au présent qui l'implique d'emblée dans l'histoire et confère à cette dernière un surcroît de réalité: «Si vous allez pour la première fois chez Artinos on a dû vous prévenir qu'il était impossible d'y trouver une table sans avoir réservé.» (incipit du ch.1)/ «Si vous êtes un habitué des restaurants et des bars d'Alexandrie, vous me connaissez certainement ou du moins vous m'avez déjà vu.» (dès la 4ème ligne du ch. 11).

L'artiste Anas non seulement fait le lien entre les protagonistes appartenant à l'élite et au peuple égyptien mais il apparaît aussi comme une sorte de double de l'auteur, portant sa conception de l'écriture et nous permettant de comprendre en quoi ce dernier a voulu se démarquer du livre culte de son célèbre prédécesseur. C'est Anas en effet qui fait entrer Adli et Neamat dans son cercle d'amis. Grand amateur de haschich, il se fournit auprès du Noir au cabaret oriental où danse sa compagne, al Angelo semblant le pendant populaire du restaurant Artinos. Désirant faire son portrait, il sympathisera très vite avec lui et, ne jugeant guère les hommes sur leur classe sociale, il invitera ces «gens simples mais respectables» chez lui, tenant à leur faire rencontrer Lyda.

Et le peintre a beau commencer malicieusement son récit par «Je ne suis pas un écrivain», il semble néanmoins s'affirmer comme l'alter ego d'Alaa el Aswany qui lui aussi écrit ce qu'il voit, apportant de même son «témoignage sur ce qui est advenu». Croyant à sa manière, l'auteur partage l'ouverture d'esprit d''Anas, son amour de la culture dans toute sa diversité (5) et son farouche attachement à la liberté, voyant en tout homme d'abord un être humain. Et sa conception de l'écriture romanesque rejoint celle du peintre pour son art. Une écriture cherchant à montrer, à peindre et non à juger et nécessitant deux qualités majeures : aimer les gens (6) et avoir une imagination fertile.

Prenant la parole dans la discussion sur le Quatuor d'Alexandrie, Anas reproche de plus à Durell, outre des erreurs historiques, de véhiculer un point de vue colonialiste et de flatter la «nostalgie des Britanniques pour la grandeur déchue de leur empire», constatant que l'essentiel de ses personnages sont européens et le pensant incapable de décrire les Egyptiens comme des êtres humains. Et, rendant de même hommage à une Alexandrie disparue, Alaa el Aswany semble vouloir dans ce roman prendre le contre-pied de l'écrivain britannique.

4) chapitres 11/ 19/ 25/ 31/ 39/ 45/ 50/ 52

5) Diversité des cultures que symbolise Alexandrie : «La culture d'Alexandrie a, en surface, une première strate arabe au-dessous de laquelle se trouvent les strates d'autres cultures.»

6) Anas parcourt les restaurants et les bars pour faire des portraits qui s'attachent à l'humain, à ce que traduisent les visages

 

On peut regretter que le traducteur n'ait pas gardé le titre original du roman : "Les arbres marchent à Alexandrie " (7) car celui-ci s'avère doublement signifiant.

«Je vois des arbres qui marchent à Alexandrie», dit en effet encore Anas dès le chapitre 19 (p.161), se référant à l'antique visionnaire Zarka-el-Yamama que l'on ne prit pas au sérieux jusqu'à ce que, attaqué par des ennemis cachés sous des branches, son peuple soit vaincu par surprise. Il est ainsi le premier à anticiper la catastrophe qui va s'abattre sur la ville, cette folie collective résultant de l'idolâtrie pour Nasser, un leader «enivré par le pouvoir absolu». Et le seul à voir cette bataille qui «fait rage à Alexandrie entre la beauté et la laideur, entre la civilisation et la barbarie». A voir sa ville «changer en mal» : «A Alexandrie il y avait de la tolérance, de l'amour, de l'humanité. Tout cela diminue de jour en jour.» (p. 242). Les événements lui donneront ensuite raison : dans une paranoïa nationaliste, contrôles, machinations, manipulations et violences arbitraires vont frapper la société et disloquer le petit groupe d'amis, cette vague répressive annonçant l'islamisme à venir.

Mais le titre choisi dépasse à mon sens la référence à la venue des barbares que conforte l'épigraphe du roman (tiré du poème La ville du recueil de Constantin Cavafis En attendant les barbares et autres poèmes). Au-delà de la nostalgie d'un monde disparu, Alaa el Aswany - qui fut contraint à l'exil par la dictature militaire d'Al-Sissi - regarde en effet vers l'avenir, apportant une note d'espoir en adressant au lecteur, dans sa grande culture, un clin d'oeil shakespearien. Car ce titre renvoie délibérément à Macbeth, une tragédie dans laquelle les sorcières prophétisent au tyran régicide qu'il régnera sur l'Ecosse jusqu'à ce que la forêt de Birnam marche sur Dunsiname. Et, au dernier acte, des soldats dissimulés sous des branches d'arbre viendront mettre fin à son règne. Macbeth sera tué et le fils du roi assassiné reprendra le pouvoir.

Malgré sa nostalgie et son extrême lucidité sur la dictature régnant dans son pays, l'auteur ne sombre ainsi nullement dans le pessimisme (8).

 

7) lashjâr tamshi fi-l-Iskandariyya / تمشي الأشجار في الإسكندرية

8) Et la scène d'adieu du dernier chapitre montre bien que l'auteur espère encore en l'homme

 

 

 

 

 

 

Au soir d'Alexandrie, Alaa el Aswany, traduit de l'arabe par Gilles Gauthier, Actes Sud,  2024, 384 p.

 

A propos de l'auteur : 

https://fr.wikipedia.org/wiki/Alaa_al-Aswany

 

EXTRAIT : 

 

On peut lire les trois premiers chapitres : ICI

 

 

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Publié dans Fiction

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D
Bonsoir, un roman dont j'ai pensé beaucoup de bien. Je le recommande comme les autres livres du romancier. Bonne soirée.
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N
J'ai prévu de lire "l'immeuble Yacoubian" en février. Mais je note celui-ci pour plus tard. Mes grands-parents étaient des italiens d'Égypte et ma grand-mère parlait souvent de la douceur de vivre à Héliopolis. Ils ont quitté l'Égypte en 1950 pour se réfugier en France.
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