Les jeux heureux de l'enfance, de Charlotte Gneuss

Publié le par Emmanuelle Caminade

Les jeux heureux de l'enfance, de Charlotte Gneuss

Publié en Allemagne en 2023 sous le titre original Gittersee (1), Les jeux heureux de l'enfance est un énième roman consacré à l'empire tentaculaire de cette organisation pilier du régime de la RDA que fut la Stasi. Charlotte Gneuss - dont les parents et les grands-parents vécurent à l'Est - est née trois ans après la chute du mur de Berlin et choisir un tel sujet pour son premier roman peut sembler étonnant. Mais, outre qu'il reflète la persistance du traumatisme subi par son pays, elle réussit à lui apporter de nouvelles perspectives.

Se déroulant dans une banlieue minière de RDA durant les années 1970, son roman s'intéresse en effet à la vie quotidienne dans toute sa banalité au travers du ressenti d'une adolescente tout juste sortie de l'enfance dont elle explore le monde. Se centrant sur sa famille et ses voisins, son école et ses amis, elle nous livre ainsi un portrait psychologique intimiste plein de naïveté et de fraîcheur qui permet d'éclairer ces petits rouages participant d'un grand mécanisme et de comprendre comment un tel régime d'oppression et de manipulation, de suspicion et de trahison, a pu durer si longtemps.

 

Karin a seize ans, une mère dépressive qui finira par quitter la maison laissant son père sombrer dans l'alcoolisme, une grand-mère peu amène et une adorable petite sœur de deux ans dont la charge repose en partie sur elle. Sa vie n'est pas pesante pour autant et s'avère remplie de nombreux petits bonheurs. La jeune fille vit en effet intensément ses histoires d'école (2), ses fêtes et ses escapades dans la campagne environnante; elle a une grande amie, Marie, dont elle partage les secrets et, surtout, un petit ami attentionné plus âgé qu'elle, Paul, dont elle est très amoureuse.

Un jour Paul qui devait partir en week-end avec son ami Rühle disparaît sans prévenir, la laissant totalement désemparée. Il semble s'être enfui seul à l'Ouest et la police débarque chez elle pour l'interroger. Karin fait ainsi la connaissance de la Stasi locale en la personne du séduisant officier Wickwalz qui, faisant pression sur elle et exploitant sa détresse  et  sa candeur pour obtenir des informations, saura l'entraîner à collaborer. Jusqu'à ce qu'elle s'en rende compte …

1) Nom d'un quartier de la banlieue de Dresde

2) Un lycée soumis au dogme socialiste de l'époque dont elle ne soupçonne guère la puissance de l'endoctrinement

 

 

Charlotte Gneuss fait preuve d'une grande efficacité narrative.

Dans une construction habile, elle commence ainsi son récit par la fin, un court prologue à la troisième personne et au présent sonnant le glas du passage à l'âge adulte en annonçant  l'aspect inéluctable de la perte de l'innocence. Puis elle laisse son héroïne raconter son histoire au passé, privilégiant le "je" et un langage jeune et vivant, banal, pour investir son univers.

Le récit se déroule en trois parties, la première, de loin la plus longue avec ses nombreux chapitres eux-mêmes divisés en différentes sections, montre avec quelle minutie Wickwalz prend le temps de tisser sa toile autour de Karin qui se fera piéger. Puis le rythme s'accélère et la tension s'intensifie dans la deuxième partie s'ouvrant au retour des vacances sur la dernière année de lycée, et surtout dans la dernière, très courte, qui marque la fin de l'enfance, le passage à l'âge adulte.

 

L'auteure parvient à nous rendre palpable l'extrême déstabilisation de son héroïne. Une héroïne hantée par les souvenirs de Paul, par des sortes de flashes, de scènes qui lui reviennent et se superposent à sa réalité présente. Tandis qu'elle est également en proie aux rêves et même aux hallucinations. Nous mesurons la confusion d'esprit de cette adolescente prise en étau entre toutes ces phrases prononcées se répétant en écho qui déferlent sur elle : celles de Paul qu'elle n'a pas su à l'époque interpréter et celles, inquiétantes et menaçantes ou amicales et flatteuses de l'officier de la Stasi. Et elle semble souvent perdre le fil de la réalité, l'auteure posant sur son monde un regard particulier, très personnel, confinant au fantastique.

 

Charlotte Gneuss possède des qualités stylistiques indéniables. Elle sait décrire de manière très concrète, s'attardant sur de petits détails, mais aussi ménager judicieusement des contrastes entre le monde riant de l'enfance (au travers de "la petite" et des jeunes jumeaux voisins ...) et une certaine cruauté - notamment dans les jeux et les danses de ses camarades ou avec ce concierge solitaire oublié dont on retrouvera le cadavre décomposé au retour des vacances. Et, avec une grande sensibilité à la nature, elle éclaire de même ces paysages miniers contrastant avec la forêt giboyeuse alentour.

Elle réussit surtout à suggérer les choses avec beaucoup de justesse et de finesse, maniant avec brio l'ellipse littéraire. Beaucoup de phrases ne sont pas terminées, tandis que l'on devine certaines question d'après les réponses. Elle répugne de plus à utiliser les points d'interrogation et les dialogues se fondent souvent dans une sorte de magma.

 

 

Un premier roman réussi qui résonne de manière très authentique même si son auteure n'a pas vécu l'époque qu'elle nous décrit.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Les jeux heureux de l'enfance, Charlotte Gneuss, traduit de l'allemand pas Rose Labourie, Les Argonautes, 9 janvier 2026, 256 p.

A propos de l'auteure :

Charlotte Gneuss est née à Ludwigsburg en 1992. Elle a étudié le travail social à Dresde, l’écriture créative à Leipzig et l’écriture dramatique à Berlin. Ses œuvres ont été publiées dans des revues littéraires, et elle collabore régulièrement avec Zeit Online en tant qu’écrivaine invitée. Elle a également été conviée à des ateliers littéraires organisés par la Fondation Jürgen Ponto et la Kölner Schmiede. Lauréate de la bourse Leonhard Frank pour le théâtre contemporain, elle est également éditrice de l’anthologie Glückwunsch (Félicitations), publiée chez Hanser Berlin. Avec son premier roman, Les jeux jeureux de l’enfance, elle a été sélectionnée et a remporté de nombreux prix littéraires dont le prestigieux Jürgen-Ponto-Preis du meilleur premier roman et récemment encore le Nicolas-Born-Preis du jeune talent 2024. Il est en cours de traduction dans neuf langues. (Les Argonautes)

 

EXTRAIT :

(p.13)

C’est le début de la journée et la fin de l’année. Rühle est immobile. Sous ses yeux brille un fil de fer tendu entre les hêtres. À ses pieds, une main dépasse de la manche d’un manteau. La main est pâle et grande. De la pointe de sa botte, Rühle met un petit coup dedans, la main bouge à peine. Le corps auquel appartient la main est en partie caché sous une moto. La moto projette une lumière jaune sur le manteau, la main et l’écharpe. De l’écharpe suinte du sang. Le sang noircit l’asphalte. Rühle met du temps à désentortiller le fil, l’enrouler et le ranger dans son sac. Quand il se retourne, ses semelles crissent sur une plaque de verglas. Effrayé, il regarde autour de lui. Mais il y a seulement un merle qui siffle, un pigeon qui roucoule. Le coeur de Rühle pulse jusque dans ses tempes. Le bas-côté est blanchi d’une mince couche de givre. Quelque chose y est roulé en boule, une forme noire qui ressemble à un moineau tombé du nid. Rühle la ramasse et se retrouve avec un gant à la main. Au cuir souple et bien tanné.

 I,1

(p.17/20)

 

Nous étions seize. Il n’y avait que deux garçons. Thorsten et David. Ce matin-là, c’était Betzler qui faisait cours. Aujourd’hui, je ne veux pas de chamailleries, a dit la prof en ouvrant le tableau. Il y était écrit en lettres cursives parfaitement régulières : Nous semons et récoltons pour le bien socialiste. Tout en arrangeant sa permanente, Betzler a poursuivi : Aujourd’hui, nous allons parler du semis du chou blanc. Anna a levé la main : Est-ce que je peux aller aux toilettes. Babsi a dit : Encore. Elle a des secrets enfouis aux chiottes, ma parole. Anna a fait volte-face : Nan, j’ai mes règles. On veut pas le savoir, s’est exclamée Kerstin, mais la porte s’était déjà refermée dans un claquement. Allons, silence. Betzler tapait contre le tableau avec sa craie. Quels plats cuisine-t-on avec du chou blanc. La potée, le ragoût, la tote oma1, a répondu Marlene.

Veux-tu bien lever la main, a demandé Betzler. Marie a écrit dans mon cahier : Tout le monde est tellement pénible. J’ai écrit en dessous : À commencer par toi. Fiche la paix à mon cahier. Dehors, un chat se promenait sur le béton fissuré. Marie a fait deux ratures : Fiche la paix à mon cahier. Puis elle s’est penchée vers moi en chuchotant : Ça se passe comment, avec Paul.

 

Le vendredi, quand Paul avait débarqué dans la cour en pétaradant sur sa Schwalbe, mamie avait levé les yeux au ciel. J’étais vite montée à l’étage pour voir ce que faisait la petite, mais elle dormait encore à poings fermés. Alors je m’étais dépêchée de me mettre du rouge sur les lèvres, de m’ébouriffer les cheveux, de défroisser ma robe, et j’étais redescendue en courant. Entre-temps, Paul avait coupé le moteur de la mobylette et s’était adossé contre la selle, jambes écartées. Envie de partir à l’aventure, avait-il demandé avec un clin d’oeil. Bien sûr que j’en avais envie, mais la petite risquait de se réveiller d’une minute à l’autre, et en plus, c’était jour de lessive. Allez, viens. Il voulait aller fêter le solstice d’été chez les Tchèques. Avec Rühle. Au travail, une machine était tombée en panne, et le temps que les pièces de rechange arrivent, les Russes seront morts, a dit Paul.

Bien sûr que je voulais venir, mais la petite, le linge.

C’était maintenant ou jamais. Les doigts de Paul faisaient cliqueter le frein. Si ça n’avait tenu qu’à moi, je serais partie tout de suite, mais j’ai dit : Nan, nan, ce n’est pas si simple, et sans l’autorisation de maman, impossible.

OK, alors va lui demander.

Elle n’est pas là.

Alors allons demander à ton papa, il dira oui, a insisté Paul en faisant démarrer le moteur, et on s’est élancés à toute berzingue sur la grand-route, le jaune colza défilait sur le côté, j’avais enlacé Paul par derrière, je sentais son dos contre mes seins, j’ai posé la tête sur son épaule, et en un rien de temps, on s’est retrouvés à Kleinnaundorf, première à gauche, sur la Zossener Straße. Le bureau de mon père était au troisième étage, et arrivée là, d’un coup, je me suis sentie toute chose.

Allez, fonce, a dit Paul, on ne va pas rester plantés là des plombes. Il voulait aller chercher des affaires, il repasserait me prendre vers trois heures et demie. Et si c’est trop tôt pour toi, rejoins-moi directement à six heures moins le quart dans la clairière, a dit Paul. Il a fait mine de me caresser le visage, mais j’ai secoué la tête et repoussé ses doigts. Allez, avec ton vieux, on peut parler. C’est toi qui le dis, ai-je lancé, mais il était déjà parti.

J’ai levé les yeux pour voir si la fenêtre était ouverte et si papa regardait dehors. Qu’est-ce que j’allais lui dire. Écoute, papa, je pars fêter le solstice d’été avec deux garçons, le linge va se laver tout seul, et depuis ce matin, la petite sait cuisiner. Ne t’en fais pas, je serai de retour lundi. Il n’y avait pas de fenêtre ouverte, évidemment. Un mégot de cigarette gisait sur le bord du trottoir, et je l’ai envoyé valser d’un coup de pied, je me suis assise sur la première marche du perron, j’ai posé les coudes sur mes genoux et la tête sur mes bras croisés. Après quoi je me suis mise à me curer les ongles des pieds. Au bout d’un moment, j’ai levé les yeux vers la fenêtre la plus haute. Peut-être que c’était l’heure où le secrétaire prenait sa pause-déjeuner, peut-être qu’il allait franchir le seuil d’un instant à l’autre, me voir et dire : Allons, gamine, ton papa est en train de travailler, rentre à la maison. Mais les fenêtres restaient fermées, les portes closes. N’importe quoi. Je n’étais plus une gamine, mais moi non plus je n’autoriserais pas ma fille à aller chez les Tchèques avec deux garçons. Dans la rue, il n’y avait pas un chat. La petite n’allait pas tarder à se réveiller, et je ne pouvais pas la laisser trop longtemps seule avec mamie. J’ai escaladé le mur d’un jardin pour voir l’horloge du clocher par-dessus une haie de photinia. Deux heures et demie passées. Paul ne reviendrait pas avant encore une heure, et rien ne disait qu’il allait tenir parole. Autant rentrer à la maison à pied, ai-je pensé, et j’ai sauté du mur.

(...)

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Publié dans Fiction

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