Salvaticume, de Joseph Antonetti

Publié le par Emmanuelle Caminade

Salvaticume, de Joseph Antonetti

Joseph Antonetti a commencé à écrire en langue corse sur des sites de création littéraire insulaires, remportant en 2016 le Premiu Tonu è Timpesta pour sa nouvelle Sottumissione. Il se fit ensuite plus largement connaître avec la publication en 2017 de Corsican way of live (1): un décapant recueil de courtes nouvelles bilingues déconstruisant les mythes d'une Corse fantasmée. Et les éditions Òmara viennent de publier son deuxième recueil (2) qui confirme son grand talent de nouvelliste.

1) Editions Colona 2017, Editions Tonu è Timpesta 2022

2) Dont quatre nouvelles ont déjà fait l'objet d'une publication en ligne en langue corse sur le site Tonu è Timpesta entre 2016 et 2020: Natalina, Autonomia, Rednecks et Servu (Servitude)

 

White dog

Salvaticume (dont le titre reprenant celui d'une des dernières nouvelles du recueil  signifie "Sauvagerie") se compose de vingt-et-une courtes et même très courtes (3) nouvelles bilingues. Toutes écrites en corse, elles ont été essentiellement traduites par Bernadette Micheli, trois l'ayant été par Marc Biancarelli, deux par Jean-Yves Acquaviva et une par Fabien Raffali.

Ces nouvelles se déroulent essentiellement dans la Corse actuelle et dans la Corse des années 1950/1960 – dans une société villageoise encore marquée par les guerres et notamment celle de 1914 ayant particulièrement impacté une île en grande majorité rurale. Et l'auteur nous transporte également dans la violente Amérique du XIXème siècle avec Servitude et D'herbe et de sang, et dans une Irlande se relevant d'une histoire sanglante récente avec deux nouvelles dont l'un des deux héros est  corse (Fairytale of Belfast et Jusqu'à Derry).

3) De 2/3 pages pour neuf d'entre elles à 4/5 pages, la nouvelle la plus longue faisant à peine 6 pages

 

 

Dans ce recueil sondant l'âme humaine avec lucidité et brossant une peinture sociale sans concession mais nuancée, Joseph Antonetti témoigne d'un passé oublié et rend hommage aux anonymes. Les héros de ses nouvelles sont en effet plutôt des gens démunis. Outre ces Indiens dépossédés et affamés ou ces migrants fuyant la misère, il met ainsi principalement en scène des travailleurs manuels et ruraux ou de petits employés (4) : bergers, meunier, maçon, chauffeur de taxi, serveur ou serveuse, caissière ou femme de ménage ...

Il montre avec humour l'aveuglement, le snobisme et l'hypocrisie de ces militants identitaires "encostumés" de la ville, déconstruisant le mythe d'une société corse rurale idyllique (vendetta, rôle trouble des puissants notables insulaires) tout en mettant en lumière avec une certaine nostalgie ses valeurs en voie de disparition : travail, respect de l'autre, solidarité.

Plus largement, l'auteur interroge cette violence que l'homme porte en lui, témoignant d'une nature humaine enchaînée à ses désirs (sexe, argent facile, pouvoir) ainsi que de la puissance de l'instinct de survie. Une violence infligée avec plus ou moins de férocité et de bestialité dans un monde où règne toujours la loi du plus fort (5) jouissant de sa domination et de l'asservissement de l'autre. Ou une violence subie avec résignation pour survivre, en espérant parfois un monde meilleur pour soi ou ses enfants. 

Et il s'intéresse particulièrement aux petites gens : à leur misère et leurs malheurs, à leur courage et leur sacrifice, leur générosité. A ces victimes qui vont aussi parfois réagir, être amenées à commettre elles-mêmes des violences et des crimes et à faire preuve de cruauté pour venger les oppressions et les injustices, les humiliations et les atrocités endurées, croyant apaiser ainsi leurs souffrances. La perte de l'innocence semble en effet pour lui une préoccupation récurrente.

4) Hormis une incursion en milieu enseignant, chez ces bourgeois intellectuels

5) Cf la référence explicite à l'allégorie du loup et de l'agneau dans Agnus Dei et Le sang

 

Ecrire des nouvelles - et notamment des nouvelles courtes – est un art difficile que Joseph Antonetti maîtrise totalement.

Son écriture précise est resserrée mais également très évocatrice et suggestive lui permet de conjuguer brièveté et densité de manière percutante, la concision n'étant pas chez lui synonyme de sécheresse. Il sait ainsi camper très rapidement ses personnages et instaurer une atmosphère, une tonalité (6), chaque histoire formant à elle seule un petit monde.

Dans ce genre jouant beaucoup sur l'attente et la surprise, l'amorce et la chute ainsi que le rythme sont essentiels et l'auteur ne nous déçoit pas. La majorité de ses nouvelles nous propulsent ainsi "in medias res", le héros étant immédiatement immergé dans une scène d'action sans que nous ayons toutes les clés pour comprendre, les indices n'apparaissant ensuite que peu à peu – ce qui entretient le suspense -, comme les morceaux d'un puzzle se reconstituant. Et ses chutes nous surprennent, qu'elles délivrent une sorte de morale ou du moins de message ou opèrent un revirement inattendu.

Quant au rythme, il fait appel aux mêmes effets stylistiques et narratifs que ceux du roman. La narration elliptique est déjà en soi un facteur d'accélération et l'auteur mène de nombreux récits au présent, leur conférant ainsi d'emblée une grande vivacité. Il imprime surtout à ses textes une sorte de balancement, jouant beaucoup sur les alternances, notamment celle des temporalités (temps du récit et fréquents retours en arrière) ainsi que parfois celle de deux fils narratifs concernant des personnages différents en des lieux différents qui vont étonnamment se rejoindre sur la fin (7). Et il alterne par ailleurs dans une langue alerte et plutôt familière séquences narratives et dialogiques (qu'il s'agisse de dialogues ou de monologues intérieurs).

6) Tragique et pathétique le plus souvent, mélancolique (Images, Le dernier...) ou comique, l'auteur maniant une ironie caustique tout au long de certaines nouvelles (Natalina, Soirée culturelle...), et même parfois épique matinée d'un humour noir macabre comme dans D'herbe et de sang ...

7) Cf Si c'était ton fils ou Sauvagerie

 

 

Joseph Antonetti est un nouvelliste talentueux qui sait aussi remarquablement composer un recueil. Au delà de la cohérence thématique ou géographique de ses nouvelles, des liens s'établissent en effet entre elles, venant renforcer la cohésion de l'ensemble. Et il a particulièrement soigné l'ordonnancement de ces dernières, impulsant ainsi du rythme, rompant toute monotonie et, fin du fin, mettant en place une construction porteuse de sens.

Sans doute habité par certains de ses personnages, l'auteur a parfois ressenti l'envie de creuser leur histoire. Trois nouvelles en ont ainsi généré trois autres : on retrouve Eion et son ami corse, les deux héros de Fairytale of Belfast, dans Jusqu'à Derry, l'histoire d'Andria ébauchée dans Droit coutumier est continuée dans Andria (de nombreux retours en arrière en comblant les ellipses), tandis qu'on en apprend un peu plus sur l'héroïne anonyme de Femmes dans Sauvagerie - l'auteur s'amusant, au-delà d'un même contexte, à reprendre quasiment à la lettre une expression la rendant immédiatement reconnaissable (8).

Et, que cela révèle simplement la prégnance de certains thèmes (9) chez lui ou soit délibéré de sa part, plusieurs de ces nouvelles entrent en résonance. L'héroïne anonyme de Femmes et de Sauvagerie rappelle ainsi celle (toujours anonyme, effacée, car se sacrifiant) d'Autonomie, De sang a pour héros un vieux Corse s'appelant Andria qui partage en grande partie le profil du protagoniste du couple de nouvelles Droit coutumier et Andria, et Le dernier nous renvoie avec mélancolie à Images. Soirée culturelle s'avère enfin l'écho malicieusement inversé de Natalina.

 

Près de la moitié des nouvelles de Salvaticume sont très courtes et l'auteur impulse un élan au recueil en passant progressivement dans son premier tiers de la nouvelle la plus courte (à peine plus de deux pages) à la plus longue (un peu plus de six pages). Puis, une fois celui-ci lancé, il instaure une sorte de rythme de croisière en alternant des textes plus ou moins courts.

Il ménage par ailleurs des ruptures pour éviter toute lassitude. S'entremêlent ainsi des nouvelles aux temps narratifs différents (se partageant équitablement entre présent et passé) avec parfois une personne narrative différente (troisième personne majoritairement mais aussi première ou deuxième), ou se déroulant dans d'autres lieux et/ou à une autre époque. Il a de plus pris soin de ne pas enchaîner ses couples de nouvelles pour renouveler l'attention du lecteur. Mais, en raison de leur chute (10), les deux nouvelles irlandaises auraient gagné à mon sens à être condensées.

 

8) Une femme veuve depuis que son mari a eu un accident de voiture «ivre, en rentrant du caboulot»/ «en rentrant ivre du caboulot».

9) Sacrifice des femmes, fin de l'innocence dans un monde cruel où seuls les forts sont respectés, fossé entre les générations de Corses et transmission des valeurs d'un passé révolu, fantasmes identitaires corses et snobisme intellectuel...

10) La chute de Fairytale of Belfast n'est en effet pas satisfaisante. On comprend bien que dans ce monde de violence les deux héros se remémorent avec émotion en ce soir de Noël l'innocence perdue de leur enfance. Mais la transcription de ces chants que chacun se remémore dans sa langue est beaucoup trop longue. Et, bien que fonctionnant parfaitement de manière autonome, la chute de Jusqu'à Derry ne prend toute son ampleur qu'en clôturant l'ensemble des deux nouvelles, car elle opère un revirement concernant ce personnage corse plutôt sympathique dans la première où il jugeait la violence irlandaise bien supérieure à la violence corse

 

La thématique au coeur de Salvaticume est l'homme, ses violences et les souffrances qui en résultent, cet enfer de sauvagerie sanglante qu'il a créé sur terre. Aussi les deux épisodes nous contant l'histoire d'Andria (prénom signifiant étymologiquement "homme") occupent-ils une place centrale dans ce recueil, et la vingtième nouvelle (Du sang ) lui faisant écho vient-elle clore cette vision plutôt tragique du destin de l'humanité. Une nouvelle dont l'excipit recourant judicieusement au champ lexical animal et énonçant une loi semblant inéluctable fait en effet douter de la civilisation et d'un quelconque progrès possible de l'humanité : «Il avait appris que, dans ce monde cruel, le respect ne s'obtient qu'en montrant les crocs. Personne ne respecte les faibles. Les agneaux ont toujours été des proies pour les loups.»

 

Mais il ne faudrait pas pour autant en conclure que l'auteur s'abandonne au pessimisme car, outre que ce recueil est parcouru de quelques fulgurances lumineuses révélant chez l'homme une part de générosité, les deux courtes nouvelles l'encadrant prennent à contre-pied cette vision. 

La première (Si c'était ton fils) nous rappelle d'abord la violence originaire de la condition humaine, celle d'hommes confrontés à l'injustice de la mort, aux maladies et aux catastrophes naturelles, qui semblent abandonnés de Dieu. Et elle nous montre un héros capable de changer, de découvrir l'empathie en prenant conscience que les hommes, malgré leurs différences, sont tous unis dans la même douleur. Quant à la dernière (Le dernier), son héros bien que constatant la disparition des valeurs d'autrefois et de cette langue corse tombée en désuétude, résiste étonnamment, s'acharnant à transmettre cet héritage à son jeune fils. Sans doute en grandissant celui-ci n'en aura-t-il «rien à foutre», comme Fabien dans Images, et son père ne semble pas se faire d'illusions car il est normal que la jeune génération vive avec son temps. Mais ce dernier survivant - dans lequel semble un peu s'incarner l'auteur - garde ainsi «un lien avec son passé», rendant hommage à «ceux qui lui ont permis de devenir l'homme qu'il est et qui, depuis l'au-delà, l'entendent», ce qui semble aussi l'objet de ce recueil.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Salvaticume, Joseph Antonetti, Òmara éditions, décembre 2025

 

A propos de l'auteur :

Joseph Antonetti, né en 1984, vit et écrit à Venzolasca. Menuisier de profession, il se fit connaître avec le décapant Corsican way of life, porté sur la scène théâtrale par Pierre Savalli en 2022. Salvaticume, aujourd'hui publié chez Òmara Editions, est son deuxième recueil de nouvelles. (éditions Òmara)

 

EXTRAIT :

 

On peut lire la première nouvelle en français et en corse sur le site des éditions Òmara : ICI

 

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Publié dans Recueil, Micro-fiction

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