L'heure de la vache, de Pajtim Statovci

Publié le par Emmanuelle Caminade

L'heure de la vache, de Pajtim Statovci

Cinq ans après la parution de l'éblouissant Bolla (Otava, 2019/ Les Argonautes, 2023 pour la version française) pour lequel il fut le plus jeune écrivain à recevoir le prix Finlandia, Pajtim Statovci, auteur finnophone d'origine albanaise réfugié en Finlande à l'âge de deux ans après que sa famille eut fui la férocité des troubles secouant le Kosovo, publia un quatrième roman de la même trempe sous le titre original Lehmä synnyttää yöllä (littéralement "la vache accouche la nuit"(1)) qui fut à nouveau récompensé par ce prestigieux prix et dont les éditions Les Argonautes nous proposent maintenant la traduction française.

Dense et puissant, sombre mais haut en couleurs et non exempt d'humour, L'heure de la vache est un roman s'inscrivant dans le sillage du précédent qu'irriguent toujours ces thématiques hantant l'auteur ayant trait à la violence du monde comme à l'altérité et à l'identité (2). Un roman abordant la brutalité des hommes plus encore dans la sphère sociale et familiale que politique et nourri d'une profonde réflexion sur la résilience et la rédemption, sur la vengeance et le pardon.

1) L'auteur utilise à dessein le terme "accoucher" au lieu de "mettre bas" ou "vêler" dans une sorte de revanche provocatrice envers une institutrice méprisante et raciste ayant moqué le langage de son héros enfant - anecdote contée dans la deuxième partie de ce livre

2) Il aborde ainsi notamment, outre la guerre, la domination, l'asservissement et l'exclusion qu'il s'agisse de racisme et de xénophobie, de machisme et d'autoritarisme ou d'homophobie, ainsi que l'hypocrisie et le mensonge, l'égoïsme et la cupidité des comportements humains...

 

 

Pajtim Statovci voulait s'essayer (3) à l'autobiographie. Des descriptions du quotidien, des bribes d'événements de sa propre vie, ont commencé à émerger mais son texte manquait à ses yeux de crédibilité et il avait l'impression de n'avoir rien à dire. Notre mémoire est en effet défaillante et il est impossible de restituer la vérité de sa vie et de celle de ses proches (4). Aussi, renonçant à écrire en étant simplement lui-même et donnant la parole à ce «double», à ce narrateur «qu'[il] porte en son sein pour se protéger de la cruauté du monde», se lança-t-il «dans l'écriture d'une imitation». Osant laisser place à son imagination en alliant avec colère ironie et démesure, crudité des détails et merveilleux, il donna ainsi à son roman une tout autre direction.

 

Immigré de la deuxième génération, Kujtim (terme signifiant en albanais "mémoire") est un jeune écrivain gay solitaire déjà célèbre qui se sent étranger à lui-même et dont «aucune joie ne résiste à [la]nuit». Abandonnant ses pensées suicidaires, il saisit l'opportunité d'un voyage dans son Kosovo natal avec sa mère, veuve depuis plusieurs années, pour effectuer un retour sur son passé et celui des Kosovars : sur «la haine, le désespoir, la cruauté qui ont empalé [leur] vie». Et il s'interroge sur la manière dont on peut gérer, ou pas, les traumatismes endurés et sur les pouvoirs réparateurs et libérateurs de l'écriture.


3) Cf son interview (en finnois) : ici

4) Comme le remarque son héros : «pour ma part, je suis toujours frappé, chez les auteurs qui se fondent sur des événements autobiographiques, par le degré de conscience et la présence confinant au surnaturel dont ils témoignent, qu'ils aient un souvenir aussi net de leur passé, y compris de tout ce qui leur est arrivé dans leur enfance, comme si c'était hier, ils se rappellent toutes les conversations, leurs intentions et pensées tout comme celles des autres, au sein d'un foisonnement de relations causales dépourvu de contradictions (…) mais non, ça ne marche pas comme cela, on ne peut écrire sur rien sans tomber dans l'affabulation»

 

De la Finlande au Kosovo

On est époustouflé par la grande maîtrise romanesque de Pajtim Statovci, par l'habileté de son architecture narrative comme par la force évocatrice fascinante de son écriture.

De manière percutante, la structure narrative joue pleinement des similitudes et des contrastes. L'auteur, ancrant son roman dans le souvenir (5), confronte en effet la violence vécue par son héros enfant découvrant durant l'été 1996 (6), à près de neuf ans, un Kosovo rural pauvre et peu sûr aux mœurs patriarcales archaïques et celle qu'il subit en tant que réfugié et musulman dans la riche et paisible Finlande prônant des idées libérales. Et au sein de deux grandes parties, il alterne deux fils narratifs épousant le regard de ce jeune citadin sensible et délicat passant des vacances familiales dans la ferme de son grand-père maternel quelques mois avant la guerre puis de l'écolier finlandais et le regard du héros adulte trentenaire «sans Dieu et mélancolique» revenant dans son pays natal une bonne vingtaine d'années après la fin de cette guerre (7). S'y ajoutent par ailleurs, se démarquant en caractères italiques, les lettres sans fards que ce dernier écrit à son père mort. Pour régler ses comptes avec ce père qui battait sa femme et le battait et qu'il a longtemps haï mais aussi avec lui-même : «pour recevoir autant que pour rendre jugement».

Si le premier fil, divisé en dix chapitres, se focalise sur des anecdotes marquantes leur fournissant un titre - La vache introduisant significativement la première partie du roman en annonçant symboliquement l'horreur de la guerre à venir -, le fil actuel est lui simplement découpé en chapitres linéaires numérotés. Et tous deux sont également narrés au présent, ce qui souligne pertinemment la vivacité de ces souvenirs impactant encore la vie du héros même s'il a longtemps tenté de tourner le dos à son passé.

 

5) Le premier fil ouvrant le livre sublime ainsi le souvenir de la vache du grand-père et le chapitre 1 du deuxième fil nous transporte dans l'appartement du héros dont la fenêtre donne sur un jardin d'enfants ravivant ses souvenirs : «les gosses qui jouent dehors font remonter à ma mémoire un passé auquel je croyais avoir tourné le dos, tout ce que j'avais chassé de mon esprit , tout ce que je ne supporte pas de me rappeler.»

6) Ce fil se déroulant jusqu'en 1999 et incluant brièvement un autre voyage familial estival au Kosovo trois ans après, tout juste à la fin de la guerre

7) La guerre du Kosovo proprement dite a duré du 28 février 1998 au 11 juin 1999

 

 

On est emporté par le souffle puissant de cette écriture si particulière dont les longues phrases intègrent les dialogues (sans guillemets ni retours à la ligne) dans le récit et mêlent descriptions et réflexions. Une écriture hyperbolique et luxuriante vivifiée par une profusion d'images inattendues pleines de fraîcheur (8). Et l'auteur, très habilement, différencie les tonalités de ses deux fils narratifs.

Dans le second - tenu par un écrivain adulte plein de désillusions et de doutes, de colère et d'amertume (concernant tant ces Kosovars devenus méfiants, hypocrites et cupides qui envient, méprisent et exploitent leurs compatriotes de la diaspora que l'écriture et le monde des livres) - l'auteur manie volontiers l'ironie et recourt beaucoup aux accumulations, utilisant l'exubérant personnage de la mère comme ressort comique : une mère excessivement fière de son fils mais également critique dont il accentue la vision naïve du monde moderne et qui, ne sachant pas lire, lui donne prétexte à expliquer de quoi parlent les romans et notamment les siens ou comment fonctionnent ce monde pour elle étrange du livre : l'édition, la distribution et la promotion ou la traduction...

Alors que dans le premier fil narratif tenu dans une langue familière par un enfant excité par son voyage et ses découvertes mais aussi terrifié par la rudesse de son grand-père et de la vie rurale ou harcelé, humilié par une institutrice raciste et plus tard par des collégiens finlandais, l'auteur noie le lecteur dans le flux inarrêtable de très longues phrases dépassant parfois les deux pages, recourant au fantastique pour aborder ce monde brutal en mêlant le réel et le rêve et usant abondamment de symboles. Une chimère, créature fabuleuse effrayante à têtes de chèvre, de lion et de serpent envahit ainsi les nuits du jeune héros, finissant par devenir son amie et l'aidant à apprivoiser ses peurs. Et elle lui raconte longuement avec des détails insoutenables toutes les horreurs subies par ces vaches déchargées dans l'enclos de l'abattoir après avoir été entassées dans des camions exigus à la chaleur étouffante. Tandis qu'un porc vêtu d'un gilet pare-balles «souffrant d'obsessions liées à la torture» et ayant assisté à l'abattage de ses parents et de ses frères et sœurs s'amuse à raconter comment au front il a «liquidé au moins cent Serbes» : «je courais à fond de train dans les pattes des soldats, un couteau d'office dans le groin, et zip je leur tranchais les tendons d'Achille (...)».

La façon dont nous traitons les animaux en dit long sur l'humanité, et la métaphore animalière permet à l'auteur d'évoquer toutes les abominations de la guerre, ce «sang qui fait couler le sang qui fait couler un nouveau sang», celle de la vache ouvrant plusieurs perspectives. Belle et paisible, avec son pelage «aussi doux que la banquette du bus», elle est d'abord pour le héros une confidente sachant l'écouter et lui offrant un refuge. Elle montre de plus combien la violence destructrice des hommes altère la beauté du monde. «Apparition céleste, somptueuse, comme un soleil à côté du soleil», semblant sortie «d'une réalité toute autre», d'une sorte d'Eden, elle vient ainsi illustrer l'énigme de cette vie intiment liée à la destruction, au mal et à la mort, l'auteur associant le «miracle de la naissance» et l'injustice cruelle de la mort du veau, son enfant innocent «assassiné» sans pitié par le grand-père. Dans notre monde humain en effet, comme le rappelle l'épigraphe de la première partie, "le jour est la main gauche de la nuit et la nuit est la main droite du jour" (9).

8) «un champ qui ressemble à un immense matelas pneumatique»/ une sœur se révélant «aussi inutile qu'une casserole trouée»/ «sa bouche ouverte, rouge sang, tel un tunnel vers l'au-delà»/ «[elle] regarde le ciel à travers le tricot des feuilles»/ sa mère «glisse au sol comme une robe échappée d'un cintre »...

9) Ursula K. Le Guin, La main gauche de la nuit , traduit de l'allemand par J. Bailhache

Mémorial dit L'arbre de vie  (tronc sans branches où sont  gravés  les  noms des disparus durant la guerre au Kosovo)

                                     

La mort, la violence et le mal – à l'existence duquel le héros comme sa mère croient (10) - imprègnent ainsi ce roman, le marquant fortement dès son chapitre introductif où le jeune Kajtim assiste horrifié à la mort du veau, décapité sous ses yeux par son grand-père. 

«J'ai conscience que mon récit est voué à la mort, toutes mes pensées circulent autour de l'expiration du temps», affirme le narrateur écrivain et, outre la mort symbolique du veau, beaucoup de morts sont en effet décrites dans ce roman.nLa mère de Kajtim a ainsi vu dans son enfance le bébé «s'endormir pour toujours dans son berceau», les grosses roues du tracteur «aplatir le corps de sa soeur» et «le crâne de son frère se fracasser». La grand-mère du héros meurt lors de son premier séjour à la ferme, et son grand-père, malade, vit ses derniers instants lorsqu'il revient au Kosovo adulte et «meurt durant la nuit, à l'heure de la vache» (juste retour des choses !). Quant à la mort de son père survenue près de huit ans auparavant, elle est racontée  en détails dans les lettres où nous apprenons que l'écrivain a commencé à écrire un livre sur «tout ce qu'[il a] tué» en lui.'cit st voué à la mort, toutes mes r de

Au-delà de ces morts naturelles ou accidentelles, c'est surtout la violence mortifère des hommes semblant caractériser l'humain qui est mise en lumière. De manière significative en effet, le grand-père, déplorant le manque de virilité de son petit-fils, veut ainsi lui «apprendre à tuer», à tordre le cou des poules, pour faire de lui un homme. Et le héros narrateur évoque les ravages de la guerre déjà puissamment dénoncés dans Bolla, constatant que «pour un Kosovar chaque jour est une chance de mourir, pas de vivre». Il emmène de plus sa mère dans un musée exposant des photos illustrant la barbarie de cette guerre, ces fosses communes, ces soldats qui ne sont jamais revenus... iiration d

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Est-il possible «d'être témoin de toute cette mort, cette destruction, cet abandon et de continuer à vivre ensuite comme si on n'avait rien vécu de cela»? Et l'écriture ouvre-t-elle «la voie à la réparation et à la libération» ? Rien n'est moins sûr.

Le père sombre dans le désordre mental durant la guerre du Kosovo dont les journaux télévisés diffusent les images de cadavres, devenant la proie d'hallucinations et menaçant de se tuer. Enfant, le héros se réfugie dans son imaginaire pour conjurer l'insoutenable réalité ou devient «un autre en vivant à l'intérieur d'une histoire» comme s'il était l'acteur d'un film, mais la vision primordiale de la mort du veau, «change toute [sa] vie». S'il tente en effet de refouler les souvenirs traumatisants de son enfance pour survivre, ces derniers ne sont pas oubliés. «Ces événements me reviennent face au rayonnage des confiseries et je décide de me tuer», affirme-t-il ainsi dans l'incipit du chapitre 1. De même, lors de la visite du musée, sa mère craque : «la mort, la mort, la mort, elle dit et elle pleure en regardant [ces] photos (…) regarde cette femme en sang et ses yeux qui ont vu l'Enfer, c'est moi, je suis cette femme ».

L'écriture s'avère, elle, un refuge, le héros devenu adulte et écrivain préférant «vivre au sein de vie parallèles dans des histoires qui ne sont peut être pas les [siennes]». Et si elle lui permet de se venger de ceux qui lui ont fait du mal et d'exprimer sa colère, il ne croit pas pour autant en l'avenir et «tourne en rond dans la décharge de son passé», restant enfermé dans ses contradictions : «je ne sais même pas dire ce qui me tient encore en vie : ma colère ou son absence, le désir de faire face ou de détourner le regard, la foi en l'écriture ou en sa fin , ou est-ce désormais ma malédiction, l'horizon ouvert sur l'après de la mort».

11) Cf l'épigraphe de la deuxième partie "L'homme bon, de son bon trésor, retire de bonnes choses ; l'homme mauvais, de son mauvais trésor, retire de mauvaises choses." MATT.12:35

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L'heure de la vache a le mérite de nous faire pénétrer dans une multiplicité de mondes différents qui cohabitent mais communiquent parfois difficilement, chacun semblant enfermé dans le sien : monde des enfants et des parents, monde kosovar et monde finlandais, monde réel et monde fantasmé, monde des livres et monde de l'écriture, monde homosexuel... Des mondes multiples qui pour beaucoup participent de l'identité du héros.

Et ce héros tôt tourmenté par la mort aime se projeter dans l'au-delà, dans l'infini de l'univers qui tel «le monde du magasin, un monde immense et coloré qui sent le plastique  (...) recèle en lui une infinité d'autres mondes». Car «s'il n'y a pas de fin, juste l'immensité», cela «signifie aussi que, quelque part , il y a une version de [lui] qui vivra éternellement».

 

Dans ce roman d'une grande richesse thématique, Pajtim Statovci porte l'autofiction à son apogée. Et, même s'il ne respecte pas toujours la stricte vérité des faits, L'heure de la vache sonne juste car il réussit à faire ressentir toute cette peur et cette souffrance : cette «nuit» dans laquelle baigne son histoire.

 

 

 

 

L'heure de la vache, Pajtim Statovci, traduit du finnois par Claire Saint- Germain, Les Atgonautes, mars 2026, 304 p.

 

A propos de l'auteur :

Né en 1990 au Kosovo, Pajtim Statovci a émigré à l’âge de deux ans avec sa famille en Finlande. Il est l’auteur de La Traversée (Buchet-Chastel, 2021; Folio, 2022), après Mon chat Yugoslavia (Denöel, 2016; Folio, 2017).

Pour son troisième roman Bolla, il a remporté le prestigieux Prix Finlandia en 2019. La traduction anglaise a été dans la sélection finale pour le Kirkus Prize for Fiction (Etats Unis) 2021 et pour le James Tait Black Prize (Royaume Uni) 2023. La traduction italienne a remporté le Premio Lattes Grinzane 2022 et la traduction française de Claire Saint-Germain a été sélectionné pour le Grand Prix de traduction de la ville d’Arles.

Il est traduit dans dix-sept langues.

(éditions Les Argonautes)

 

EXTRAIT :

On peut lire les premières pages (chapitre La vache,1996, Kosovo p. 13/19) sur le site de l'éditeur : ICI

 

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Publié dans Autobiographie, Fiction

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