La Différente, Confidences d'un médecin du travail, de Isabelle Lagny
S'il peut être source d'épanouissement, le travail salarié est aussi générateur de souffrance. Il peut en effet avoir un impact sur la santé tant physique que psychique du travailleur du fait de son exposition à des risques professionnels plus ou moins graves ainsi que du type d'organisation du travail et de management.
Fondée à la Libération (1), la médecine du travail a pour mission d'éviter toute altération de la santé occasionnée par le travail. Ce n'est pas une médecine de soins - ce qui explique sans doute que cette spécialité soit dévalorisée – mais une médecine de prévention bénéficiant aux salariés, et que la loi mit à la charge de l'employeur et sous sa responsabilité.
Durant la seconde moitié du XXème siècle, la médecine du travail a privilégié une approche individuelle fondée sur l'aptitude du travailleur à exercer les tâches attribuées sans dommages pour sa santé, tentant de mettre en place des mesures de protection et de sécurité pour réduire les risques potentiels ou éviter que les accidents ou incidents survenus ne se reproduisent.
Le médecin du travail reçoit ainsi le salarié en consultation, pouvant même se déplacer sur son lieu d'exercice pour évaluer la pénibilité de ses conditions de travail (2), il préconise ensuite à l’employeur des adaptations (aménagement du poste ou du temps de travail, changement d'affectation), lui propose ou rappelle des mesures de sécurité ignorées ou négligées, et en dernier recours déclare le salarié temporairement ou définitivement inapte au poste qu'il occupe afin de préserver sa santé. Ou même sa vie. Il ne doit pas en effet sous-estimer l'impact corporel de la pénibilité physique du travail et il lui faut anticiper le risque de «basculement», de suicide du salarié généré par la perte de sens de son métier du fait des méthodes de management imposées, ou par un harcèlement moral et des humiliations s'il se montre récalcitrant.
D'où l'importance de la mission dévolue au médecin du travail dont les avis devant légalement être suivis par l'employeur engagent la responsabilité judiciaire de ce dernier.
1) Loi du 11 octobre et décret du 26 novembre 1946 qui généralisèrent notamment des dispositions de textes antérieurs en les adaptant au contexte de l’époque
2) L'institution du tiers-temps en 1979 permit au médecin du travail de prendre en compte les conditions de travail en se rendant sur les lieux
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Médecin du travail (3) entrée en fonction à l'aube du XXIème siècle, Isabelle Lagny - qui a d'abord exercé une dizaine d'années dans le secteur privé puis dans des institutions publiques - bénéficie d'une solide expérience en matière de prévention des risques (notamment chimiques) et, surtout, de souffrance au travail. Elle a en effet été confrontée à de nombreux et divers cas, tout en ayant été elle-même victime de souffrance au travail en tant que salariée, «les nouvelles méthodes managériales [menaçant] l'intégrité et la santé mentale des travailleurs mais aussi celles de leur médecin», ce qui renforce encore sa connaissance du sujet.
Le statut de médecin du travail est inconfortable et ambigu car, si la loi lui impose de servir l'intérêt des travailleurs salariés, il dépend aussi de son employeur qui peut lui rendre la vie difficile pour le pousser à démissionner ou le licencier. D'ailleurs, lors de sa formation d'internat, un médecin du travail venu témoigner de son expérience dans une grosse entreprise avait déjà prévenu les étudiants : «si vous effectuez correctement votre mission, la direction de l'entreprise vous mettra des bâtons dans les roues» ! Et les choses vont s'aggraver dans le contexte de violence internationale (l'effondrement des tours du 11 septembre 2001 et la guerre en Irak) et de financiarisation (4) accrue de l'économie de ce début de siècle où s'amorce un tournant néo-libéral agressif qui empirera avec l'arrivée au pouvoir en 2007 du gouvernement Sarkozy, très lié au MEDEF.
"En définitive, la médecine a pour première tâche de s'intéresser à l'autre et d'oublier son propre intérêt au moment d'agir", écrivait Isabelle Lagny en fin de préambule de son essai La pensée médicale en action (Marco Pietteur éditeur, mars 2025) et, dans cette lutte de classes aux intérêts divergents, contrairement à la plupart des médecins du travail finissant par se laisser intimider pour conserver leur poste, elle va clairement choisir son camp. Se rangeant avec empathie et bienveillance aux côtés de tous ces travailleurs en souffrance subordonnés à leur employeur, elle s'engagera politiquement, quittant son petit syndicat professionnel corporatiste pour se syndiquer à la CGT afin de «se sentir plus forte face aux violences sociales». Dans «un milieu dominé par des cadres médecins très conformistes» soumis à l'autorité, elle deviendra ainsi la cible des puissants car se révélant différente : «de gauche et pire, parfois syndicaliste militante bien que cadre et cultivée».
Mais elle continuera à bien faire son travail dans le respect du code de travail malgré les reproches injustifiés et les menaces, les manipulations et les calomnies, n'hésitant pas à engager des procédures contre son employeur maltraitant, au pénal ou devant les Prud'hommes.
3) Isabelle Lagny est devenue médecin du travail un peu par hasard. Chercheuse en neuroscience durant sept ans, elle a dû en effet se reconvertir, n'ayant pu réussir à intégrer un organisme de recherche public malgré un doctorat en médecine dans la spécialité Recherche médicale et un doctorat de Sciences de la vie en biochimie
4) Dans les entreprises cotées en bourse, on ne recherche pas seulement la rentabilité mais la profitabilité pour verser des dividendes aux actionnaires et rémunérer largement leur investissement
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Dans La Différente (sous-titré Confidences d'un médecin du travail), Isabelle Lagny rend compte avec franchise de ses treize premières années d'expérience depuis son embauche en 1997, encore naïve et n'y connaissant pas grand chose, dans une grande association de médecine du travail liée au MEDEF (5) jusqu'à la fin de ce CDD de trois ans qu'elle enchaîna dans la fonction publique hospitalière parisienne (au sein de deux laboratoires de recherche) en 2010. Car après avoir été victime des «prédateurs tueurs du MEDEF», elle le sera aussi de «la peur de fonctionnaires sans imagination» agacés par ses investigations précises et par ses demandes visant à protéger le personnel de recherche, étant très vite mise à l'écart par sa direction qui lui interdira, en toute illégalité, de recevoir ce dernier en consultation !
La Diffférente est un récit initiatique d'apprentissage et de combat mêlé d'informations et de réflexions sur le contexte de l'époque ou la vie privée de l'auteure (car influant sur sa vie professionnelle) dans lequel cette dernière exprime ses sentiments et ses convictions. C'est un récit autobiographique "holistique" - dont le "je" prend en compte l'ensemble de la personne - mené alertement dans un style concret, vivant, empreint d'humour et parfois littéraire (6). Un récit structuré chronologiquement de manière à nous permettre de mesurer l'évolution de "la Différente", de sa compréhension d'elle-même, comme de son métier de médecin du travail et du monde dans lequel elle vit.
Isabelle Lagny, qui a passé neuf ans de sa carrière dans une petite ville populaire de la banlieue parisienne, évoluant avec aise et plaisir au milieu d'ouvriers et de petits employés : «de coiffeurs, garagistes, vendeurs de maisons, de fromages, de poisson, esthéticiennes, manœuvres, fondeurs, imprimeurs et fleuristes», y brosse ainsi une galerie de portraits attachants mais aussi un autoportrait plein de sincérité.
5) Association dominée par les employeurs du CAC 40 (vu l'importance de leurs cotisations) dont le Président et le Directeur général sont nommés par le MEDEF
6) Notamment sur la fin dans le beau chapitre Humanité – Le chien du pauvre (quand pour ne pas se laisser aller au désespoir elle se réfugie dans l'imaginaire)
Le temps de la parole
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Le temps consacré à la consultation, «noyau noble du métier» de médecin du travail est le premier écueil qu'il rencontre.
Avant même la fin de sa période d'essai, Isabelle Lagny, convoquée au siège de son association, dut essuyer une remarque ironique de son directeur à ce sujet comme quoi elle avait refusé de recevoir toutes les personnes convoquées par la secrétaire - ce dont celle-ci s'était plainte. Une secrétaire planifiant quinze rendez-vous sur quatre heures, rythme impossible à tenir ! Un article du Code de santé publique interdit pourtant «d'imposer des critères de rentabilité des visites médicales aux médecins salariés», mais en entreprise la rapidité l'emporte sur la qualité. Deux mois après ses débuts de syndicaliste à la CGT, elle reçoit ainsi l'appel d'«un médecin du travail à peine embauché à qui on demande de démissionner car il a pris trois quarts d'heure au lieu des vingt minutes standard pour s'occuper d'un salarié handicapé suite à un accident du travail », ce qui est conforme à la déontologie et à l'éthique médicale et n'est en aucun cas une faute !
Isabelle Lagny - qui a toujours prôné une médecine holistique - résiste aux pressions et refuse les cadences imposées. On ne peut en effet comprendre les causes de la souffrance au travail sans connaître l'ensemble de la vie du patient, sans écouter avec attention et bienveillance son récit chronologique. Et «les pleurs de certains [la] retiennent de [se] presser dans le déroulement minuté de la visite médicale» car «il y a des urgences vitales en médecine du travail».
La trahison, soeur des batailles
Dans ce «bras de fer» avec son employeur, on ne rendra pas justice à Isabelle Lagny malgré le bien fondé de ses plaintes car l'institution judiciaire, dépendante du pouvoir, ne remplit plus son rôle. Les experts sont corrompus, tel ce professeur de médecine pneumologue feignant de ne pas voir le lien entre la pathologie et le travail d'un ouvrier de fonderie. Et une juge d'instruction arrogante la met en position d'accusée alors qu'elle est la plaignante...
Mais c'est surtout la lâcheté et la trahison de ses collègues qui l'affecte : la secrétaire et amie «si sympa et serviable» qui, manipulée par la direction, a écrit «des choses délirantes et nuisibles sur elle», les collègues ne signant pas, par crainte des représailles, la pétition en sa faveur lancée par la CGT, et les autres représentants syndicaux de son service qui ne la soutiennent guère. On l'évite ou la rejette et elle est de plus en plus isolée. Or la solitude renforce encore la souffrance au travail.
Quant au conseil de l'Ordre des médecins, il est maintenant instrumentalisé par les entreprises et, même s'il l'a épargnée, il sera amené par la suite à sortir de ses fonctions et à sanctionner des médecins pour préserver leur intérêt. Et la CGT - dont le soutien pourtant la réconforta et se montra efficace (sa pétition nationale lui ayant sans doute évité le licenciement) - va de plus trahir sa base, ses nouveaux dirigeants confédéraux signant «un accord national défavorable à la protection des salariés» !
L'avenir se montre très sombre. Le management par la peur s'est normalisé depuis le début du XXIème siècle et on continue de détricoter ce code du travail encore assez protecteur jusqu'en 2010 tandis que, face à une pénurie croissante, les médecins du travail sont remplacés par des techniciens de santé. Ce «pauvre monde en décrépitude» se déshumanise, le sentiment de fraternité entre les hommes se perdant.
La Différente nous laisse néanmoins une faible lueur d'espoir. Isabelle Lagny, malgré les entraves à son métier, a en effet réussi à aider des travailleurs en souffrance et à améliorer leur vie - ce dont ils lui ont été reconnaissants. En résistant et se rebellant, elle a de plus conservé sa dignité. Son humanité. Et s'il est impossible, seul, de «renverser la logique des puissants», son récit incite à retrouver le courage de dire non.
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La Différente, Confidences d'un médecin du travail, Isabelle Lagny, Marco Pietteur éditeur, novembre 2025, 144 p.
A propos de l'auteure :
Isabelle Lagny est née en 1961 à Paris. Elle est médecin, photographe et écrivain. Diplômée en neurosciences, médecine, sciences de la vie, ainsi qu’en histoire et philosophie des sciences, elle s’est spécialisée en médecine du travail. Au cours de sa carrière, elle a publié des ouvrages médicaux et littéraires, notamment en cotraduisant l’oeuvre du poète irakien Salah Al Hamdani. Retraitée de la médecine du travail après avoir été cheffe de service à l’université Paris-Diderot, elle poursuit aujourd’hui une activité de conseil en santé au travail et continue à écrire. En mars 2025, elle a publié La Pensée médicale en action – Pour une pratique de la médecine humaniste universelle. (Editions Marco Pietteur)
EXRAIT :
I
Mai 1997 – La convocation
p.9/10
(…)
Le buste du directeur médical a surgi de l'embrasure d'une porte comme dans une fête foraine. Puis une fois tous trois calés chacun sur une chaise en cuir noir, j'ai entendu ces mots qu'il prononce sur un ton préoccupé :
- «Alors, Madame, il semblerait que vous renvoyiez certains salariés que la secrétaire a convoqués et qui ont attendu ! A quoi sert-il donc de les convoquer ?»
On ajoute que c'est bientôt la fin de ma période d'essai. Que c'est une occasion pour me rencontrer. Et là je me sens immédiatement obligée de me justifier. Comme si j'avais fait une grosse faute. Je réponds à propos de la charge de travail. De la nécessité de prendre du temps pour réfléchir. Il faut bien regarder les salariés dans les yeux quand même ! Je ne me rends pas compte ce jour-là qu'on pratique avec moi une vieille technique pour installer le subalterne dans une situation d'inconfort et de contrôle. Mais à l'époque je ne milite pour rien. Je suis pratique et sincère. Encore assez naïve. Alors on me fait comprendre gentiment que je dois tenir le rythme : quinze personnes seront convoquées pour quatre heures.
Quand je rentre au centre en banlieue sud, il me revient en mémoire l'histoire incroyable de cette collègue qui a laissé mourir quelqu'un devant notre centre. J'oublie ma propre histoire et repense à la sienne. Elle a dû se faire sérieusement engueuler. Elle encourt normalement une sanction par l'Ordre des médecins et peut-être même une sanction pénale.
Dans notre centre, il n'y aura pas de débat entre nous autour de cet événement consternant. Mais les cancans en sourdine vont bon train. Je comprends désormais que l'endroit est truffé de mouchards. J'apprends que c'est une secrétaire zélée sur contrat précaire qui m'a dénoncée disant que je renvoyais les salariés convoqués en fin de matinée. Un autre médecin proche de la retraite me le confiera à l'oreille. Les autres collègues sont des fantômes. En catimini on s'indigne, on s'insurge contre la direction, contre la secrétaire précaire cireuse de pompes, mais à peine contre celle qui a délaissé une femme mourante en dépit du serment d'Hippocrate.
Puis tout s'oublie. On me laisse finalement tranquille et la collègue fautive n'est pas plus inquiétée. Je m'ennuie toujours et pas une seule grève dans les entreprises dont je surveille les salariés.
A ma demande on me déplace un an plus tard dans une petite ville de banlieue parisienne. J'évolue désormais au milieu des coiffeurs, garagistes, vendeurs de maisons, de fromages, de poisson, esthéticiennes, manœuvres, fondeurs, imprimeurs et fleuristes. Je revis.
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