Poc a poc, de Anne-Catherine Blanc
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Prolifique et éclectique auteure, Anne Catherine Blanc s'attache dans son dernier ouvrage à la famille et à cet héritage mémoriel qui nous détermine même si on l'ignore, l'oublie ou s'en affranchit pour construire sa propre vie. Dans Poc a poc, roman parfois mâtiné de catalan à la fois tourné vers le passé et l'avenir et exaltant la liberté et la fraternité, elle nous conte ainsi, sur plusieurs générations et par delà les frontières, des histoires de vie qu'impactent plus ou moins directement la guerre d'Espagne.
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Surnommé depuis l'enfance "Poc a poc" (ce qui signifie "peu à peu" en catalan) pour son côté placide et indécis, Floréal Belpuig est le fils d'un exilé espagnol. Modeste technicien ayant divorcé après une union «sans passion et sans drame» sans se préoccuper de l'éducation de sa fille Lio, il vit depuis dix ans une «retraite pénarde égoïste, conclusion frileuse d'une vie sans panache» dans une caravane déglinguée du camping municipal de son village d'origine de Sant-Vicens, un patelin paumé du Roussillon adossé aux premiers contreforts des Pyrénées.
Alors qu'il en ignorait l'existence - Lio ayant disparu à l'aube de sa majorité sans qu'il songe vraiment à la rechercher -, il découvre sa petite fille Paola quand les services sociaux viennent lui présenter cette petite métisse d'à peine quatorze ans née de père inconnu qui, arrachée à sa mère déchue de ses droits, a été placée en famille d'accueil et est depuis devenue mutique. Dès le premier regard, c'est un «coup de foudre aussi tranchant et bouillant qu'un éclat de schiste qui étincelle en plein soleil» et ce «vieux raté égoïste» à la «paternité défaillante» se voit métamorphosé en grand-père. Un grand-père marginal et peu fiable qui, malgré ses désirs, n'a aucune chance d'obtenir la garde de sa petite-fille.
Cinq mois plus tard, à la fin de l'été, Pao débarque à trois heures du matin dans son désert et, pour une fois, une décision s'impose à lui, moins pour se racheter en s'occupant d'elle que pour lui permettre d'avoir la vie qu'elle souhaite : «Pour toi, c'est mort. Tu n'écris plus ton histoire, tu écris la sienne.». Pas question donc de la rendre aux autorités et, avec l'aide de ses fidèles voisins Pounet et Barry et de la bienveillante fonctionnaire municipale Eulalia, il va tenter de la faire passer en Espagne pour rejoindre la "finca", ferme isolée servant de refuge aux migrants dont a hérité son cousin espagnol Sergi, devenu Montsé. Redoublant d'ingéniosité pour échapper aux services sociaux et aux gendarmes, tous vont ainsi unir leurs efforts des deux côtés de la frontière pour reconstruire la famille de Paola et lui permettre d'y mener librement sa vie.
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Le dispositif narratif, simple mais habile, se révèle d'une grande efficacité. Anne-Catherine Blanc a confié la narration à son héros éponyme qui, une fois le lecteur plongé "in medias res", lui délivre peu à peu les informations nécessaires. Structuré en trente-cinq chapitres que conclut une sorte d'épilogue donnant voix aux pensées de Paola - qui va bientôt pouvoir écrire son histoire -, le récit déroule son action principale tendue vers l'avenir de cette héroïne sur à peine quelques jours, avançant chronologiquement de manière haletante avec moult rebondissements, tout en ménageant de nombreux retours en arrière apportant notamment des précisions sur le passé de Poc a poc. Et sur la fin tout s'accélère, laissant place au récit de Montsé nous éclairant sur son propre passé familial et comblant les lacunes sur celui de Lio et de Pao.
Ce va-et-vient entre présent et passé, versant français et espagnol, est repris concrètement et métaphoriquement par ce "Chemin des Rouges" occupant une place centrale. Pour libérer Pao, le héros parcourt en effet de nuit en sens inverse ce sentier montagnard rocailleux reliant la France à l'Espagne qu'emprunta en février 1939 son père pour se réfugier en France après la chute de ce «dernier bastion de liberté» qu'était Barcelone, toutes ces histoires familiales se croisant au fameux "Carrefour des Rouges" où tomba le grand-père de Poc a poc et de Montsé.
Et dans ce roman où la fugue de la mère puis de la fille font écho à la fuite vers la France de Joan Belpuig - ce jeune combattant qui voulait libérer son pays -, le thème de la liberté est autant décliné sur le plan historique que dans la gestion de nos sociétés libérales où les règles et les normes contraignantes s'accentuent - qu'il s'agisse de la situation pas vraiment légale dont peuvent bénéficier les trois voisins du camping grâce à un maire fermant gentiment les yeux, de la soustraction de Pao au pouvoir des «Bienveillants officiels» de l'ASE ou de la situation du Britannique Barry après le Brexit. Tandis que l'auteure aborde également le thème de l'emprise et que le téléphone portable devient paradoxalement une métaphore récurrente du contrôle et de la dépendance.
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Anne-Catherine Blanc a l'art de raconter des histoires de manière vivante et concrète et l'on goûte sa plume alerte, tendre et malicieuse. Les personnages entourant le héros ont de l'épaisseur et de la répartie et sont pleins d'humanité : «Ici, on s'engueule, on s'entraide, ça va de pair.» Et leurs échanges sont nombreux même si Pao ne répond que par oui ou non, sa gestuelle et son regard compensant le manque de paroles. Poc a poc de plus, dont la vie intérieure est intense, se parle à lui-même ou dialogue avec les absents.
Quant à la langue, plutôt familière et émaillée d'expressions et de termes locaux pittoresques, elle se fait aussi poétique, surtout pour évoquer ces paysages de montagne et cette nature qu'apprécie particulièrement le héros «redevenu un peu paysan».
Poc a Poc est ainsi un ouvrage attachant qui vous emporte immédiatement dans son univers et vous tient en haleine jusqu'à la fin.
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Poc a poc, Anne-Catherine Blanc, L'Harmattan, fevrier 2026, 296 p.
A propos de l'auteure :
Anne-Catherine Blanc est née au Sénégal d'un père mi-catalan, mi-viet-namien et d'une mère suisse. Enseignante amoureuse des mots et toujours à la rencontre de l'Autre dans sa richesse et sa diversité, elle a bourlingué d'Afrique au Pacifique. Désormais à la retraite, elle vit en pleine nature dans le Roussillon, sur les contreforts pyrénéens.
Bibliographie : Moana Blues (roman), Au vent des îles 2002, 2024 / J'ai lu, 2024. L'Astronome aveugle (conte), Ramsey 2009. Passagers de l'archipel (nouvelles), Ramsey 2010. Les chiens de l'aube (roman), D'un Noir si Bleu 2014. Tectonique du Bleu (essai sur l'oeuvre picturale de Dagmar Bergmann), Barachotti 2016. D'Exil et de chair (roman), Mutine 2017. Equipe de nuit (roman), Mutine 2020. Le voyage de Jeanne (roman), Editions Des Instants 2023. Griffes de lune (roman), Mutine 2023
Et sur L'Or des livres :
https://l-or-des-livres-blog-de-critique-litteraire.over-blog.com/blanc-anne-catherine.html
EXTRAIT :
CHAPITRE 1
(p.7/8)
Au plus creux de la nuit, un poing a heurté la porte. Deux, trois heures du matin ? Le grognement étouffé de Simbad, sous ma couchette, m'avait tiré en une minute d'un sommeil profond. Je ne redoutais rien. Je n'attendais pas ces coups. Mais j'ai su tout de suite qui les avait frappés.
Simbad s'est mis à aboyer frénétiquement. J'ai crié « Non ! » et il a ravalé, avec peine, le prochain aboiement, remplacé par un grondement sourd et continu. Je savais que si elle frappait de nouveau, il n'y tiendrait plus, il se jetterait sur la porte. J'ai crié « J'arrive ! » J'étais entortillé dans la housse de couette vide qui, l'été, me sert de drap. Non sans mal, j'ai réussi à me déballer, à poser les pieds par terre. J'ai crié « Une minute ! » Je m'étais endormi sur mon bouquin, un sinistre polar nordique, trouvant juste le réflexe d'éteindre la lampe de chevet. J'étais en bas de survêtement et T-shirt, donc présentable, dans la mesure où on peut être présentable dans cette tenue, surtout à soixante-douze ans. J'ai fait un pas vers la porte, j'ai heurté le coin de la table. Il aurait fallu allumer avant d'avancer. Vieux con. J'ai dit merde. En m'entendant me cogner et jurer, Simbad s'est remis à aboyer. J'ai posé une main sur sa tête, j'ai étendu l'autre bras et ouvert la porte d'entrée. L'avantage d'habiter en caravane, c'est que tout est à portée.
Elle était debout sur le marchepied, drapée dans un haillon de lune, prête à entrer. Elle n'avait rien d'impressionnant, petite, menue. Je me suis effacé pour la laisser passer mais elle n'a pas bougé et là, je me suis rendu compte que je n'avais pas allumé. J'ai appuyé sur l'interrupteur. Révélant chaque détail de mon antre, le plafonnier nous a barbouillés de jaune triste. Vieux con, d'accord, mais assez propre, assez ordonné pour s'éviter la honte en cas d'intrusion. La petite vaisselle de la veille avait séché sur l'évier microscopique, la table était essuyée et rien ne traînait, à part quelques bouquins et mon téléphone.
(...)