Contes cruels et merveilleux, de Marc Biancarelli

Publié le par Emmanuelle Caminade

Contes cruels et merveilleux, de Marc Biancarelli

Après avoir lu Roman national, son cinquième et magnifique roman, on comprend en abordant Contes cruels et merveilleux pourquoi Marc Biancarelli a tenu à faire paraître en même temps ces deux ouvrages et comment, au sein de son œuvre, ils s'inscrivent dans une "très ancienne mission" mémorielle.

 

Tous deux, inséparables, nous font pénétrer une Corse rurale séculaire (celle du Sud, la plus archaïque) qui ne changera pas radicalement jusqu'à ce que la guerre de 1914 en sonne le glas - les quelques récits se déroulant à notre époque nous ramenant sur ces mêmes «terres méridionales» ayant baigné «dans le jus des superstitions et des vielles croyances locales» -, l'auteur s'étant de plus ponctuellement et malicieusement employé à relier chacune de ses nouvelles à ce territoire ancestral fictif des Deux Pièves où vivent les héros de son roman (à L'Arcinivala dont ils sont originaires et surtout au village voisin de Valderone). Et si dans ce dernier Marc Biancarelli saisit l'âme de ce peuple de paysans et de bergers, décrivant de manière didactique ses mœurs et sa culture en se focalisant sur ces oubliés de l'Histoire qui participèrent à la révolte de Sampieru contre les Génois au deuxième mitan du XVIème siècle, il s'intéresse surtout dans Contes cruels et merveilleux à cette riche culture orale transmise de génération en génération : à ces fables et ces légendes merveilleuses avec lesquelles les conteurs, ajoutant leurs propres inventions, enflammaient l'imagination de leur auditoire.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Des conteurs en qui Giono voyait dans Naissance de l'Odyssée les ancêtres des écrivains, les récits contés par Ulysse faisant lever une nuée d'images neuves, "comme un grand genêt d'or" illuminant la nuit intérieure d'un guitariste aveugle. Et il n'est pas étonnant que ce recueil soit introduit par une nouvelle intitulée Le conteur (1) tirée de la première publication de l'auteur (Prighjuneri / Prisonnier , Albiana 2000) et reprise, car le méritant à ses yeux, dans son récent ouvrage (Prighjunieri è altri nuvelli, Òmara 2025) rassemblant les textes les plus significatifs (2) de ses débuts littéraires, cette nouvelle (U Cuntadori) traduite en français par Jérôme Ferrari et mise à dessein "dans l'incipit de ce livre" lui permettant par la même occasion d'exprimer toute sa reconnaissance à son traducteur pour le rôle qu'il a joué dans sa carrière d'écrivain (3).

Avec ces Contes cruels et fantastiques l'auteur a voulu revenir aux sources de son écriture, confie-t-il dans ses Remerciements. Quand il n'était qu'un adolescent en effet, son "souhait permanent - alors obsessionnel – était de puiser dans la mémoire orale de la Corse, ses fables et ses légendes et d'en réaliser des œuvres fantastiques aux tonalités résolument littéraires et contemporaines". Et ce recueil dédié à tous ceux qui lui ont légué cette culture : "des gens dignes, et qui avaient le récit oral chevillé à l'âme", vient leur rendre hommage.

1) Cet «homme qui avait marché des années, peut-être des siècles» s'étant mué en vagabond des Deux-Siciles aux pérégrinations infinies dans Roman national où, venu à L'Arcinivala, il avait émerveillé de même l'héroïne Catilina enfant. Et l'épaule d'agneau sortie de son sac à merveilles sera utilisée par Carrancione, oncle et parrain du jeune héros de ce roman pour prédire l'avenir

2) Quatorze nouvelles tirées de ses premiers écrits bilingues de 2000 à 2007, expurgées, remaniées et même parfois réécrites, ou reprise quasiment telles quelles comme notamment Un cuntadori/ Le conteur

3) Reconnaissance qu'il avait plus explicitement formulée dans l'avant-propos de Prighjunieri è alri nuvelli : "Sans lui, sans ces traductions initiales (…) je serais sûrement mort en tant qu'écrivain à l'instant où je naissais."

 

 

On remarque par ailleurs combien ces deux ouvrages s'insèrent dans le sillage de Murtoriu, son deuxième roman écrit et édité en corse (Albiana, 2009) avant d'être publié au domaine étranger d'Actes sud en 2012 (3). Le berger Mansuetu, dernier représentant d'un monde disparu, y jouait en effet un rôle mémoriel et son héros-narrateur Marcantonu était libraire mais aussi écrivain, son premier livre écrit en corse témoignant de sa gratitude envers son "Vieux" et l'écriture étant pour lui la seule manière de transmettre son héritage. Un roman qui déjà rendait hommage à cette société rurale que fut longtemps la Corse, à tous ces gens qui la peuplèrent, à leur culture et à leur âme.

Et il n'est pas anodin que l'auteur ait aussi voulu relier deux de ses nouvelles (la septième et la dixième) au village où vit Marcantonu, les Sarconi, l'intégrant dans ces «terres méridionales » aux côtés de Valderone dans l'une et y situant dans l'autre la maison du narrateur, cet «écrivain des Deux Pièves» et «chroniqueur des temps révolus» apparaissant comme une sorte d'alter ego fictif au ton ironique et mélancolique à l'instar de Marcantonu.

3) Dans une traduction de  Jean-François Rosecchi, Jérôme Ferrari et Marc-Olivier Ferrari ( cf : ici)

 

 

Contes cruels et merveilleux regroupe onze nouvelles aux points de vue narratifs différents, toutes inédites (semble-t-il) à l'exception des deux premières : Le conteur et Gran Cavalier' d'Onori qui fut publié en 2010 dans la revue en ligne de création fantastique en langue corse Tarrori è Fantasia. Mais elles sont proposées en français et ont été considérablement remaniées et allongées. Au texte initial traduit par Jérôme Ferrari, l'auteur a ainsi ajouté un deuxième fil narratif très contrasté mené habilement en parallèle, nous faisant passer de la place du village sur laquelle le conteur et son sac à merveilles fascinent les enfants à la taverne où le narrateur observe des joueurs de scopa - et parmi eux un certain Ochjigrisgiu à la réputation effrayante. Quant au second texte, il a été enrichi pour aborder un thème d'une grande résonance contemporaine : celui de «l'avidité et de la corruption des hommes», un grand sorcier nommé Strigonu commentant désormais le destin de ce Grand Chevalier d'Honneur.

L'auteur a particulièrement soigné la composition de son recueil pour lui donner unité et cohérence. Outre la première nouvelle servant pertinemment d'introduction et les deux dernières de conclusion, il a établi des liens entre certaines dont il réutilise les personnages. U fudettu, se situant après le départ de Valderone du conteur, offre ainsi un rôle important au patibulaire Oeil Gris, A Stria di i Curbulini (La Sorcière aux Corbillats) donne une suite au Rêve de Gudrun aux mille visages et l'héroïne d'Un follet, Anghjulina, réapparaît dans le «point final» du recueil : Trè capri (Trois chèvres).

 

Marc Biancarelli s'est de plus amusé à émailler ses textes "de familières références littéraires – ou tout bonnement artistiques –" qu'il "laisse à chacun le soin d'identifier". Et son recueil miroite de cette polyphonie transtextuelle venant nous rappeler combien la littérature se nourrit de multiples héritages, sans compter le plaisir ludique qu'il procure au lecteur.

L'auteur puise d'abord dans cet héritage spécifiquement insulaire, ce qui ravira les Corses qui y retrouverons des personnages de contes et «tous les esprits qui peuplent [leurs] profondes forêts et [leurs] campagnes aujourd'hui abandonnées», mais il nous renvoie également avec bonheur à des références lointaines plus universelles, tout en en rappelant de plus récentes, le lecteur apercevant de plus lui-même d'autres correspondances pas forcément envisagées. Et, comme je me suis prise au jeu, je vais en mentionner quelques unes sans prétendre à l'exhaustivité.

Si des références artistiques ont été précisées par l'auteur sur Tarrori è Fantasia (4) ou sont faciles à retrouver sur Internet, comme celle à l'actrice allemande Gudrun Schmitt dans le film Ungeheur von London City de Edwin Zbonek – énième adaptation du roman White Carpet de Bryan Edgar Wallace -, l'auteur se livre moins à des citations littéraires explicites (Lovecraft, mythe de Siegfried et des Nibelungen...) qu'à de discrètes allusions d'une subtilité savoureuse.

Déjà dans la première version du Conteur, cet œuf de l'oiseau Roc volé par un explorateur fou ayant affronté le peuple des "Nains Noirs" nous renvoyait aux Livre des merveilles de Marco Polo et à Simbad le marin et, ce dernier terme ayant été simplement remplacé par «Petits nègres», nous sommes immédiatement transportés dans l'univers d'Agatha Christie. Outre Ulysse échappant aux sirènes dans Gran Cavaglier' d'Onori, j'ai beaucoup apprécié les malicieux clins d'oeil inversés (5) envoyé dans Ursulamanu (L'ours allemand) tant à L'Odyssée qu'aux Mille et une nuits, le héros éponyme étant comparé au roi Shahriar et Minchjastrella à la princesse Nausicaa lors de sa rencontre avec Ulysse ce fameux jour de lessive au palais. Tandis que U fudettu (Un follet) a fait resurgir des brumes islandaises Les excursions de l'écureuil dans lequel, à hauteur d'enfant, Gyrðir Elíasson fait cohabiter un peuple invisible dans un monde parallèle. Ainsi que Le Ministère des rêves du Bulgare Momtchil Milanov où, dans les mêmes conditions bruyantes effrayantes, une étrange créature apparaît à un enfant solitaire et le libère finalement de ses peurs en lui révélant ce qu'il n'aurait pas pu voir.

4)Gran Cavaglier' d'Onori s'inspirant d'une chanson piémontaise retrouvée et chantée par Pierre Gambini

5) Shahriar n'a pas été condamné à n'être aimé qu'une nuit mais a au contraire condamné les femmes à ce funeste destin, et c'est Ulysse qui est nu et non Nausicaa lors de leur rencontre

 

 

Seules cinq nouvelles se déroulent à notre époque, au temps de la télévision, des portables et des ordinateurs - ce qui permet à l'auteur de donner quelques coups de griffes à notre monde contemporain -, A Capra Ferrata è i Lagramanti (La Chèvre ferrée et les Lagramanti)  nous entraînant dans une vertigineuse mise en abyme. Ce récit très élaboré est ainsi censé s'appuyer sur deux textes d'archive : un récit factuel datant du XVIIème et une sorte d'essai fantastique du XIXème semblant l'interpréter cent cinquante ans plus tard.

Et ce qui unit ces récits anciens et modernes, c'est avant tout cette peur de la mort qui dans des conditions particulières (nuit profonde et/ou brouillard épais, emprise d'une drogue ou attente angoissante à l'hôpital) renvoie des personnages de leur temps à l'irrationalité. Comme s'il existait un «atavisme corse» - et pas seulement - imprégnant leur cerveau. La mort menaçante s'incarne ainsi le plus souvent dans «une masse informe et vaporeuse», et des voix anciennes renaissent en eux du fait de «la puissance narrative de leur langue, des récits horrifiques et incontestables qu'elle avait charriés dans les temps d'avant».

Le monde a en effet beau «se griser de son invraisemblable avancée, la fulgurance de ses progrès, il reste toujours quelque chose de ce qui est enfoui au plus profond.»

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Contes cruels et merveilleux, Marc Biancarelli, Actes Sud Babel, Mai 2026,178 p.

 

A propos de l'auteur : 

https://fr.wikipedia.org/wiki/Marcu_Biancarelli

https://l-or-des-livres-blog-de-critique-litteraire.over-blog.com/biancarelli-marc.html

 

EXTRAITS :

On peut lire les premières pages sur le site de l'éditeur : ici

 

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Publié dans Micro-fiction, Recueil

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