Tzigane, mais le plus beau de tous, de Kristian Novak

Publié le par Emmanuelle Caminade

 

Après Terre, mère noire (Črna mati zemla, Ocean Mare, 2013/ Les Argonautes, 2023), magnifique roman laissant une large place à l'imagination qui nous transportait dans le Medjimurje de son enfance, le troisième roman (1) de Kristian Novak (Ciganin, ali najljepši, Ocean Mare 2016) qui en partage certains thèmes majeurs (2) se déroule encore dans cette ancienne région minière à vocation rurale de l'extrême nord de la Croatie, mais il s'avère beaucoup plus réaliste et prend, au-delà des particularités medjimuriennes, une dimension européenne et internationale.

Tzigane, mais le plus beau de tous  remporta plusieurs prix prestigieux dans son pays où il s'imposa comme un chef-d'oeuvre littéraire, et l'on doit remercier les éditions Les Argonautes de nous y donner accès pour cette rentrée grâce au talent de leur fidèle traductrice Chloé Billon. 

C'est un roman à la structure narrative éblouissante reposant sur une intrigue policière dans lequel l'auteur s'intéresse à la misère et à la violence de notre monde, et notamment à ses peurs engendrant le rejet de l'autre. Un roman avant tout sociologique et naturaliste dépeignant le drame de nos sociétés contemporaines égoïstes et corrompues, intolérantes et hypocrites qui se replient sur elles-mêmes. 

Se focalisant sur deux villages fictifs emblématiques du Medjimurje, cette «région aux dehors bucoliques trompeurs, où la xénophobie est une loi de la physique» (3), il se déroule en 2014, après l'adhésion de la Croatie à l'Union Européenne mais bien avant son entrée dans l'espace Shengen (4), et au début de cette crise migratoire sans précédent qui va submerger l'Europe de l'ouest, un afflux massif de migrants fuyant les violences en Irak (4) et la guerre civile en Syrie ou en Lybie... Un roman qui n'a rien perdu de son actualité.

 1) Son premier roman Obješeni (Le pendu), publié en 2005 en Croatie où il passa inaperçu, n'a pas été traduit en français

2) Les thèmes de l'intolérance et de la violence, de la vérité et du mensonge, de ce combat inégal de l'innocence et de la bonté face au mal.

3)L'"anti-romisme" de la société croate relève ainsi tant "des préjugés traditionnels attachés aux Tziganes (sales, voleurs, menteurs)" que "d’une animosité générale contre le moindre signe d’altérité" (Cf: ici)

4) Cette ancienne République fédérale socialiste de Yougoslavie ayant proclamé son indépendance en 1991 n'est devenue membre de l'UE qu'en 2013 après avoir fait de nombreux efforts pour adapter sa législation aux exigences européennes, notamment en matière de non discrimination des minorités. Elle n'est entrée dans l'espace Shengen qu'en 2023, alors que la Slovénie voisine en fait partie depuis 2007 

 

                            

Milena, Croate divorcée de 40 ans ayant perdu son emploi dans une banque, retourne vivre après quinze ans d'absence dans sa maison natale délabrée de Sabolščak où son frère lui confie la gestion des travaux nécessaires à sa mise en vente et la garde de Papi, leur grand-père à l'esprit un peu dérangé. «Brisée et forte en même temps», dénuée de préjugés et voulant vivre, elle tombe amoureuse de celui qu'elle n'a pas le  droit d'aimer : Sandi, un beau Tzigane travailleur de vingt ans qu'elle emploie et qui vient du village voisin de Bukovo Dol où sont regroupés les gitans. Aussi son entourage a-t-il bien du mal à accepter cette liaison.

Parallèlement Nuzat, un pauvre maçon kurde irakien de Mossoul ayant quitté sa femme et ses deux enfants pour survivre alors que la ville risque de tomber totalement aux mains de Daesh, entreprend un long et périlleux voyage clandestin pour se réfugier dans cette France prospère où son oncle l'attend.

Les destins du Tzigane et du Kurde finiront par se croiser une nuit. Une scène de crime est en effet découverte dans une forêt : deux inconnus au visage en bouillie, tués par balle à bout portant, gisent à côté de Sandi, sérieusement tabassé et inconscient. Et le rôle joué par Nuzat : simple témoin, victime ou acteur, ne sera par la suite pas évident à déterminer.

Comme il semble qu'on ne peut faire confiance à la police locale, deux policiers de Zagreb : le jeune et brillant «policier de conférences» Plančić et son collègue Bule, un homme de terrain en fin de carrière, ont été dépêchés pour résoudre cette épineuse affaire, tout ce qui touche aux Tziganes étant dans le Medjimurge un sujet sensible immédiatement relayé par les media et pouvant générer tout un engrenage de violences.

 

 

Dès l'incipit on entre dans le vif du sujet : «Il n'y a que deux peurs instinctives, tu savais ça ? Tu nais avec la peur des bruits violents et la peur de tomber dans le vide. Sérieux, c'est sur Internet. Toutes les autres, tu les apprends de ton entourage.» 

Et ces peurs acquises dérivent sans doute de cette peur primordiale du vide symbolisant notre fragilité existentielle, de cette peur d'aller vers l'inconnu et de perdre ses repères qui nous fait rejeter l'autre, l'étranger. De notre peur de vivre, tout simplement : « A Sabolščak (…), tu peux être de ceux qui se livrent au désespoir et à l'amertume, de ceux qui crient vengeance, de ceux qui se font une raison, de ceux qui creusent. Mais, crois-moi si tu veux, il n'y a jamais eu ceux qui veulent tout simplement vivre. »

 

Structuré en sept grandes parties aux titres malicieusement savants, ce dense roman de près de cinq cents pages décline ainsi ces peurs multiples, hormis dans la dernière. De véritables maladies auxquelles ses différents protagonistes sont confrontés : OIKOPHOBIE, LA PEUR DU FAMILIER, notre propre espace de vie n'étant pas forcément rassurant que ce soit au Medjimurje ou en l'Irak/ SPECTROPHOBIE, LA PEUR DE SON PROPRE REFLET car nous sommes vulnérables et recelons de nombreuses failles/ ANKYLOPHOBIE, LA PEUR DE LA PARALYSIE traduisant cette incapacité à agir qui nous enferme/ TRYSOPHOBIE, LA PEUR DES TROUS, de ce monde inquiétant du dessous qui peut nous aspirer/ DECIDOPHOBIE, LA PEUR DE FAIRE DES CHOIX révélant notre incapacité à contrôler notre destin/ et enfin SYMETROPHOBIE, LA PEUR DE LA SYMETRIE révélatrice de notre refus de voir ce qui nous rapproche de l'étranger.

 

Ecartant la plupart du temps une narration simultanée au profit d'un récit fragmenté postérieur à l'action, Kristian Novak a élaboré une riche et complexe trame narrative reposant tant sur une forme dialogique que sur la multiplicité des focales. De nombreux dialogues dynamisent et humanisent le récit en rendant celui-ci très vivant et les émotions de ses protagonistes palpables, l'auteur ayant, sans manichéïsme, donné beaucoup d'épaisseur psychologique à tous ses personnages même secondaires. Privilégiant le "je" et le "tu" - qui tout en s'adressant à un interlocuteur précis semble aussi s'adresser au lecteur pour l'impliquer dans ces histoires -, il a confié la narration à quatre héros : Milena, Nuzat, Plančić et Sandi qui racontent alternativement cette histoire (5) en offrant leur lecture subjective de la réalité, ce qui nous permet de voir les événements sous des angles se complétant peu à peu et de comprendre combien il est difficile de cerner la vérité.

Si nous suivons de manière concomitante l'arrivée de Plančić et de son collègue à Sabolščak à partir de la découverte du crime à la fin de la seconde partie, le jeune policier s'entretient également après coup avec une journaliste à qui il parle avec franchise de son enquête et de ses manipulations. Milena est de même interviewée par une journaliste à laquelle elle raconte son histoire, notamment avec Sandi, telle qu'elle la ressent. Nuzat, lui, s'adresse à l'interprète auquel Plančić a demandé de lui faire raconter son histoire depuis le début, n'intervenant qu'au moment crucial pour se livrer à son interrogatoire. Quant à Sandi, toujours entre la vie et la mort, il s'adresse à Papi dans son rêve comateux, lui demandant de l'aider à mourir et lui retraçant son parcours en remontant jusqu'à son enfance.

 

De tout cela résulte une grande variété de langues orales mêlant croate, medjimurien, bayache (6), arabe, kurde et mauvais anglais transcrit de manière phonétique. Chez les policiers le style est familier et viril. Familier aussi chez Milena qui a tendance à analyser et se lance volontiers dans des confidences. Nuzat, illettré, n'a pas l'habitude de manier les mots et tient parfois des propos décousus, ayant du mal à exprimer ce qu'il ressent autrement que dans de pathétiques sanglots ou des chants - ce qui nécessite moult interprétations et commentaires de la part de l'interprète. Et du fond de son coma Sandi s'exprime dans un style naïf et sentimental très poétique. Sans compter son meilleur ami tzigane Tompo, sourd et un peu simple d'esprit, qui a une manière bien a lui, drôle et décalée, de commenter les choses. 

5) L'auteur, sans doute pour aider le lecteur à se repérer, a jugé bon de préciser l'initiale du narrateur au début de chaque titre de chapitre car il n'est pas toujours évident, surtout au début du livre, de savoir qui parle et à qui il s'adresse - ce qui a néanmoins le mérite d'entretenir un certain mystère

6) Dialecte roumain parlé en Serbie en Hongie et en Croatie

 

 

L'auteur développe dans ce roman une vision sombre, profondément déterministe.

D'emblée le titre, tiré du refrain d'une célèbre chanson folk de Ljube Aličić, annonce la couleur. Ce "mais" en effet, mot maudit qui «sépare à jamais des images positives » renvoie le héros, ce «garçon doux et abimé, courageux», honnête et travailleur du «mauvais côté» malgré sa beauté et sa bonté individuelles. Car «un Tzigane reste un Tzigane» et «quand tu es l'un d'eux, tu es le reflet du groupe» et il semble difficile, voire impossible, de lutter contre cette essentialisation.

Bien qu'il ait essayé de sortir de la misère et de la violence de Globoko, ce quartier de Bukovo Dol où vivent «ceux qui n'ont rien» et où «de dispute en dispute, de dette en dette, tu vas vers le fond, toujours vers le fond», et bien qu'il ait cru plusieurs fois s'en être tiré, Sandi est toujours rattrapé par son destin de pauvre Tzigane : un destin que sa mère Albina entrevoit dans les failles et les taches. Il voit ainsi ses rêves brisés alors même qu'il commençait à être accepté, ayant tout fait pour s'intégrer : «Il voulait ressembler aux Sabalsciens. Désormais il parlait vraiment en medjimurien.» 

Et l'auteur symbolise cet inéluctable destin par la belle image récurrente de l'araignée tissant sa toile qui vient à plusieurs reprises piéger Sandi dans ses nœuds : «Moi, mon araignée, je la connais depuis longtemps»/ «Les premiers nœuds, l'araignée les a faits avant que j'ai commencé l'école »... 

 

Mais au-delà d'un déterminisme ethnique c'est tout un déterminisme social que dénonce Kristian Novak. La société rom fonctionne en effet selon un sytème de classes reflétant dans une sorte de symétrie nos propres sociétés. Tout en bas, à Globoko, se trouvent les pauvres vivant dans le dénuement, la saleté et la violence. Au dessus d'eux à la surface, à Nazmes, vivent décemment les gens ordinaires qui se débrouillent plus ou moins. Tandis que les riches et puissants Tziganes, liés aux puissants de l'extérieur, déterminent les destins des opprimés.

Et on retrouve cette symétrie dans la chute de Nuzat et de Sandi, deux héros en miroir nous livrant en grande partie leur histoire. Tous deux sont de pauvres travailleurs manuels recelant une certaine innocence, un fond d'honnêteté et de bonté. Et tous deux, désirant s'en sortir, vont être pervertis par une âme damnée à laquelle ils sont redevables. Nuzat et Azad, le migrant égyptien sans scrupules l'accompagnant dans sa fuite, ont réussi à survivre à de nombreuses épreuves, mais ce n'est pas pour autant une victoire pour le Kurde : «nous ne sommes pas restés des hommes. Pour moi c'est une défaite». Quant à Mirza, l'ami tzigane de Sandi, véritable incarnation du mal, c'est lui qui est à l'origine de la destruction de tout ce que ce dernier a construit.

 

 

 

Dans Tzigane, mais le plus beau de tous, l'auteur creuse de plus le rapport de nos sociétés à la vérité et on comprend dans cette optique la pertinence de son choix d'un roman policier. Outre que cela lui permet de maintenir le suspense jusqu'aux dernières pages de ce gros roman, une enquête a en effet théoriquement pour but d'établir la vérité des faits en résolvant l'énigme.

Mais la plupart de ses personnages, et notamment les enquêteurs, ont manifestement, tout comme la presse, d'autres objectifs et le rapport de police ne correspondra pas à ce qui a été initialement enregistré sur le dictaphone. A cela s'ajoutent les difficultés tenant à l'obstacle de la langue, l'interprète ne comprenant pas toujours bien son interlocuteur et ne traduisant en croate qu'une phrase sur trois de son long récit.

Ainsi dans cette affaire chacun ne semble vouloir que «la vérité qui lui [ira], rien de plus». Et l'important, primant sur les intérêts du pauvre suspect, semble surtout que le monde reçoive «une histoire à sa mesure» et qu'il continue de tourner sans que l'ordre établi ne soit perturbé.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Tzigane, mais le plus beau de tous, Kristian Novak, traduit du croate par Chloé Billon, Les Argonautes, 21 août 2026

 

A propos de l'auteur : 

Kristian Novak est né en 1979. Spécialiste de linguistique et professeur à l’université de Zagreb, il est l’une des voix majeures de la littérature croate contemporaine. Ancien membre de l’équipe nationale de karaté, il a vu ses romans adaptés au théâtre et au cinéma et récompensés par les plus prestigieux prix de son pays. Tzigane, mais le plus beau de tous a reçu en 2017 le prix Tportal du roman de l’année, le prix Gjalski et le prix Fran Galović. 

 

EXTRAIT :

On peut lire les premières pages  (cliquer sur "feuilleter" sous la couverture) : ici

 

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Publié dans Fiction

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