La joie ennemie, de Kaouther Adimi

Publié le par Emmanuelle Caminade

La joie ennemie, de Kaouther Adimi

Kaouther Adimi, qui quitta toute jeune la proche banlieue d'Alger pour Grenoble et revint vivre dans son pays à l'âge de huit ans en plein cœur des années noires, réside désormais en France depuis une quinzaine d'années. Mais ses livres restent hantés par l'Algérie (1), et particulièrement La joie ennemie, son sixième roman écrit dans le cadre de la collection "Ma nuit au musée" (2) des éditions Stock.

Après une première tentative avortée (3) en 2018 au musée Picasso où elle était venue raconter l'histoire de la peintre algérienne Baya et la sienne «en filigrane», l'auteure a choisi d'être enfermée à L'Institut du Monde Arabe à l'occasion d'une exposition consacrée à cette artiste en novembre 2022. Un choix s'avérant de meilleur augure tant les toiles et les sculptures colorées de Baya illuminant le gris sombre des sous-sol de l'IMA revêtent une portée symbolique, cet institut rattachant de plus l'auteure à sa langue arabe maternelle.

1) «Dans ses carnets, Camus écrit : "Le matin, l'Algérie m'obsède."  Cette phrase m'appartient.», écrit d'emblée l'auteure en exergue de son livre

2) Les écrivains passent une nuit dans le musée de leur choix pour raconter une œuvre, un artiste et le lien qu'ils développent avec

3) L'auteure ayant cédé à la panique en voyant dans l'obscurité la tableau Mort de Casagemas et s'étant laissée «happer par ses fantômes»

 

Mort de Casagemas (Picasso)

 

Si l'on peut s'interroger sur la pertinence de son premier choix, Baya n'ayant croisé Picasso – dont l'atelier côtoyait le sien à Vallauris - qu'en 1948 et le peintre n'ayant guère influencé son œuvre, on la comprend mieux à la lecture de ce livre. On y apprend en effet que c'est en 2009 au musée des Beaux Arts d'Alger que Kaouther Adimi découvrit Picasso et ensuite Baya dans des circonstances particulières. Et que ce fut une expérience marquante l'emplissant «d'une joie immense», d'une «vraie joie» bien différente de cette «joie ennemie» furieuse et fourbe «qui vient après la guerre (…) et [vous] pourrit de l'intérieur». Bien différente de cet appétit de vivre malgré la peur enfouie au plus profond qui continue de vous ronger.

Bien décidée à creuser de nouveau ses souvenirs de cette terrible guerre civile et de mettre de l'ordre dans «le chaos» de son passé algérien sans se laisser engloutir par cette «grande nuit», elle va donc essayer de ne pas «déraper», de ne pas s'éloigner de l'histoire de Baya comme la fois précédente (4) et d'en faire son «point d'appui».

4) «Le passé m'avalait, m'éloignait du récit que je devais raconter. Je voulais écrire sur elle, et pourtant je n'écrivais que sur moi.»

 

 

Dans ce roman Kaouther Adimi s'emploie à «briser la surface du temps», ressuscitant Baya (1931/1998) et son parcours, faisant revivre son propre passé en parallèle et resurgir aussi celui de son père dans un présent de narration nous les rendant plus proches. Et elle agence magistralement son texte, entremêlant de manière très significative et avec un grand sens du rythme ces différents récits, auxquels s'ajoute le récit concomittant de cette expérience d'une nuit au musée propice à un retour sur soi, l'auteure évoquant son projet d'écriture et les difficultés rencontrées et menant une réflexion sur la mémoire.

L'histoire de Baya constituant la «colonne vertébrale» de ce roman fut la plus simple à raconter car s'appuyant sur des données factuelles et non sur des souvenirs. L'écrivaine complète ainsi les archives dont elle dispose, étirant certaines phrases laconiques et imaginant de petites scènes, commentant ou donnant sa version des choses, et elle semble parfois s'identifier à l'artiste «à cheval [comme elle] entre deux pays» et entre deux cultures, à cette maigre jeune fille qui porte «le fracas du monde» sur ses épaules : «Je soupçonne que celui-ci [son père] tente de la rassurer avec ces phrases qui n'appartiennent qu'aux pères [et notamment à celui de l'auteure] : "ce n'est rien, tout va bien" ». Baya est aussi un prétexte pour desceller le couvercle de ce puits où elle a jeté les événements traumatisants de cette période pour y échapper, seul le corps en ayant gardé la mémoire. Et le rire salvateur émanant de son œuvre colorée lui permet de «reprendre souffle lorsque les souvenirs [la] submergent».

 

 

Le récit des années algériennes de l'auteure repose sur un matériau intime très fragmenté, sur des bribes de souvenirs remontant à la surface et des ressentis émotionnels, Kaouther Adimi sachant avec justesse retrouver l'enfant qu'elle était : «Quelque chose chiffonnait l'enfant que j'étais : si le président avait une plage déserte à sa disposition et qu'il ne se baignait même pas, c'est que le pays était vraiment dans une sale situation.»

En son sein, elle s'efforce surtout de recomposer cette fameuse scène du faux barrage du 7 août 1994, épisode particulièrement terrifiant qu'elle vécut deux jours après son arrivée en Algérie alors qu'elle se réjouissait d'y trouver «le soleil et la mer». Et elle doit s'y reprendre à plusieurs fois, remontant courageusement à l'assaut pour extraire quelques images ou séquences nouvelles, ce que rend très bien l'ordonnancement haché et chaotique de son texte et ses recoupements et répétitions délibérés. Tandis que l'évocation récurrente de l'insouciante Joséphine, sa meilleure amie grenobloise, souligne habilement la violence insoutenable de cet événement pour une petite fille de huit ans : «à cet instant, s'achève notre enfance».

Enfin, cherchant sans doute à comprendre pourquoi son père prit cette folle décision de rentrer avec sa famille en Algérie à l'heure où celle-ci sombrait dans la terreur islamiste, l'auteure met en scène certains épisodes de sa vie, notamment de son enfance - en s'inspirant, on le suppose, de récits familiaux.

 

Retrouver ses souvenirs n'est pas chose facile pour l'auteure, les images qui lui restent étant floues et fragmentées. Quand elle s'en approche, elles ont tendance à s'effacer et le risque d'inventer, de déformer est grand : «Je me concentre, j'insiste, et ce faisant, je déforme, je brode ».

Elle doute ainsi de la fiabilité de sa mémoire, d'autant plus que ses souvenirs ne concordent pas toujours avec ceux de son frère aîné et que, quand elle retourne sur les lieux où elle a vécu, elle s'aperçoit qu'elle s'est trompée sur de nombreux détails : «si je me trompe sur la hauteur du bâtiment, sur le voisin et sur la porte, j'ai dû faire quantité d'autres erreurs».

Que raconter alors : l'histoire «des faits ou celle de la mémoire », celle de son ressenti ? Et elle se rend compte que c'est peut-être là le projet de son livre : «raconter à côté, en dessous, parfois contre, non pas pour rétablir la vérité - il n'y en a pas – mais pour faire exister ce qui sans cela serait à jamais absent.»

 

 

Dans ses précédents romans Kaouther Adimi décrivait l'Algérie contemporaine telle qu'elle la ressentait et remontait le fil de l'Histoire en évitant cette décennie noire si marquante.

Ecrit en 2009 avant son installation en France, son premier roman Des ballerines de papicha (Barzakh, juin 2010, Actes Sud 2011 sous le titre L'envers des autres) mettait ainsi en scène Alger au sortir du terrorisme au travers de personnages qui "hurlent dans le silence" dans cette "ville brisée" devenue "un asile à ciel ouvert", seule la jeune Mouna pouvant jouir de la légèreté de l'enfance et de préoccupations de midinette. Des pierres dans ma poche (Seuil, 2016) s'attachait à une héroïne algérienne vivant en France dans les années 2010, sorte de "barre médiane" tiraillée entre l'Algérie et la France. Nos richesses (Seuil, 2017), se déroulant à la fin des années 2010, nous montrait une Alger chaleureuse tout en retraçant le parcours du libraire et éditeur Edmond Charlot des années 1930 à la veille de l'indépendance. Les petits de décembre (Seuil 2019) était un petit conte satirique rendant compte de la société algérienne à la veille du Hirak. Tandis que Au vent mauvais (Seuil, 2022), s'inspirant d'une anecdote familiale, se déroulait sur presque un siècle, de l'Algérie coloniale à la veille de la guerre civile en passant par la guerre d'indépendance.

Si son deuxième roman faisait parfois pudiquement allusion à la décennie noire, il aura donc fallu une quinzaine d'années de recul à l'auteure pour quelle réussisse à s'y confronter vraiment. Et l'écriture de La joie ennemie, jouant manifestement pour elle un rôle cathartique prend également une dimension collective, s'affirmant comme un acte d'amour envers tous «ceux qui ont vécu et survécu à cette guerre» avec lesquels elle partage «le secret des nuits interminables ». Envers ses «sœurs et [s]es frères d'âme».

 

 

 

 

 

 

 

 

 

La joie ennemie, Kaouther Adimi, Seuil, 2025, 250 p.

 

A propos de l'auteure :

https://fr.wikipedia.org/wiki/Kaouther_Adimi

https://l-or-des-livres-blog-de-critique-litteraire.over-blog.com/adimi-kaouther.html

 

EXTRAIT : 

 

On peut lire les premières pages sur le site de l'éditeur : ICI

 

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Publié dans Fiction, Autobiographie

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