Une tragédie occultée de la guerre d'Algérie, de Lorraine Rossignol

Publié le par Emmanuelle Caminade

 

Pendant toute la durée de la guerre d'Algérie, plus de deux millions de paysans "musulmans" - soit 26 % de la population "indigène" (1) - vivant pour la plupart en autarcie dispersés dans le djebel ou sur les Hauts Plateaux (2) furent déplacés de force par l'armée dans les plaines et les vallées «de façon tout aussi anarchique qu'arbitraire» et parqués à l'écart, entassés dans la promiscuité de camps de regroupement «sans que les autorités françaises aient anticipé les conditions pratiques ni les moyens financiers nécessaires à leur viabilité». Des camps insalubres à l'habitat sommaire, dénués de point d'eau et de système d'évacuation des déchets et propices aux violences (notamment sur les femmes (3)), où moururent de faim, de froid et de maladies des centaines de milliers de civils algériens innocents (4) brutalement privés de leurs racines, de leurs ressources et de leur liberté et contraints de survivre dans des conditions inhumaines.

Créés dans l'urgence des opérations militaires sur le terrain, puis systématisés, ces "centres de regroupement de la population" (CRP) - «des bidonvilles dans les faits» - émaillèrent tout le territoire de l'Algérie du Nord (non saharienne) qui fut le théâtre de la guerre, et on en comptait pas moins de 2500 lors des accords d'Evian !

 

L'Algérie française durant la guerre (1954/1962)

Mais ce phénomène massif reste «un angle mort de la mémoire de ce conflit ». Il fut en effet "invisibilisé" en France comme en Algérie, restant encore largement méconnu du public français comme algérien. Amorcée moins de dix ans après la découverte horrifique des camps de concentration nazis, la multiplication de ces camps de regroupement, même s'il n'y avait pas d'intention d'extermination, portait en effet atteinte à l'image de la France et à sa prétendue mission civilisatrice. Tandis que la violence des traumatismes endurés enferma les regroupés dans le silence et que les autorités algériennes préférèrent promouvoir un récit plus héroïque et glorieux de la guerre d'indépendance.

Pour Lorraine Rossignol, l'histoire des CRP, «loin d'être "un détail" de cette guerre en fut l'ossature même, au regard de quoi les attentats qui en firent la trame pour les médias pourraient presque sembler des "épiphénomènes"». Aussi, dans cet essai en forme d'«enquête socio-historique», va-t-elle prendre la mesure de cette tragédie occultée de la guerre d'Algérie en montrant quel rôle clé jouèrent ces camps de regroupement tant dans l'échec des stratégies militaires et politiques dont il furent le fruit que dans leurs conséquences économiques et sociales pour la nouvelle Algérie indépendante dont ils remodelèrent le visage, sans en négliger l'aspect purement humain.

1) Au 1er novembre 1954, début du conflit, l'Algérie comptait 9,5 millions d'habitants : 8,5 millions d' "indigènes" et 1 million d'Européens - Français essentiellement mais aussi Italiens, Espagnols et Maltais

2) Des tribus nomades sédentarisées dans des hameaux, des semi-nomades et des nomades

3) Viols perpétrés dans les postes militaires à côté des locaux des Sections Administratives Spécialisées gérant les camps, tant par les militaires français que par les supplétifs algériens (harkis)

4) Ces victimes, essentiellement des enfants, représentant près de la moitié des victimes civiles algériennes du conflit

 

                  @ Mohamed Rebah                            

 

Une tragédie occultée de la guerre d'Algérie, sous-titré Les camps de regroupement, frappe tout d'abord par son exhaustivité, l'auteure tissant de multiples sources de toutes catégories : historiques, sociologiques, économiques, médiatiques, politiques … - ce dont témoignent en fin d'ouvrage une imposante bibliographie et un ample corpus de notes. Et elle puise notamment dans les quelques rares publications ayant traité à part entière des camps de regroupement, qu'il s'agisse du premier ouvrage d'historien lui ayant consacré en 2001, sur le plan strictement militaire, tout un chapitre (5) et surtout du livre de référence de Fabien Sacriste sorti en 2022 aux Presses de Science Po (Les camps de regroupement en Algérie, une histoire des déplacements forcés (1954-1962)), ou d'ouvrages sociologiques s'appuyant sur des données factuelles recueillies à l'époque sur le terrain. Outre ces vingt-trois pages de notes dressant un état des lieux accablant (6) rédigées par le jeune énarque Michel Rocard qui s'était rendu en Algérie en septembre 1958 et y avait visité une quinzaine de camps, on peut ainsi signaler les travaux de deux sociologues ayant été appelés en Algérie et ayant eu accès à ces camps : Pierre Bourdieu (7) et Michel Cornaton (8).

Le grand mérite de Lorraine Rossignol est d''avoir voulu de plus rendre compte du degré de violence physique et morale infligé à cette population civile prise en otage en mettant en lumière l'impact de cette tragédie sur le plan intime. Une tragédie qu'elle a ainsi choisi d'«incarner» en recourant largement à des ressources testimoniales écrites ou orales : archives, publications et blogs, journaux intimes d'anciens appelés, correspondances et entretiens jamais publiés, travaux de recherche universitaire restés confidentiels, mais aussi témoignages recueillis de vive voix en France comme en Algérie (où elle se rendit en décembre 2023). Sans compter les nombreuses photographies venant humaniser cette enquête.

 

5) Charles-Robert Ageron, Militaires et guerilla dans la guerre d'Algérie, (éditions Complexe)

6) Rapport qui ne fut publié qu'en 2003 aux éditions Les Mille et Une nuits

7) Pierre Bourdieu et Abdelmalek Sayad, Le Déracinement, la crise de l'agriculture traditionnelle en Algérie, (Editions de Minuit, 1964)

8) Michel Cornaton dont la thèse consacrée aux Camps de regroupement de la guerre d'Algérie fut publiée aux éditions ouvrières en 1967 et rééditée chez L'Harmattan en 1998

Ce passionnant essai s'avère parfois un peu fouillis en raison de la profusion d'informations fournies, la diversité des sources comme des critères d'appréhension entraînant quelques recoupements et répétitions. Mais, après une introduction entrant «dans le vif et l'intimité du sujet», Lorraine Rossignol suit néanmoins de manière globalement linéaire le fil de l'histoire de ces camps jusqu'à la quatrième et dernière partie - qui s'attache surtout à l'après 1962. Et ceci lui permet d'éclairer les grandes étapes de l'histoire des camps de regroupement, et notamment l'impact du développement du conflit sur le terrain et des initiatives peu contrôlables de l'armée, comme celui des dirigeants en place et des politiques menées sur leur instauration, leur répartition et leur normalisation, voire leurs tardives «améliorations aléatoires et sporadiques».

 

Pour bien comprendre cette histoire, il ne faut pas oublier tout d'abord que «ce sont les mêmes officiers et soldats d'élite qui, à peine la guerre d'Indochine terminée et la défaite de Diên Biên Phu péniblement admise, furent mobilisés en Algérie.» Ainsi, trois semaines après la "Toussaint rouge" (9), le 20 novembre 1954, apparaissent dans le massif de l'Aurès - foyer le plus actif de l'insurrection - les prémices de ces futurs camps de regroupement, l'armée française expérimentant, malgré un contexte géographique très différent, la technique de repli des populations rurales vers des zones de sécurité appliquée en Indochine. Une stratégie militaire fondée sur un précepte de Mao Zedong selon lequel une armée révolutionnaire doit évoluer au sein du peuple comme un poisson dans l'eau, et qui consiste tout simplement à «vider l'eau». A déplacer ces civils parmi lesquels se cachent les insurgés ! Une stratégie militaire assortie d'un deuxième volet tout aussi empirique, celui de la transformation des espaces désertés en zones interdites où l'armée mène une politique de terre brûlée destinée à priver les rebelles de toute ressource et logistique.

Cette expérience se révéla chaotique, les populations déplacées étant abandonnées à leur sort et dépérissant faute de ressources. Et en mai 1955 le gouverneur d'Algérie Jacques Soustelle nomma le général Gaston Parlange commandant civil et militaire de l'Aurès en vue du rétablissement de l'ordre : un chantre de l'intégration qui  va opposer aux tenants de la guerre contre-insurrectionnelle sa logique pacificatrice s'appuyant sur une vision politique visant à obtenir l'adhésion des populations "musulmanes" au modèle français. Deux stratégies pour le moins contradictoires ayant néanmoins le même but  (soumettre et contrôler ces populations) et qui vont «se confondre dans une même réalité », celle des camps de regroupements.

Le passage de l'insurrection à la guerre véritable suite au soulèvement du Constantinois le 20 août 1955 (10) - véritable début de la guerre d'Algérie - va accélérer le processus. La loi votée en mai 1956 sous Guy Mollet, donnera ainsi des pouvoirs spéciaux à l'armée et officialisera les Zones interdites et donc les CRP qu'elles induisent. Et à partir de 1957 cette politique de regroupement, véritable «machine de guerre» destinée à désolidariser les populations locales du FLN, battit son plein. Le nombre de CRP doubla ainsi de 1957 à 1959.

 

9) Soixantaine d'attentats simultanés marquant la première apparition publique et armée du FLN ( Front de Libération Nationale) le 1er novembre 1954

10) Soulèvement de paysans encadrés par l'ALN (Armée de Libération Nationale, branche armée du FLN), les tueries perpétrées par les indépendantistes puis, en représailles, par l'armée française et des civils pieds-noirs ayant fait 171 victimes européennes civiles et près de 10000 victimes "musulmanes"

 

Camp de Bessombourg (Constaninois), Juillet 1959

Proches des zones de tension, ces camps étaient situés à l'écart des grands axes de communication ce qui limitait leur visibilité, et il fallut le scandale du rapport Rocard fuitant dans la presse métropolitaine en avril 1959 pour que leur existence soit connue du public. Mais loin de questionner l'atteinte fondamentale à la liberté et aux droits humains élémentaires que révèle cet arrachement des populations rurales à leurs terres et leur regroupement forcé dans des CRP, on va normaliser ces derniers.

Le Gouvernement débloqua ainsi une aide d'urgence à laquelle s'ajouta une campagne massive de dons initiée par les milieux catholiques pour améliorer les conditions de vie dans ces camps, et le délégué général du gouvernement en Algérie (Paul Delouvrier) présenta en mai à la presse son programme des "Mille villages" doté d'importants crédits pour moderniser les CRP et les rendre plus présentables. Par ailleurs, si une directive de Delouvrier imposait désormais à l'armée une demande d'autorisation préalable à tout nouveau repli de population, elle ne fut jamais respectée et de nouveaux CRP créés clandestinement dans l'urgence apparurent qui n'avaient rien des villages haut de gamme annoncés. D'autant plus que De Gaulle - s'apprêtant déjà à négocier mais voulant auparavant affaiblir de FLN - avait nommé commandant en chef des armées le général Challe qui entreprendra d'asphyxier méthodiquement tous les maquis de l'ALN, en utilisant au besoin des bombardements au napalm.

Ainsi, de 1959 à 1961, le nombre de Zones interdites et de CRP augmenta-t-il encore considérablement.

 

Des écoliers dans un centre de regroupement à Soukh-Ahras (1962)

Après la ratification du principe d'autodétermination de l'Algérie (référendum du 8 janvier 1961) les autorités française, affolées par l'énormité du phénomène des camps, entrèrent dans un processus de sortie de guerre. La liberté de circulation fut rétablie et l'accès à des zones autrefois interdites autorisé, tandis que le plan des "Mille villages" fut abandonné en mai 1961 au profit d'une politique inverse de "dégroupement". L'idée, outre de saper l'argument des camps dans les négociations avec le FLN qui commençaient à Evian, était, tout en interdisant la création de nouveaux CRP, de favoriser le retour chez elle des populations déplacées. 

Un retour matériellement impossible dans la plupart des cas puisque tout y avait été détruit. Dans certains camps de plus les conditions de vie s'étaient nettement améliorées (constructions en dur, accès à l'eau, distributions abondantes de vivres et de vêtements, écoles et centres de santé...). Aussi, outre que les créations de CRP ne cessèrent pas - la majorité du commandement militaire  étant hostile au dégroupement -, le retour massif escompté n'eut-il pas lieu et, à la mi-avril 1962, un mois après les accords d'Evian, seulement 15 % des regroupés avaient quitté les camps.

 

 

Cessez-le-feu du 18 mars 1962

 

«Utopie politique issue d'une stratégie guerrière», ces regroupements de population menés par la France non seulement s'avérèrent un «fiasco total» mais, profondément et durablement disruptifs, ils remodelèrent le visage de l'Algérie indépendante.

La responsabilité en incombe en premier lieu à l'improvisation et à l'incurie de l'armée française ayant voulu appliquer dans les régions montagneuses peu accessibles de l'Algérie un modèle s'étant révélé viable pour les populations concernées au Cambodge. Ne disposant pas de la possibilité de continuer d'exploiter leurs terres et de s'assurer ainsi un moyen de subsistance autonome, les populations déplacées relevaient en effet entièrement de l'armée pour leur survie alors que dans une vue réifiante à court terme cette dernière ne s'en était guère préoccupée et ne disposait pas des moyens nécessaires. Et l'arrachement brutal à leur foyer, la faim et les conditions insalubres indignes dans lesquelles elles durent vivre comme l'importante surmortalité  infantile qui s'en suivit ne pouvaient que nourrir leur colère.

La terrible répression du soulèvement constantinois raviva de plus l'horreur des massacres de Sétif du 8 mai 1945, ralliant bien des fellahs à la cause indépendantiste et, d'une manière générale, il était plus facile ensuite pour le FLN de convaincre une population rassemblée dans des camps que dispersée dans la montagne. Ces camps se révélèrent ainsi des «huis clos poreux» où les maquisards de l'ALN s'infiltraient la nuit pour se ravitailler. Et si «on [y] avait peur du FLN», «on adhérait de plus en plus à ses idées».

«Conçus comme un instrument de lutte contre les forces révolutionnaires, les regroupements devinrent l'arme privilégiée de la révolte elle-même». Ils permirent en effet de développer «une solidarité plus élevée que les solidarités traditionnelles», et de faire naître un sentiment national.

Parallèlement et non sans paradoxe, le FLN se saisit de plus du scandale du rapport Rocard, faisant de cette stratégie populationnelle française inhumaine, un argument majeur sur la scène diplomatique internationale.

 

Indépendance de l'Algérie, 5 juillet 1962

 

Cette pratique des zones interdites et des regroupements massifs de population a eu pour effet de ruiner tout l'éco-système agraire du pays. Trois quarts des forêts furent brûlées, des dizaines d'hectares d'oliviers et de de figuiers disparurent, le cheptel (notamment celui des nomades) fut à moitié décimé et la couverture végétale protégeant les sols de l'érosion fut détruite par le napalm en maints endroits... Tout le tissu social dans lequel s'inséraient autrefois les regroupés (famille, village, clan) fut de même détérioré. Et au fil de la guerre ces derniers se "dépaysannèrent" (11) progressivement. Perdant leurs racines, leurs terres et leurs cultures, leur maison et leur bétail, ils perdirent également leur identité par un processus de déculturation et d'acculturation les transformant en "pseudo-citadins".

A cela s'ajoute la violence totalement déstructurante de ce traumatisme pour les populations regroupées, dont les autorités algériennes ne se soucièrent pas plus après la guerre que les autorités françaises durant celle-ci. Des traumatismes qui générèrent des violences dans la durée, les années noires que connut plus tard l'Algérie leur étant sans doute en partie imputables.

 

Réunissant toutes les informations éparses sur le sujet et éclairant le coût de ces regroupements massifs de population sur tout les plans, sans mésestimer l'ampleur de la tragédie humaine, Lorraine Rossignol montre bien qu'ils ont joué un rôle capital dans la guerre d'Algérie et entravé la construction de la nouvelle Algérie indépendante. Et son essai s'avère indispensable pour tous ceux qui, des deux côtés de la Méditerranée, s'intéressent à l'histoire franco-algérienne et à la vérité des faits.

 

 

 

 

 

 

 

Une tragédie occultée de la guerre d'Algérie , Lorraine Rossignol, Actes Sud, avril 2026/ éditions Franz Fanon (Algérie)

 

A propos de l'auteure :

Après avoir collaboré, à Paris et à Berlin, avec Le Monde, Radio France et Arte, Lorraine Rossignol est grand reporter au service Enquêtes et reportages de Télérama. Elle y traite de tous sujets, croisant les approches culturelle, sociétale, anthropologique ou géopolitique en une vision résolument transversale. Elle est diplômée en relations internationales.

 

EXTRAIT : 

On peut consulter la table des matières et quelques photos, et lire les premières pages (p.7/38) : ICI

 

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Publié dans Essai, Histoire, Témoignage

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