"Faire mouche" de Vincent Almendros

Publié le par Emmanuelle Caminade

 

 

Après Ma chère Lise et Un été, Faire mouche, le troisième roman de Vincent Almendros, confirme la prédilection de l'auteur pour les formats courts, sans doute en corrélation avec son écriture minimaliste, elliptique et condensée, où chaque mot, minutieusement choisi, pèse de tout son poids, ouvrant au lecteur des espaces où s'aventurer.

 

«J'avais été, jusque-là, un homme sans histoire

 

Dans l'incipit, le narrateur se pose d'emblée comme un homme ordinaire tandis que l'auteur du même coup semble indiquer que l'écriture - la construction et la langue (1) – prend en général chez lui le pas sur l'histoire.

Inutile en effet de chercher une histoire dans ce roman à l'argument bien mince se déroulant dans un espace restreint et en un temps réduit, ne délivrant d'informations qu'avec parcimonie et ne développant aucunement la psychologie des personnages qui, saisis dans la réalité brute et quasi tactile de leurs corps, conservent toute leur énigme.

1) Une langue à laquelle il sera fait plus tard allusion : «Quoi, vous n'aimez pas la langue ? (...) De la langue de bœuf, précisa ma mère » . Cette langue de bœuf n'étant ainsi pas plus anodine que le patronyme d'un héros qui a du mal à parler, tandis que tout au long du roman l'auteur semble rappeler, en jouant sur certaines expressions, (tourner la page, lire sur son visage, réécrire l'histoire...) qu'on est dans un livre

 

Un été, Laurent Malèvre revient dans le village de son enfance pour assister au mariage de sa cousine Lucie, occasion pour lui de revoir sa famille restée dans cette campagne vallonnée qu'il a quittée depuis longtemps. Sa compagne Constance, enceinte de trois mois, étant partie, son amie Claire la remplace...

C'est un lourd passé grévé de non-dits, de rumeurs et de secrets que ce héros fuyant et peu expansif en proie au chaos intérieur retrouve alors dans ces sombres paysages touffus et dans ces lieux délabrés en partie à l'abandon, face à un oncle taiseux, une mère inquiétante et une cousine aux paroles saturées de sous-entendus. Un passé ancien et plus récent qu'il n'a pas envie d'évoquer et qui va néanmoins peu à peu s'éclaircir.

 

Et d'emblée cette sorte de combat entre obscurité et clarté qui sous-tend tout le roman s'annonce dans un premier clin d'oeil guidant le lecteur, au travers de la dédicace à Nestor Almendros (2), cinéaste célèbre pour son attention à la vraisemblance de la lumière, et de l'épigraphe tirée des Mouches (3) - cette pièce de Sartre dont le héros rentre dans sa ville natale envahie de mouches symbolisant les noirs souvenirs et le sentiment de culpabilité qui rongent secrètement ses habitants.

2) Directeur de la photographie espagnol ayant travaillé pour les plus grands réalisateurs, et notamment beaucoup pour Truffaut et Rohmer :

https://fr.wikipedia.org/wiki/N%C3%A9stor_Almendros

3) https://fr.wikipedia.org/wiki/Les_Mouches

 

 

    Le roman s'amorce ainsi une chaude nuit d'août par l'arrivée des deux héros à Saint-Fourneau - nom évoquant tant l'enfermement et l'obscurité que les flammes et la braise - , un village fictif isolé «au milieu de rien». De ce rien que bien sûr Vincent Almendros va s'employer à creuser.

    Tout au long d'un texte scandé malicieusement par le motif des mouches (4), l'auteur excelle en effet à peindre une atmosphère sombre, humide et pesante, oppressante et macabre, en accord avec le ressenti du héros, avec sa perception des choses. Et son écriture précise et lapidaire, attentive aux rythmes et aux sonorités (5), aux bruits et aux odeurs comme aux couleurs, aux textures et aux matières maintient en éveil les sens du lecteur. Jouant des contrastes entre ombre et lumière, il dévoile des paysages rapidement balayés par des phares ou des décors intérieurs explorés par le faisceau d'une torche, les faisant aussi apparaître dans un néon clignotant ou s'imposer soudainement à l'allumage d'une lampe.

    4) Des mouches mortes ou se débattant dans la glu aux bourdonnements obsédants de mouches imaginaires

    5) N'hésitant pas à se lancer dans des allitérations très "raciniennes" nous faisant sourire : «Soudain, il se sentit seul et sale.»

    Et ce n'est pas un hasard si l'amie qui accompagne le héros, et dont «le besoin d'éclaircir les choses» commence à l'exaspérer, s'appelle Claire, ni si sa cousine se prénomme Lucie et son beau-frère Luc... Quant à sa mère qui vient de l'accueillir comme un «revenant», elle semble appuyer ce désir de Claire de faire la lumière sur ce passé trouble :

    «Eclaire, dit-elle en regardant Roland, on n'y voit rien.»

     

     

     

    Faire mouche est une sorte de mini thriller familial dont le rythme s'accélère sur la fin, qui s'inscrit dans une France rurale profonde se prêtant à la peinture sociale. Ses trois parties (trois actes?) font se succéder comme au théâtre (6) de courtes scènes riches de dialogues - même si ces derniers s'apparentent souvent à des dialogues de sourds, et où Claire joue le rôle de Constance. Des scènes au montage très soigné aiguisant et relançant sans cesse notre attention, qui cultivent le mystère et entretiennent surprise et suspense en ébauchant brièvement de fausses pistes et en faisant sourdre de la banalité une inquiétante étrangeté.

    C'est un petit roman construit en fonction de sa chute comme une nouvelle, dans lequel Vincent Almendros, s'amusant à semer des indices, nous convie à une sorte de jeu de piste empruntant des chemins tortueux et se ramifiant comme dans «un vaste système vasculaire» (7). Un exercice de style ludique non dénué, malgré son sujet, d'un humour décalé flirtant avec l'absurde et parfois le burlesque, et dont ressortent des motifs et des thèmes récurrents chez l'auteur.

    6) Les trois coups ne sont frappés qu'à la fin de la deuxième scène, des scènes introductives pouvant être considérées comme un prologue

    7) Ce que souligne ce «chemin tordu» menant à la maison de l'oncle Roland et de la mère, l'auteur semblant baliser le parcours en reprenant trois fois différemment  le motif du réseau vasculaire (sur la tapisserie de la chambre d'une maison pleine de souvenirs, puis lors du dépouillage du lapin et de la promenade en forêt )

     

    Identité et singularité

     

    Dans les trois romans de l'auteur, et particulièrement dans celui-ci, les personnages se dédoublent et se démultiplient, notamment au travers de leur reflet renvoyé par des miroirs (ou des lunettes). Et si le héros narrateur réalise qu'il existe "deux Lise" sur son téléphone dans Ma chère Lise ou "deux Jeanne" dans Un été, il présente Claire comme Constance dans Faire mouche –  son amie ne se faisant pas prier pour «entrer dans sa peau» :

    «Je lui désignais Claire.

    Je te présente Constance, dis-je.»

    Un mensonge source de décalages nourrissant de nombreux effets comiques : «Constance, répéta Claire» / «Elle reposa l'assiette de Constance devant Claire.»...

    Laurent Malèvre, dont le prénom présente une proximité phonique avec celui de son oncle Roland,  n'est de plus pas à l'aise avec son nom. Le voir inscrit sur l'ancienne enseigne du garage de ce dernier le dérange visiblement :

    «Ca m'avait toujours mis mal à l'aise de voir mon nom inscrit quelque part.»

    Un nom vraiment source de confusion car son oncle et sa mère le partagent aussi sans être ni frère et sœur, ni mari et femme. On ne sait ainsi pas très bien qui est quoi dans ce roman aux apparences trompeuses, même dans le règne animal où l'on évoque un «chien, qui était une chienne» !

    Le héros, plutôt mal dans sa peau, cherche souvent par ailleurs à se mettre à la place de l'autre : de Roland découvrant Claire ou de Pierre, le compagnon de Lucie, s'imaginant partager sa vie avec sa cousine. Mais il s'inquiète de se voir soudain parler comme Luc, le frère de Constance : «On aurait cru entendre Luc». Ou regrette sa ressemblance avec sa mère, comme si son hérédité, et plus largement son héritage culturel, le condamnait à la reproduction : «Malgré moi, je lui ressemblais.»

    Quant aux filiations, elles s'avèrent plutôt ambiguës dans ce dernier roman, comme à la fin du précédent.

     

    Une difficile communication

     

    La communication n'est jamais facile dans l'univers de Vincent Almendros. Dans son premier livre, dont le héros n'appartient pas au même milieu que Lise, c"étaient surtout certains codes sociaux qui s'avéraient hermétiques et intimidants, tandis que dans le second, qui démarre sur un malentendu fraternel, la suédoise Lona s'exprimait dans un français approximatif et les deux frères n'arrivaient pas à se parler des choses importantes. Et dans Faire mouche, ce sont surtout les blancs qui plombent les conversations.

    Il est ainsi bien difficile à la prolixe Claire non avare de questions de tirer quelques mots de Roland, et tout dialogue entre la mère et le fils semble impossible :

    «Je ne répondis rien. D'ailleurs elle n'attendait pas de réponse. (…) Je le luis dis, mais cette fois, c'est elle qui ne répondit rien.»

    N'ayant pas envie «d'évoquer d'événements précis» de son passé, Laurent, de même, se montre évasif avec Claire : «Je fis mine de ne pas avoir entendu.», la situation s'inversant à la fin : «Elle ne me répondit pas. Je crus qu'elle ne m'avait pas entendu.»

    Et quant il a parfois envie de parler, il n'y arrive pas, que ce soit avec Claire ou avec sa cousine Lucie : «J'avais envie de lui parler, mais je ne savais pas trop quoi dire.»

     

     

     

    L'inéluctable passage du temps

     

    La mort, le vieillissement, la nostalgie de l'enfance, cette période où l'on jouit du présent en se sentant éternel, sont une thématique importante chez Vincent Almendros, et notamment dans ce dernier livre particulièrement sombre - ce qui n'empêche pas l'auteur de manier l'humour noir.

    Laurent qui n'est pas revenu au village depuis la mort de ses grands-parents semble au début surtout venu voir son oncle moribond. Dans la maison de ce dernier il «cherche son père du regard» jusqu'à ce qu'il découvre enfin l'urne funéraire, l'auteur reprenant sa plaisanterie macabre avec sa tante qui «avait disparu» et dont il retrouvera l'urne chez Lucie !

    La mère, armée d'un couteau agressif, tranche sans hésitation la langue de bœuf ou le cou d'un lapin, comme l'avaient fait Lise pour un serpent et Jean pour un poisson dans les précédents romans de l'auteur. Et quand elle monte en voiture, c'est bien sûr à la place du mort.

    Le héros semble obsédé par la «frénésie de matière organique en putréfaction, morbide et vivante à la fois». Avec la chaleur et l'humidité, les épluchures destinées aux lapins dégagent ainsi des relents pestilentiels annonçant cette charogne découverte dans une forêt pleine d'humus, de feuilles pourrissantes, et dont les souches ressemblent à des «stèles couvertes de mousse».

    L'auteur décrit de plus impitoyablement les effets du vieillissement sur les objets comme, dans une moindre mesure, sur les corps et les visages, tout semblant en état de dégradation et de décomposition dans ce hameau révélant à la lumière du jour ses volets clos, ses murs lézardés et ses serrures rouillées.

     

    «Je connaissais très bien la sensation de la boue, une sensation à la fois douce et répugnante. C'était toute mon enfance.»

     

    Et quand on creuse la vraie raison du retour de Laurent, qu'il ne semble pas totalement discerner lui-même, il apparaît que cet homme inquiet et méfiant hanté par son passé, qui n'est jamais bien là où il est, cherche peut-être paradoxalement, et de manière illusoire, à retrouver l'innocence de son enfance. A remonter le temps. Comme ces méduses (8) qui dans Un été disparaissent et font place à d'autres dans un éternel recommencement.

    8) "Je regardais les chapeaux rose tendre qui semblaient très doux au toucher mais s'apparentaient à de répugnantes confiseries"» (Un été)

     

    Faire mouche  est ainsi un tout petit livre sur lequel il y a beaucoup à dire ...

     

     

     

       

       

       

       

      Faire mouche, Vincent Almendros, Editions de Minuit, janvier 2018, 126 p.

       

      A propos de l'auteur :

      https://fr.wikipedia.org/wiki/Vincent_Almendros

       

      EXTRAIT :

      On peut lire les premières pages (p.7 /22) sur le site de l'éditeur : ICI

       

      Publié dans Fiction

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