"Au commencement était la mer", de Tomàs Gonzàlez

Publié le par Emmanuelle Caminade

Au commencement était la mer

Au commencement était la mer, premier roman  de l'écrivain colombien Tomàs Gonzàlez est édité aujourd'hui dans sa traduction française par  Carnets  Nord (1), une jeune maison d'édition qui entend publier  ultérieurement toute l'oeuvre de cet auteur reconnu depuis peu dans son pays et à l'étranger.
Un titre tiré d'un poème de la mythologie précolombienne (2) auquel répond l'épilogue du dernier chapitre - qui se déroule après la mort du héros - , enfermant ce roman dans le cycle de la mer, dans l' éternel recommencement du monde.

C'est un livre dur, sombre, qui tente de relier malgré tout à la vie une tragédie personnelle inscrite dans la violence du contexte colombien - comme semble l'indiquer l'image de ce "manguier" aux fruits "diablement délicieux" dont Guillermo se rassasiera après avoir pleuré et enterré son cousin. Car ce roman fut directement inspiré de l'aventure du frère de l'auteur assassiné dans des circonstances similaires. Une histoire emblématique également d'une époque et d'une génération anarchiste, hippie ou bohème qui cultivait l'utopie d'un retour à la nature comme à un paradis perdu.

 

L'intrigue est très simple, basique même, J., un intellectuel citadin et sa femme Elena, lassés de la société bourgeoise et de l'agitation  urbaine, vont rejoindre une île sauvage du nord de la Colombie pour y entamer une  vie nouvelle. Mais ce doux rêve se heurtera à la réalité et la renaissance espérée cédera rapidement et inéluctablement la place à la destruction du couple et à la mort du héros.

 

Dès les premières lignes, on est frappé par la  distanciation de la narration . L'écriture, à la troisième personne, utilise de nombreuses tournures impersonnelle,  la description et le récit prédominent sur un dialogue minimaliste - soulignant l'absence de communication - et les deux  héros souffrent d'un manque d'incarnation et d'une psychologie  peu approfondie ( le héros masculin étant même réduit à une simple initiale, comme s'il n'était qu'un être interchangeable) .

Le jeune couple débarque dans un monde étranger , indifférent, sale, brutal et oppressant ( un peu comme l'héroïne d'Yves Allégret découvrant le Mexique dans le film Les orgueilleux ). Dans ce monde, les objets les plus quotidiens acquièrent une présence inquiétante et semblent se liguer contre lui , à l'instar des éléments naturels, de la chaleur insoutenable et de la pluie incessante. Quant aux paysans et surtout aux bûcherons , ils sont bien souvent ravalés au stade de l'animalité.

Le lecteur est saisi de malaise et, quand le narrateur annonce l'issue fatale, la tragédie s'installe. La tension va alors crescendo, scandée par les rappels réguliers du destin du héros ( L'auteur introduisant même à mi-parcours du roman une lettre de condoléance écrite à Elena après la mort de son mari ). 

 

 

Il y a une  puissance  certaine dans la description de ce monde sordide, hostile et  inhumain qui semble refléter l'histoire de la Colombie, sa violence contre les hommes et contre l'environnement . On trouve des personnages  dignes  de Los Olivados (3) et des passages rappellent l'enfer vert de La Voragine (4)évoquant aussi la déforestation intensive d'un pays sous la coupe des narcotrafiquants . Une violence assez terrifiante qui semble s'affirmer également au travers des femmes : des femmes massives, opulentes , étouffantes , tout droit sorties de l'univers  de Fernando Botero, et parfois même des  apparitions d'ogresses redoutables (4)...


 J'ai lu ce livre facilement tout en ayant du mal à croire à l'histoire de ce couple à peine ébauché.

Certes l'anonymat délibéré du héros s'avère judicieux à double titre : inspiré d'un individu précis, ce  dernier est également représentatif d'une génération; de plus, il n'est pas étonnant que l'auteur renonce à attribuer une identité passagère à un héros amené à retrouver "le grand tout éternel" d'avant sa naissance. (Dans les derniers chapitres, curieusement, le héros troque souvent son initiale contre un pronom personnel, semblant paradoxalement s'affirmer plus  dans la mort que dans la vie ).

Mais le livre aurait gagné en puissance  si Tomàs Gonzàlez avait donné un peu plus de chair à son héroïne, le contraste entre deux mondes aurait été plus grand, la détérioration des rapports des héros plus crédible , la destruction des illusions plus flagrante.

 

 

Ma lecture continuant, comme toujours, une fois la dernière page tournée, il m'apparut soudain  qu'il était peut-être important, au contraire , que ces deux héros ne soient que des pantins car, finalement, l'auteur ne cherche nullement à opposer deux mondes, ni même à montrer la disparition des illusions ou  la dégradation d'un couple.

Un couple ? Non, deux solitudes qui ne parviennent pas à communiquer  ( dans leurs dialogues  déjà réduits, combien de questions sans réponses et de réponses sans lever les yeux !) Deux individus las, vides, fuyant l'ennui ( Elena n'espère pas même y échapper , elle emporte sa "Singer" pour meubler son temps, l'alcool permettra à J. d'occuper le sien). 

Elena ? Une femme dure, sauvage même, sous des apparences civilisées ( L'épisode où elle installe savon et serviette dans une douche non alimentée en eau courante illustre bien ce mensonge). J.? Un vélléitaire incapable non seulement de réaliser, mais de concevoir un projet précis. Deux individus à la dérive , impuissants à prendre en charge leur destin.

 

Et si la défaite était programmée, c'est que l'illusion ne résidait pas dans l'utopie du retour à la nature  mais tout simplement dans l'absence , le refus de lucidité des héros sur eux-même , dans le mensonge d'un couple dont la complicité se résumait à la copulation.

Cette histoire semble alors  seulement  révélatrice d'une situation préexistante : il ne s'agit  ni du choc de deux mondes, ni de la destruction  progressive d'un couple et de la mort d'un héros. Aucun des deux n'existait réellement , ce qui rend ce roman plus pessimiste encore. Et dans ce monde sauvage , quelles que soient les apparences qu'il se donne, la seule pulsion vitale semble résider dans la satisfaction des instincts.

 

(1) Maison fondée en 2007 et adossée aux éditions Montparnasse. Carnets Nord publie une douzaine d'ouvrages par an et a l'ambition d'entretenir la curiosité et la passion dans un univers où il est difficile de se repérer tant la production est abondante.


(2) Mythe des origines  des Indiens Kogui.

Un aperçu, en espagnol, du poème dont est tiré le titre et l'épigraphe :

http://alunarock.blogspot.com/2007/10/primero-estaba-el-mar-mito-de-la.html


(3) le film de Luis Bunuel qui se déroule, lui,  au Mexique


(4) La Voragine est un roman de José Eustasio Rivera ( 1924) qui raconte les atrocités des producteurs de caoutchouc contre les indigènes.

 

(5) Une apparition effrayante p. 16 :"Une femme corpulente visiblement mal lunée découpait avec un énorme couteau l'extrémité de quelques plantains pas mûrs."

 

 

 

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Au commencement était la mer, Tomàs Gonzàlez, Carnets Nord,  octobre 2010, 222 p.

(Traduit de l'espagnol colombien par Delphine Valentin )


Tomàs Gonzàlez, né en 1950 à Medellìn, a étudié la philosophie. Il a passé une vingtaine d'année aux Etats-Unis et vit actuellement dans la campagne colombienne, à deux heures de route de Bogotà. Il est l'auteur de six livres publiés aux éditions Norma. Le septième  Abraham entre banditos est paru en août 2010 aux éditions Alfaguara.

Primero esteba el mar *( 1983) est son premier roman traduit en français , sous le titre Au commencement était la mer. Il a été sélectionné par le Centre national du livre pour le festival des Belles  Etrangères  ( du 8 au 20 novembre 2010)  consacré à la Colombie. On pourra ainsi rencontrer l'auteur  à Rennes les 10 et 12 novembre et à  Porto-Vecchio, Corte  et Ajaccio du 17 au 19 novembre.

 

*Un aperçu des  premières pages du roman dans sa langue originale :

 

" Ce livre a été chroniqué dans le cadre de la rentrée littéraire 2010 en partenariat avec Ulike"

 

 

 

EXTRAITS :

 

Ch.3, p. 19/21

 

     La machine à coudre était abîmée. Elena, après avoir insulté l'employé, alla se plaindre au bureau d'accueil, où la reçut à contrecoeur un type à la mine crapuleuse qui affirma que ce genre d'incident pouvait arriver à n'importe qui. Sa colère redoubla, cette entreprise était de la merde, dit-elle. La crapule - en réalité plutôt un type insignifiant - répondit :

   - C'est de la merde , je vous le confirme.
   Elle le menaça de se plaindre à Medellìn, au bureau principal.

   - Ils sont encore plus merdiques qu'ici, m'dame.
   - T'auras de mes nouvelles, connard, dit Elena en partant.
   - C'est ça, m'dame, c'est ça.

   Quand J. revint sur la place, il sentait déjà l'aguardiente lui ramollir les os. Sur le chemin de  retour, il était entré dans une cantina, s'en était commandé une double dose, qu'il avait fait passer avec du soda.

   Elena, la peau hâlée, pas très grande, en mini-jupe blanche, attendait immobile à côté des bagages.

     - Quoi de neuf? lui dit-il.

   Elle plissa les paupières. Sans le regarder, elle lui raconta l'épisode de la chute de la Singer. Ses dents étincelaient, blanches, aiguisées.

   - Compte sur moi pour le faire virer, dit-elle. J., les yeux brillants d'aguardiente, prit le menton d'Elena entre le pouce et l'index, pencha  la tête, frotta sa barbe sur sa joue, dit quelques mots pour la calmer et lui embrassa l'oreille.

   Elle réprima sa colère et lui demanda où il en était avec la barque; le problème de la machine était une offfense personnelle qu'elle saurait bien régler en temps voulu.

   - C'est bon, répondit-il. Nous partons demain, à six heures.

   Il fallait à présent trouver un hôtel. Ils s'adressèrent à l'un des nombreux hommes qui grouillaient aux environs des bus avec leurs charrettes.
   - Le meilleur, précisa Elena.

   - Ben , le meilleur, le meilleur ... y en a pas . Si vous voulez, je vous emmène à l'International.

   L'homme était torse nu, son dos couleur chocolat luisant de sueur, avec un foulard rouge noué sur le front;  il commença à charger les affaires sur la charrette.
   - Et attention avec la machine, dit Elena.
   L'hôtel était chaud et sombre. Une grande bonne femme obèse se tenait à la réception. La chair flasque de ses bras pendait et son décolleté dessinait un profond sillon entre ses seins. Sur le comptoir était posé une petite cloche et le registre. Un imposant ventilateur tournait lentement au plafond. Ca empestait l'urine de chat, bien qu'on ne vît aucun chat nulle part. Un petit ventilateur ronronnait en direction de la poitrine adipeuse de la femme.

(...)

 

 

 Ch.26, p. 153/155

 

    (...)

   Un jour, il fit une visite surprise  à l'une des scieries du haut, installée dans un coin où il ne se rendait  que rarement, le chemin étant escarpé et relativement long. Il tomba sur un véritable carnage. Des arbres beaucoup trop jeunes avaient été coupés, dont on ne pouvait rien tirer de bon, et abandonnés là; d'autres, attaqués du mauvais côté, avaient détruit dans leur chute les jeunes pousses alentour. Les rondins, couverts de striures de tronçonneuse, ne ressemblaient à rien, la plupart étaient en dessous du bon calibre, d'autres le dépassaient largement...

   - Je ne paierai rien pour ce bois, dit J.

   Les hommes échangèrent des regards  et, pendant un moment, ne prononcèrent pas un mot. Puis l'un deux commença à protester, la voix basse, les yeux fixés au sol. J. crut le voir sourire en parlant. Puis ils s'y mirent tous : le bois était bien taillé, c'était J. qui n'y connaissait rien. Ils se plaignirent des prix trop élevés de la boutique, de leurs pourcentages, des repas, du logement.

   Sans perdre son sang-froid, J. répondit du mieux qu'il put. Quand on essayait de le rouler, il pouvait devenir très convaincant. D'autant qu'eux comme lui savaient parfaitement qu'ils étaient mieux traités ici que partout ailleurs. Les hommes tentèrent alors d'arriver à un accord sur le bois qu'il jugeait perdu.

   - Le bois mal coupé ne mérite pas d'être payé. Je ne vais pas vous laisser abattre tout le domaine pour un travail de merde.

   Il y eut un autre élan de protestation, des éclats de voix, quelqu'un prononça le mot "vol".
   J. devait se montrer ferme; il ne devait rien céder s'il ne voulait pas prendre le risque de voir toute l'affaire ruinée. Lorsque Maximiliano, l'un des bûcherons, une grande brute carrée de presque deux mètres de haut, tenta la manière agressive, J., outré, et inquiet, lui dit qu'il ne voulait plus le voir chez lui, il devrait passer le soir même récupérer son solde. Maximiliano, d'abord étonné, garda le silence, puis finit par souffler que J. méritait un bon coup de machette. Il dégagea sa lame et, sans un regard pour J. , la planta d'un coup vif dans une souche. J. lui tourna le dos, répéta qu'il ne payait pas le bois mal coupé et partit. Dès qu'il se sentit suffisamment loin, il sortit la bouteille de son sac et descendit deux grandes gorgées.

   (...) 

 

Ch.35,p.201/203

 

 

(...) Avec le départ d'Elena, la nourriture s'était encore dégradée. J. Laissait souvent son assiette intacte, quand il trouvait des cafards ou des mites dans les frijoles, et n'avait plus qu'à s'ouvrir des boîtes de sardines pour ne pas coucher le ventre vide. Il était taraudé par l'horrible soupçon que chaque assiette contînt quelque trace de matière fécale infantile. "Ce n'est qu'un soupçon, hermana, et seul un laboratoire d'analyse pourrait le confirmer. Mais, que ce soit vrai ou faux, il n'en reste pas moins que chaque fois que je m'assois à table, mon estomac se referme comme une fleur de pavot. Heureusement, les gens du hameau m'apportent des plats de temps à autre; sinon, quand j'ai vraiment  envie  d'un truc mangeable, je débarque chez dona  Rosa et lui demande carrément de m'inviter à déjeuner".

   Cela faisait déjà deux mois qu'Octavio et sa femme vivaient là. La saison des pluies avait enfin cessé, les nuits étaient de nouveau longues et étoilées. Au cours de ces deux mois, la femme n'avait pas lavé une seule fois la casserole à café. La nuit, on entendait souvent le vieux la battre et elle qui pleurait ou explosait de rire. "Me débarrasser d'eux dès que je peux, pensait alors J. Ou ils s'en vont, ou c'est moi qui vais devoir partir."

  L'idée de trouver un véritable administrateur et de retourner à Medellìn commençait à le hanter. Il n'était pas loin parfois de s'avouer que la propriété n'allait nulle part, que tout ça n'avait plus beaucoup de sens sans Elena, qu'il était las de la forêt et du bruit de la mer. D'un autre côté, la perspective de devoir chercher un emploi à Medellìn, avec Ramiro ou un autre type dans le genre comme chef, lui faisait froid dans le dos. Il imaginait vaguement des affaires possibles à monter, un restaurant de ceviches, un bar, une librairie, mais rien de vraiment concret. Sans compter qu'il était dans les dettes jusqu'au cou et qu'il devrait évidemment les rembourser avant de penser à trouver l'argent nécessaire à tout autre projet. Et puis, retourner à la vie qu'il avait menée avant sa fuite vers la mer ne l'enthousiasmait pas vraiment, avec son inévitable routine de beuveries et de cocaïne dans des appartements crasseux, de concerts assourdissants dans des discothèques hypermodernes, jusqu'à la nausée.

   (...)

Publié dans Fiction

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