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L'or des livres
Un «classique», pour changer, mais que vous avez peu de chance d'avoir déjà lu, car L'assassinat du
Pont-Rouge, premier roman de Charles Barbara publié en 1855 (1) fut plutôt oublié au XXème siècle. Et c'est
grâce à l'intérêt que lui a porté Sylvie Howlett (2) que les éditions scolaires Magnard nous en proposent aujourd'hui le texte
intégral.
Ce court roman à la construction habile insérant de nombreux récits dans le récit a ,certes, perdu de sa modernité du fait de son style et de son propos philosophico-religieux un peu trop moralisateur, mais il a le mérite d'être très représentatif d'une époque et se révèle passionnant sur le plan de l'histoire littéraire.
L'action se déroule à Paris où deux jeunes artistes bohèmes discutent de l'art et de la vie. Rodolphe apprend à son ami Maximilien Destroy (!), surnommé Max, que sa voisine Mme Thillard, jeune veuve distinguée et désargentée dont il est amoureux, est la femme de cet agent de change véreux qui fréquentait les prostituées et finit par partir avec la caisse et se noyer mystérieusement dans la Seine sans qu'on retrouve trace du million disparu.
Au côté de cette énigme initiale , les revers de fortune s'invitent décidément dans ce roman . Car Max rencontre Clément , un ancien ami étrangement sorti de la misère – qui a épousé Rosalie , la pauvre fille avec laquelle il vivait . Max et Clément renouent alors étroitement leurs relations, ce qui aménera ce dernier à se livrer peu à peu à des confidences qui se mueront bientôt en une confession...
(1) L'assassinat du Pont Rouge a d'abord paru en feuilleton, comme c'était souvent le cas au XIXème siècle, dans la Revue de Paris
(2) Sylvie Howlett est professeur de lettres et traductrice.
Elle a établi la présentation, les notes et les après-texte qui enrichissent cette collection
destinée aux élèves des collèges et lycées et a traduit du russe Les Carnets du sous-sol de Dostoïevski et une nouvelle de Gogol dans la même collection.
Les cercles de la «bohème littéraire»
Fils de luthier et lui-même violoniste, journaliste et écrivain fréquentant les cercles et cénacles parisiens de la «bohème littéraire»(3) où l'on rencontrait Théophile Gautier ou Gérard de Nerval, le philosophe et théologien catholique Jean Wallon, Nadar et Baudelaire, tous trois ses amis, Charles Barbara avait été dépeint sous les traits du journaliste Barbemuche - tout comme Wallon sous ceux de Colline - dans le célèbre roman de Henry Murger, Scènes de la vie de Bohème (4), qui inspira plus tard à Puccini son opéra.
Les deux amis , Rodolphe – sans doute un clin d'oeil ironique au héros principal de Murger – et Max font également partie , le second surtout, de ces jeunes artistes pauvres qui valent mieux que leur fortune et aiment à discuter de l'art pour l'art. Et, au cours d'une «soirée musicale» (chapitre X) chez Clément et Rosalie, l'auteur met en scène Baudelaire «un poète chez lequel une aptitude décidée pour les spéculations les plus ardues n'excluait pas une poésie chaude, colorée, essentiellement originale et humaine» qui écrit un sonnet sur le livre d'or de son hôtesse. Sonnet qui ne fut publié par le célèbre poète que quelques années plus tard dans le recueil des Fleurs du mal(5) !
(3) Un mouvement en marge du romantisme - qui était, lui, plus aristocratique
(4) Scènes de la vie de bohème (publié en 1851 après être paru en feuilleton) fut adaptée pour le théâtre et inspirera un opéra , La Bohème, à Puccini (1896 ) et à Leoncavallo (1897)
(5) Les fleurs du mal ( 1857), poème XXXVII situé dans la première section Spleen et Idéal
Le premier roman policier français ?
Charles Barbara, très cultivé, lisait de plus l'anglais et avait découvert l'américain Edgard Allan Poe en 1847, sur lequel il aurait attiré l'attention de Baudelaire et dont il traduisit la première nouvelle policière publiée en 1841, Le double assassinat de la rue Morgue.
La quatrième de couverture présente ce livre comme le premier roman policier français ce qui est, à mon sens, un peu abusif.
Dès le premier chapitre, en effet, l'énigme de la noyade est présentée comme résolue puisque la police a conclu au suicide et ce dossier n'est jamais réouvert par la suite. Seul, le chapitre XI insère le récit , par un juge d'instruction, d'une énigme policière : un crime non élucidé, une enquête concluant de même au suicide , un assassin non découvert qui sera cependant puni grâce au hasard d'une autre enquête sur un second crime sans aucun lien avec le précédent. Un récit illustrant le fait que «malgré une police exemplaire, bien des crimes resteraient impunis sans l'intervention des hasards de la providence», intervention de la Providence, de la bienveillance divine, qui plonge Clément dans l'épouvante. Mais ce dernier ne sera jamais inquiété pour son crime par la justice des hommes .
Cette insertion d'un récit policier dans le récit ne peut suffire à elle seule à faire de ce roman un roman policier.
D'autant plus que, contrairement à la nouvelle de Poe, tout est fait pour qu'il n'y ait aucun suspense.
Dès le début du livre, le lecteur met en relation cette mystérieuse noyade dans la Seine et le titre du roman. Il sait qu'il s'agit d'un assassinat. Dans le second chapitre , il reconnaît l'assassin à son visage devenu hideux et , plus il avance dans sa lecture, plus la véracité de ses hypothèses est confirmée.
Par ailleurs, si le double assassinat de la rue Morgue semblait incompréhensible , ne pouvant avoir été commis par un humain, il est finalement élucidé de manière tout à fait rationnelle. Tandis que dans L'assassinat du Pont-Rouge le fantastique est au centre du roman.
Un roman réalistico-fantastique
Ce roman donne des descriptions très réalistes de la vie parisienne ainsi que des détails du crime et dévoile la psychologie de ses personnages de manière très crédible tout en les intégrant dans une ambiance fantastique manifeste.
C'est l'intrusion du fantastique en la personne de l' enfant devenu l'image vivante du crime qui constitue l'élément moteur de ce roman, l 'élément qui entraîne la mort de Rosalie dans les affres du repentir et pousse Clément à confesser de lui-même ce crime à son ami et à tenter de l'expier sa vie durant . La ressemblance stupéfiante de cet enfant avec la victime ne peut s'expliquer rationnellement , les relations de cette dernière avec la mère ayant été bien antérieures. Le fils de Clément a bien été enfanté par le crime de ses parents , celui de Clément cautionné par Rosalie.
Cette atmosphère fantastique est entretenue par une écriture qui, selon une habitude stylistique courante au XIXème siècle, fait du corps et notamment du visage le reflet du caractère et de l'âme. Elle le fait d'une manière appuyée et redondante qui introduit un facteur d'étrangeté atteignant son apogée dans la peinture du visage ravagé, à connotation sulfureuse, de Clément. Un procédé qui sera utilisé ultérieurement par Oscar Wilde qui l'appliquera non au visage de son héros Dorian Gray, mais à son portrait.
Le climat fantastique émane également de la reprise du mythe Faustien par l'auteur (un aspect original qui m'a beaucoup amusée car Barbara détourne le mythe avec brio) . Clément a en effet pour valeur suprême l'argent, le «veau d'or» de Goethe (6), mais ce n'est pas le diable qui l'entraîne à se damner. Il est devenu le diable du fait de son seul athéisme et c'est lui qui va suggérer hypocritement à l'abbé Frépillon de lui proposer un pacte pour sauver son âme !
(6) dont s'inspirera Gounod pour le célèbre air du veau d'or de son opéra (1859)
Un roman philosophico-religieux édifiant
L'assassinat du Pont-Rouge est l'histoire d'un crime provoqué par la pauvreté, le hasard des circonstances et, surtout, l'athéisme de Clément. Celle d'un assassin justifiant philosophiquement son crime par l' affranchissement de toute morale en l'absence de Dieu.
On pense immédiatement à Raskolnikov, d'autant plus que Dostoïevski, qui lisait parfaitement le français, a séjourné longuement à Paris à l'époque où ce roman fut publié. Mais si l'oeuvre de Barbara a pu inspirer quelques éléments (6) à l'auteur de Crime et châtiment – un roman publié en 1866 - , la comparaison ne tourne pas à l'avantage du premier !
Car outre que son style, élégant mais uniforme et sans surprise, n'a pas la force de celui de l'écrivain russe, Barbara renonce au suspense, si haletant dans Crime et châtiment, pour appuyer une démonstration édifiante en montrant la progression inéluctable du châtiment qui s'abat sur ceux qui commettent des crimes, un châtiment qui les frappe dans leur descendance (7). Et cette intention moralisatrice qui sourd à chaque page est, à mon sens, la faiblesse de ce roman.
A la même époque, Charles Barbara met ainsi en scène de manière assez manichéenne un catholicisme totalement détaché du message du Christ , en utilisant le fantastique pour terrifier ses lecteurs à la manière des sculptures des églises du Moyen-Age .
Tandis que Dostoïevski sonde la complexité de la nature humaine , portant le lecteur à s'interroger sans lui imposer de réponse ; en s'intéressant aux damnés et à la Grâce, il restitue à l'homme toute son humanité et sa grandeur contrairement à Barbara qui centre son roman sur la damnation divine en n'accordant aucune possibilité de rédemption (8) aux damnés.
L'oeil de Dieu est partout, aucune chance d' échapper à son châtiment , tel est le message édifiant de L'assassinat du Pont-Rouge qui s'achève sur une référence à Caïn à tonalité Hugolienne. Et Caïn sera maudit, chassé de l'Eden à jamais ...
(6) Nori Kameya a relevé de nombreuses similitudes entre Crime et Châtiment et L'Assassinat du Pont-Rouge :
http://fr.wikipedia.org/wiki/Charles_Barbara
(7) Dieu punit Clément et Rosalie en faisant de leur enfant innocent un attardé mental, un débile profond
(8) Si dans l'épilogue de Crime et Châtiment on entrevoit une rédemption possible par l'amour de Sonia, L'amour de Clément pour son fils et sa vie ultérieure irréprochable ne pourront en aucun cas le délivrer d'un crime inexpiable ...
L'assassinat du Pont-Rouge, Charles Barbara, Magnard , collection Classiques & Contemporains, Juin 2010
EXTRAITS :
ch. II, p.18/19
(...)
- Mais c'est Clément, s'écria Max en devançant brusquement De Villiers pour être plus tôt auprès du nouveau venu.
Dans les mystères de notre nature, à la vue de certains hommes, nous sommes parfois assailli de sensations pénibles que nous ne saurions définir. Leur extérieur ne suffit pas toujours à justifier l'antipathie instinctive qu'ils soulèvent; on dirait qu'il se dégage de leur vie un fluide qui les enveloppe d'une atmosphère où l'on ne peut respirer sans malaise.
Destroy accostait précisément un individu de ce genre. De taille moyenne et dégagée, ses jambes solides, ses bras d'athlète, sa carrure, éveillaient ds idées de santé et de force que démentait bientôt une figure cadavéreuse dont les plans à vives arêtes, les plis profonds, les ravages, l'impassibilité, rappelaient ces joujoux en sapin qu'on taille au couteau dans les villages de la Forêt Noire.
Ses cheveux châtains aux reflets rougeâtres, sa moustache rare de couleur rousse, sa peau terreuse, parsemée de taches vertes , composaient un ensemble de tons qui donnaient à sa tête une apparence sordide et venimeuse. Par instants, un regard éteint, louche, sinistre, perçait le verre de ses lunettes en écaille.
Evidemment, les trous et les désordres de ce visage n'étaient, on peut dire, que es stigmates d'une vie terrible. Aussi, n'eût-on pas imaginé problème psychologique d'un attrait plus émouvant que celui de rechercher par suite de quelles impressions, pensées, luttes, douleurs, cet homme, jeune encore, avec un beau front, des traits fermement dessinés, un menton proéminent, tous indices de force et d'intelligence, était devenu l'image d'une dégradation immonde.
Ch. XVIII, p.148/149
(...)
La moitié de son avoir, qui constituait une somme triple de celle dont il avait dépouillé l'agent de change, devait être remise à madame Thillard; sur l'autre moitié, serait prélevé le capital d'une pension viagère suffisante pour que son fils fut l'objet des plus grands soins dans une maison de santé.
Une note spéciale, rédigée bien avant ce testament, montrait combien profondément il aimait cet enfant et avec quelle persistance énergique il se préoccupait de son avenir.
Enfin, on utiliserait le reste de sa fortune à créer ds lits dans un hôpital de vieillards et à doter divers autres établissements de bienfaisance.
A l'occasion d'un service célébré en son honneur, quelques paroles furent prononcées qui roulaient sur ce thème : Pertransivit benefaciendo.
C'était un fait. Il vivait en faisant le bien, il accumulait bonne action sur bonne action il s'efforçait de se rendre agréable aux hommes, de gagner leur estime, de mériter leur admiration.
Ebranlé dans son scepticisme, effrayé, sinon repentant, il se flattait sans doute, à force de générosité et de dévouement, d'apaiser ses grandissantes et atroces terreur.
On a vu à quel point était profonde son illusion.
Echappé d'un milieu qui ne connaît rien en dehors de lui, d'un milieu où la légalité est la souveraine moralité, il tombait pourtant en proie à des tortures inouïes dont on essayerait vainement de contester la source. Les années, loin d'éteindre en lui de dévorants souvenirs, en redoublaient la vivacité, et tout porte à croire qu'il désespérait de trouver, même dans la mort, un terme à son supplice.
Telles furent sa vie et sa fin. Si quelque chose pouvait consoler de ce qu'elles ont d'horrible, ce serait à coup sûr ces quelques lignes qu'à la veille de mourir il traçait à la hâte sur un mémento :
"Non, quoi qu'on puisse prétendre, ce qu'on appelle conscience n'est pas uniquement le fruit de l'éducation. Il est même des crimes que ni le repentir, ni la douleur, ni le sacrifice perpétuel de soi ne sauraient racheter, des crimes qui outragent essentiellement la nature, qui excluent fatalement l'homme du milieu des hommes. L'homicide volontaire, avec préméditation, dans des vues de basse envie, de plate convoitise, est sans doute l'un des plus grands : c'est le crime inexpiable, c'est le crime de Caïn."
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