"Lumières de Pointe-Noire", de Alain Mabanckou

Publié le par Emmanuelle Caminade

"Lumières de Pointe-Noire", de Alain Mabanckou

Vingt-trois ans après avoir quitté sa ville natale pour la France puis les Etats-Unis, et alors qu'il n'y était pas retourné pour l'enterrement de sa mère qu'il ne vit pas vieillir, ni pour celui de ce père qui l'adopta avec générosité, Alain Mabanckou accepta en juin 2012 l'invitation de l'Institut français de Pointe-Noire à venir donner quelques conférences, décidant de prolonger son séjour pour voir toute sa famille et écrire ce livre qu'il intitulera Lumières  de Pointe-Noire .

 

                                                               Pointe-Noire

 

Le temps a passé : les gens ont vieilli ou disparu, beaucoup de choses et de lieux ont changé et l'auteur lui-même n'est plus celui qu'il était. Et si ce récit d'un retour au pays natal résonne d'abord comme un hommage à ceux à qui il doit tant, à sa mère, à son père et à sa famille, c'est aussi la reconnaissance identitaire d'un homme et d'un écrivain renouant avec son origine et célébrant ces racines qui constituent le fondement de sa personnalité adulte et de son écriture, ce qu'annonce d'emblée l'épigraphe :

«Maintenant les heures murissent

sur l'arbre du retour

pendant que l'assoupissement

convoite les paupières

accablées par la poussière des regrets


un gamin va naître jadis»

Une affirmation identitaire qui, tout au long du livre, semble s'élargir à une revendication pour son pays, l'auteur exaltant un Congo mythique face à la réalité actuelle d'un Congo en perte de valeurs. Un pays qui pourrait renaître, s'inscrire dans la modernité non en singeant l'occident mais en s'appuyant sur sa tradition. Et au travers de la figure maternelle, de la dignité, de l'énergie et de l'indépendance de "maman Pauline", l'auteur rend aussi hommage aux femmes africaines qui portent tout cet espoir de renaissance car «les hommes n'[ont] pas ce pouvoir de rédemption».

 

                                  

                                          Terminal pétrolier  près de Pointe-Noire

 

Alain Mabanckou mène ce récit autobiographique peu narcissique avec beaucoup de sincérité et de simplicité, d'humour et de tendresse, dans une belle langue poétique. Un récit sonnant très juste dont le titre semble réconcilier les contraires. Car ces lumières renvoient, outre à ces connaissances universelles émancipatrices qu'il découvrit au lycée, à cette mère marchant «tête haute» et le visage serein «même dans le désespoir», comme à ce bonheur que les enfants savent trouver «à travers la rudesse de l'existence». A l'enfance ingénue de l'auteur, ancrée dans les croyances et les légendes de son pays et enfermée «dans la nasse de [ses] propres fictions», une enfance africaine qui s'ouvrit aussi au monde grâce au cinéma et à la littérature.

L'écrivain parcourt ainsi les lieux où il vécut, «foul[ant] la terre de [son] royaume d'enfance» armé de cette «pioche corrodée par le sel des regrets (...) dont le manche tient grâce au fil de fer de la mémoire» pour en «bêcher les réminiscences». Et les lumières de l'écriture viennent arracher la vie à la mort et restituer les images de ce monde disparu «dans les lacis du souvenir». Car ce sont bien les mots qui lui permettent de ressusciter le passé et ces «personnages ensevelis dans les ténèbres», ces morts qui reposent moins dans un cimetière qu'ils ne vivent en lui.

 

                  

                                                      Le Lycée de Pointe-Noire

 

L'auteur a scindé son livre en deux parties, la première centrée sur la maison, sur le «château» de sa mère, «pour les origines et les personnages familiaux», la seconde s'élargissant aux autres et au monde, et notamment à deux lieux tout aussi essentiels : «le cinéma Rex pour l'illusion collective» et le lycée «pour sa collecte de connaissances universelles grâce à l'histoire du monde, à la géographie des contrées les plus reculées» et pour «la découverte de l'imaginaire par le biais de la littérature».

Aux nombreux chapitres découpant ces deux parties et évoquant un passé rêvé doté d'un statut de légende, il a malicieusement donné des titres de film, illustrant aussi  son amour pour ce cinéma faisant s'envoler les rêves, et ses images mouvantes si vivantes. De manière contrastée, il a accompagné son texte de clichés au temps figé, ajoutant aux quelques vieilles photos familiales une quinzaine de photographies de Caroline Blache venant témoigner de la réalité actuelle : des personnes retrouvées comme des lieux revisités. Et la photo de sa cousine, hospitalisée dans une chambre dont aucun membre de la famille ne revint, prend alors tout son sens. Semblant vouloir conjurer la mort, Bienvenüe demanda en effet à être photographiée tenant en main un portrait datant de sa jeunesse : deux visages prenant en compte le mouvement de la vie...

 

             

                                            Pointe-Noire, l'hôpital Adolphe- Sicé

 

Lumières de Pointe-Noire est un récit lumineux et émouvant empli de nostalgie et de tendre dérision, un récit lucide et enchanteur, enchanté, où se mêlent intimement la réalité et la fiction. Et ce roman autobiographique d'un écrivain qui retourne aux origines grâce à la magie de l'écriture, éclairant ainsi la complexité du présent, donne au lecteur occidental une vision fine de Pointe-Noire, cette ville portuaire africaine au passé colonial, emblématique d'un Congo encore à naître.

 

 

Lumières de Pointe-Noire, Alain Mabanckou, Seuil, janvier 2013, 286 p.

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A propos de l'auteur :

http://fr.wikipedia.org/wiki/Alain_Mabanckou

A propos de la photographe :

https://carolineblache.wordpress.com/pointe-noire-congo-2012/

(On peut voir sur ce site ses photos de Pointe-Noire et notamment toutes celles qui sont reprises dans le livre)

EXTRAITS :

 

Première semaine

Les enfants du paradis

p.138/139

 

(...) Ces enfants, eux, savent, à travers la rudesse de l'existence, trouver les points de lumière. J'ai mis du temps avant de comprendre qu'ils étaient tout aussi heureux que je l'étais lorsque j'avais leur âge et que le bonheur était dans le plat qui fumait dans la cuisine, dans l'herbe qui poussait, dans le pépiement d'un couple d'oiseaux amoureux, voire sur l'affiche d'un film indien projeté au cinéma Rex où nous nous alignions dès dix heures du matin por avoir des chances d'assister à la séance de quinze heures. Nous étions loin des tracasseries de nos parents en qui, de toute façon, nous avions confiance car ils savaient maquiller leurs angoisses, leurs manques, leurs difficultés à joindre les deux bouts de mois pour ne pas entacher notre innocence.
Pensant à cette enfance où nous nous cachions dans les champs de lantanas près de l'aéroport Agostinho-Neto et traquions les coléoptères aux mille couleurs quand nous ne pêchions pas des fretins depuis une des rives de la Tchinouka, j'ai répondu à cet ami habité par son arrogance de «Nègre à Paris » :

- Mes petits ne sont pas dans un paradis de misère, regarde bien la photo : leur bonheur est dans ces pneus et dans ces tongs... Les tongs pour marcher, les pneus pour tous prendre une moto qu'ils imaginent si gigantesque qu'elle pourrait contenir leurs rêves les plus extravagants. (...)

 

Dernière semaine

Le cercle des poètes disparus

p. 236/237

(...)

Je me souviens que dans ce lycée, j'avais le sentiment d'avoir été parachuté dans un monde différent tel un oisillon inquiet égaré au milieu d'autres espèces de volatiles au pennage déjà endurci. Je m'abritais d'ordinaire à l'ombre des cocotiers de la cour centrale en attendant la sonnerie de la fin de la récréation.

En classe, pendant les premières semaines, convaincu que je n'avais pas le niveau de mes camarades, je m'installais au fond de la salle, jusqu'au jour où le professeur de chimie – une matière que je redoutais – me somma de rejoindre le premier rang parce que, argua-t-il, ma grande taille était appropriée pour l'aider à exhiber les éprouvettes lors des travaux pratiques. Je venais d'avoir seize ans et, à la différence de certains élèves de mon âge qui se liguaient contre leurs parents, ma crise d'adolescence s'extériorisait plutôt par une voix qui me chuchotait que l'enseignement secondaire me détacherait de ma famille puisque c'était dès le lycée que s'opérait la sélection de ceux qui un jour partiraient ailleurs, loin de leur pays pour ne plus revenir. Cette impression était amplifiée par l'océan Atlantique juste derrière l'enclos de l'école et le vent qui secouait les cocotiers de la cour centrale. Voir en permanence la mer, les marins polonais et leurs tatouages grossiers, les pêcheurs béninois excités par une pêche abondante, les albatros apeurés par la hauteur des vagues et les navires amarrés au port avec leurs voiles épuisées me détachait peu à peu de cette ville. Au fond, je couvais le rêve de partir sans savoir où, comment ni quand. Je voulais être solitaire au milieu de la foule, invisible là où je dépassais mes camarades d'une bone tête alors que je comptais parmi les plus jeunes.

Parfois, afin d'échapper aux quolibets, une heure avant les cours, j'errais pieds nus sur la grève. Après avoir marché pendant quelques minutes je rebroussais chemin en m'appliquant à poser le pied là où j'avais auparavant laissé des trraces. Je savais que les élèves qui passeraient plus tard par là seraient affolés et s'imagineraient qu'un monstre marin mi-homme mi-animal rôdait dans les parages avec ses pieds aux orteils devant et derrière qui lui servaient à semer ceux qui songeraient à le traquer. Ces élèves décamperaient en hurlant de toutes leurs forces pendant que moi, dans mon coin, je contiendrais mon rire le plus fou...

(...)

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Brugel 13/05/2016 10:12

Sur le même auteur, attachant, voir mes billets récents à propos de ses leçons au Collège de France et ma critique de son livre "Demain j'aurai vingt ans"...
Blogue "lebienecrire.hautetfort.com"

baarari fatima 14/05/2015 15:29

Bravo Emmanuelle pour votre labeur qui tend de bons fruits à qui veut bien les prendre et ma foi j'en prends à volonté. J'admire et j'adhère tout en vous souhaitant bien encore du succès.

Nicole Giroud 26/04/2015 09:16

Merci Emmanuelle pour cette somptueuse critique pleine de sensibilité. Je me suis permis de la partager sur Facebook.