"Tre volte all'alba / Trois fois dès l'aube", de Alessandro Baricco

Publié le par Emmanuelle Caminade

"Tre volte all'alba / Trois fois dès l'aube", de Alessandro Baricco

Né d'un livre imaginaire évoqué à la fin de son précédent roman, Tre volte all'alba (Trois fois dès l'aube), même s'il gagne en saveur quand on a lu Mr Gwyn, n'en constitue pas moins un récit autonome. Alessandro Baricco y prolonge et éclaire malicieusement l'étrange histoire de Jasper Gwyn et de son talent singulier, approfondissant «une idée qu'il avait en tête» - et qui n'y était qu'à peine ébauchée -, et complétant son bel hommage au métier d'écrivain. Et il nous convie à partager son plaisir dans un petit livre ludique et non dénué de profondeur, d'une tonalité et surtout d'une facture bien différentes.

 

Reconstruire sa maison 

Au fin fond de la nuit, et à trois âges différents de leur vie, deux mêmes personnages - un homme et une femme - vont se rencontrer. Deux inconnus peinant souvent à regarder l'horizon car blessés par la vie, marqués par ces "ruines qui fument" encore,  comme la plupart d'entre nous : «E si chiese se c'è una possibilità, una sola, di guardare lontano quando davanti abbiamo, sempre, tutti, qualque rovina che fuma».

Et ce petit livre raconte leurs trois rencontres nocturnes juste avant que l'aube pointe et qu'ils se séparent. Chacune se présentant comme une sorte d'interruption (1), de pause dans un «refuge», permettant de libérer la parole. Les deux protagonistes dialoguent ainsi dans des échanges incisifs et familiers (voire argotique) dont le rythme rapide et implacable (2) fait penser à une sorte d'échauffement poussant ensuite à des confidences mutuelles plus intimes. Et chaque fois, l'un d'entre eux semble vouloir protéger l'autre, l'aider à prendre un nouveau départ, à se reconstruire.

Si dans Mr Gwyn le héros abandonnait brutalement sa carrière d'écrivain adulé pour tenter de changer totalement de métier et d'"écrire des tableaux", cherchant à "ramener ses modèles à la maison", les héros de Tre volte all'alba sont hantés aussi par ce fantasme de "recommencer tout à zéro", si fréquent quand nous sommes noyés dans les problèmes et tentés de lâcher prise... Mais plus que de vouloir retourner à la source, ils tentent de "reconstruire leur maison" (celle qui est dans leur tête) en se tournant résolument vers l'avenir.

1) «Tout commence par une interruption», annonçait déjà une citation de Paul Valéry en exergue de Mr Gwyn

2) Des dialogues secs, sans tirets ni locutions introductrices, dont les rapides retours à la ligne  renforcent  l'intensité : une sorte  de flux à bâtons rompus. Tandis que dans les plages de confidences les dialogues s'allongent en intègrant la narration, usant de ces locutions introductrices pour ralentir le rythme, et jouant des silences...

 

L'envers du théâtre

La tonalité ludique de cet ouvrage s'épanouit pleinement dans la facture malicieusement "anti-théâtrale" (3) donnée à ce petit livre très marqué par l'oralité qui fait la part belle aux dialogues. Et on pourrait à première vue prendre ces trois histoires pour les trois actes d'une pièce menant ses protagonistes jusqu'au dénouement, et répondant de plus à l'unité de temps et de lieu.

Mais s'il y a théâtre ici, c'est sans doute celui de la vie : une tragédie nous menant tous à notre ultime rendez-vous, dont nous pouvons cependant multiplier les possibles en jouant nos cartes à différentes tables de jeu :

«Cambiare le carte è impossibile, non resta che cambiare il tavolo da gioco.»

 

Ces trois histoires se déroulent en effet derrière le rideau, là où les acteurs, délivrés du rôle qu'ils ont à jouer, peuvent se montrer sincères. Elles se jouent dans des coulisses obscures, dans ce noir avant l'aube, nuit intérieure ou nuit de nos rêves, dans cet entre-deux «nè notte nè mattina» avant que ne retentissent les trois coups, et que les acteurs n'entrent enfin en scène sous les projecteurs !

Et ces trois histoires intitulées "uno", "due" et "tre", comme pour impulser l'élan d'un nouveau départ, s'avèrent trois fragments distincts, «chaque fois» étant «l'unique, et la première, et la dernière». Même si l'auteur aime à semer des indices les mettant en résonance, ces trois rencontres des deux mêmes protagonistes restent totalement autonomes car elles défient toute chronologie. Si l'homme de 42 ans fait face à une belle femme d'âge mûr dans la première histoire, c'est en effet un vieil homme qui rencontre une adolescente d'à peine 17 ans dans la seconde et un jeune garçon de treize ans une vieille femme proche de la retraite dans la troisième !

Quant à l'unité de lieu, elle n'est qu'apparente car il ne s'agit pas du même hôtel - luxueux dans la première histoire et sordide dans les deux autres où il n'est de plus qu'un lieu de départ. L'unité de temps semble aussi fallacieuse, ces histoires ne se déroulant pas dans la même nuit ni la même aube, mais appartenant à des époques différentes impossible à situer dans le temps de notre expérience quotidienne. Il s'agirait plutôt alors d'a-temporalité, ces histoires se déroulant dans un temps suspendu, dans une nuit qui s'étire en longueur avant que la lumière de l'aube ne permette de redémarrer les choses et de relancer la course du temps :«una luce cristallina a riaccendere le cose, a rimettere in movimento il tempo».

3)Très appuyée notamment dans la première histoire où l'auteur multiplie les clin d'oeils complices

 

L'étonnant paradoxe de Tre volte all'alba

Ces pages racontent une histoire vraisemblable (4) qui, toutefois ne pourrait se produire dans la réalité, nous avertit l'auteur. Et en effet les protagonistes, terriblement humains dans leurs failles et leurs faiblesses, dans leurs espoirs aussi, nous semblent très proches. Mais l'auteur, se jouant  totalement de la logique temporelle, use du privilège, de la grande liberté qui lui est donnée par la fiction. Sondant notre nuit intérieure et celle de nos souvenirs et de nos rêves, celle-ci donne brillamment existence à tous ces possibles - et même ces impossibles ! -  qui ne se réalisent jamais. Mêlant les temporalités, les superposant, effaçant la rigidité des frontières, embrassant de pair le cercle et la ligne, l'auteur nous fait ainsi sentir «la mystérieuse permanence des choses», mais aussi paradoxalement des êtres, «dans le courant jamais arrêté de la vie».

4) Et l'auteur s'amuse même parfois (notamment dans la première histoire) à reprendre ostensiblement des stéréotypes pour rendre la scène plus vraisemblable !

 

Hommage au maître de la toile

«A Caterina dé Medici e al maestro di Camden Town

Alessandro Baricco reprend pour Tre volte all'alba cette dédicace déjà annoncée dans Mr Gwyn qui résonne comme un hommage à ce vieux "lampadinaio" fabriquant à la main ses ampoules aux noms de reines et de princesses : un maître pour l'écrivain Jasper Gwyn, artisan attentif au moindre détail, qu'il écrive des livres ou des tableaux.

Et le vieil homme amoureux de la dernière histoire fabriquant une à une ses barques en bois renvoie de manière touchante au maître admiré de ce précédent roman. Un artisan lui aussi, qui cache le nom de la femme aimée  dans le bois d'une ses barques, comme un écrivain le glisse dans ses pages, l'amour d'une femme et celui de la littérature semblant alors se confondre dans une même éternité.

Quant au héros Malcolm Webster, devenu à 13 ans son élève, il fait de même écho au personnage de Jasper Gwyn en incarnant lui aussi la figure de l'écrivain dans la première histoire. Vendeur de balances, il y justifie sa passion pour l'exactitude de la mesure avec une métaphore picturale montrant l'importance de la précision des proportions pour obtenir la couleur la plus juste :

«Doveva misurare due vernici e mescolare, misurare con esatteza quanta ce ne voleva di una, e quanta dell'altra. Se facevi le cose per bene, il penello sarebbe scivolato sul legno, e la tinta sarebbe stata quella justa nella luce del mattino(...)»

Malcolm Webster ! Un nom prétexte à un double clin d'oeil de notre auteur facétieux, car à une lettre près il est l'anagramme de "Welcome Master" ! Et quel maître, sinon le Web Ma[lcolm]ster, le maître de la toile ...

Bel hommage à ces écrivains-artisans qui tissent méticuleusement leur toile, leur texte (5), pour tenter d'attraper quelques fragments de nos vies, et dont fait assurément partie Alessandro Baricco !

5)"Texte" signifiant étymologiquement "tissu"(du latin textere/tisser)

 

Tre volte all'alba, Alessandro Baricco, Feltrinelli, 2012, 96 p.

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Trois fois dès l'aube, traduit de l'italien par Lise Caillat, Gallimard, février 2015, 128p.

A propos de l'auteur :

http://fr.wikipedia.org/wiki/Alessandro_Baricco

 

EXTRAITS :

 

On peut lire les premières pages de la traduction française sur le site de l'éditeur : : ici

Uno

p.28/29

(...)

Era una cosa che c'entrava col ricominciare da capo. Si augurava che l'uomo lo capisse, ma non era facile farsi un'idea al proposito perché l'uomo stava ad ascoltare senza un cenno, sempre in piedi, una mano stretta sul manico di una valigetta. Aveva i piedi nelle sue scarpe bagnate. Ogni tanto li muoveva, per il fastidio. A un certo punto chiese alla donna come si fa ad avere un figlio a diciassette anni. Cioè, se lei aveva scelto di averlo, o semplicemente era andata così. La donna solevò le spalle. Non è una bella storia, disse, e da tanto tempo ho deciso di non ricordarmelapiù. Non sarà una cosa facilissima, dimenticarsela, osservò l'uomo. Di nuovo la donna solevò le spalle. Ho girato pagina, disse. L'uomo stette un pò a guardarla poi le chiese se aveva ricomenciato da capo, in quel modo che sognava, col bambino in braccio. Sì, rispose la donna, e sa cosa ho capito ? L'uomo non rispose. Ho capito che non si cambia veramente mai, non c'è modo di cambiare, come si è da picoli si è tutta la vita, non è per cambiare che si ricomencia da capo. E per cosa allora ? chiese l'uomo. La donna stette un pò in silenzio. Non si era accorta che il lenzuolo era schivolato giù, sul seno, ma non importava. Magari era quello voleva. Si ricomencia da capo per cambiare tavolo, disse. Si ha sempre questa idea di essere capitati nella partita sbagliata, e che con le nostre carte chissà cosa saremmo riusciti a fare se solo ci sedevamo a un altro tavolo da gioco.(...)

 

Due

p.45/46

(...)

Prego ?

Dico che me va bene così. Volevo starmene tranquillo.

Contento lei. Secondo me non ha avuto le palle per sognarsi qualcosa di meglio. Buonanotte.

Curioso, è la stessa cosa che ho pensato di lei.

Scusi?

Quando l'ho vista entrare e poi dopo, lì, nella hall, mi è accaduto di pensare che era un peccato.

Cosa era un peccato?

Quel ragazzo. Lei, con quel ragazzo. Lei, se mi posso permettere, è una ragazza deliziosa, si capisce subito.

Ma che puttanate dice ?

Mi scusi. Le auguro buonanotte.
No, adesso mi dice quel che voleva dire.

Non è importante.

Ne sono sicura, ma adesso me lo dice lo stesso.

Il suo ragazzo aspetterà le asciugamani.

Cazzi miei. Cos'è questa storia della ragazza deliziosa?

(...)

 

Tre

p.88

(...)

Cosa fa ?

Barche. Piccole barche di legno. Le fa una ad una, sta tutto il tempo a pensare alle sue barche. Sono belle.
Le fa proprio lui ?

Da cima a fondo, tutte lui.

E poi ?

Le vende. Ogni tanto le regala. E pazzo.

A te ne ha regalata una ?

A me ? No. Ma una volta ne ha fatta una con il mio nome. L'aveva scritto in undici posti nascotti, e nessuno lo saprà mai, tranne me.

E me.

E te, adesso.

Bello.

Me l'aveva promesso, e poi l'ha fatto.

Bello.

Si. Oddio, ogni tanto penso a chissà che coglione ce l'avrà, adesso, quella barca, e non sono più tanto sicura che sia una storia poi così bella.

Non sai dov'è, la tua barca ?

No.

Chiediglielo.

A lui ?

Sì.

Figurati. Non voglio sapere niente, di lui e delle sue barche, meno ne so, meglio sto.

Glielo chiederò io, allora.

Non provarcci nemmeno.

(...)

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Publié dans Micro-fiction

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lewerentz 14/06/2015 19:08

J'ai récemment lu (et adoré !) "Mr Gwyn" donc je note aussi ce titre.