"Le temps des immortelles" de Karsten Dümmel

Publié le par Emmanuelle Caminade

 

 

 

 

 

 

 

 

Grâce à un dispositif narratif et à une langue remarquablement maîtrisés, Karsten Dümmel brosse un portrait glaçant de la RDA sous l'empire tentaculaire de cette organisation pilier du régime que fut la Stasi (1). Et cet auteur né en 1960 en Allemagne de l'Est qui fut une figure active des droits de l'homme ranime ainsi une triste période qu'il ne peut ni ne veut oublier.

Au travers de son héros prisonnier de Berlin-Est dont le patronyme abrégé évoque Kafka - tout comme celui du héros du Dossier Robert (2) - ainsi que l'héroïne de Christa Wolf (3), ce deuxième roman rappelle les modalités implacables d'anéantissement des individus qui avaient cours à l'époque. Mais, dans cette dénonciation rétrospective, Le temps des immortelles  fait moins résonner la colère qu'il n'entretient une touchante lumière par le biais des deux amours et des deux pays (4) habitant son personnage, l'évocation de la douceur de la lune au coeur de la nuit ou du soleil et des ciels d'azur dans la froide grisaille berlinoise venant renforcer le sentiment d'absurdité et de gâchis.

1)https://fr.wikipedia.org/wiki/Minist%C3%A8re_de_la_S%C3%A9curit%C3%A9_d'%C3%89tat

2) Je n'ai pas lu ce premier roman mais, d'après les résumés consultés, son héros Robert K. voit aussi son amour empêché, amour avec Maria et non Marie dont naîtra de même une fille et ultime narratrice questionnant la mémoire morcelée et trouée de ce père inconnu...

3) Evoque le Joseph K. du Procès comme le K. du Château, et Christa T., l'héroïne éponyme du roman de l'écrivaine est-allemande Christa Wolf - à laquelle il est fait référence à la fin du livre...

4) Grand-mère et l'Allemagne septentrionale, Marie et le sud de la France

 

Le mur de Berlin

Par bribes émanant de différentes sources et apportant plusieurs éclairages se complétant – ce qui tient en haleine le lecteur en l'obligeant à reconstituer les morceaux du puzzle -, Le temps des immortelles  retrace ainsi le destin broyé d'Arno K., un jeune homme né en 1950 en Allemagne de l'Est.

Surveillé par la Stasi dès 1968 pour son comportement «hostile et négatif», ce talentueux étudiant épris de littérature écrit une nouvelle qui est primée lors d'un concours, attirant sur lui les foudres de cette police politique qui en déduira un «conflit intérieur insurmontable avec [la] société». Et la Stasi finira par mettre en place le «processus opérationnel OV Cordon» pour le déstabiliser : tout un ensemble de mesures de désintégration qui, dans une froide mécanique d'encerclement et d'isolement, commenceront par l'empêcher de poursuivre ses études et de publier ses textes, le réduisant à travailler de nuit dans un atelier d'électricité, puis l'assigneront à résidence à Berlin-Est, le séparant des autres et surtout de sa compagne Marie, cette Avignonnaise et grande voyageuse qu'il avait pu rencontrer et aimer lorsqu'elle étudiait à L'Université libre de Berlin-Ouest et pouvait encore franchir le chek point pour le rejoindre, grâce à l'immunité diplomatique de son père.

Un héros coupé en deux - comme cette ville divisée emblème du régime (4) - qui, amputé de son passé et privé d'avenir, voit sa vie brisée et finit par s'emmurer en lui-même, devant être interné dans un établissement psychiatrique. Un héros à l'âme gelée qui, parvenu «au coeur du silence», se suicidera un jour d'hiver en 1980.

Aucune échappée possible dans cette ville aux «rues et impasses toujours barrées, et qui ne débouchaient jamais sur Nulle Part, qui n'offraient aucun passage possible, n'autorisaient aucun transit, aucun visa. Saisons verrouillées, été comme hiver. Nuages qui fuient – et miradors qui s'interposent ».

4) Une ville personnifiée qui s'affirme dans le premier chapitre comme un personnage à part entière

paysage du Mecklenbourg

«La bienveillance des arbres partout à la ronde.»

L'hiver qui descend sur cette capitale hostile, délabrée et bétonnée, comme sur cet individu qu'elle y a piégé, n'a rien à voir avec celui de son enfance dans ce village du Mecklembourg riche d'histoire où il passait ses vacances : une région de lacs et de forêts verdoyantes où l'on pouvait rire, aimer et rêver. Un pays où l'on pouvait encore vivre, profiter de tous les bonheurs simples qui s'offrent à vous.

L'hiver alors y gardait encore en mémoire les couleurs passées de l'été comme ces immortelles, ces fleurs qu'il y cueillait pour les faire sécher avec cette grand-mère aimée : une grand-mère libre et joyeuse, enfant trouvée élevée par des Tsiganes et voyante distillant des «gouttes d'espoir» dans ses consultations, qui lui racontait tant d'histoires merveilleuses propices au voyage.

Grand-mère demanda à Marie, comment elle décrirait cette partie de l'Allemagne à sa famille, à ses amis et connaissances en Avignon. Le Mecklembourg. Ses forêts et ses lacs. Les gens d'ici avec leurs souffrances et leurs tracas. Je ne sais pas *, répondit Marie à voix basse. Je ne sais pas !* Et, timidement, elle demanda à son tour : Comment expliquer la lune aux habitants du soleil?*
(* En français dans le texte)

Lumière et chaleur humaine n'ont donc pas disparu de ce livre sombre, oppressant et angoissant, dont il émane paradoxalement une douce mélancolie tenant à l'Allemagne lunaire de Grand-mère et à l'évocation de cette Provence solaire, de cette Avignon chargée d'histoire mais aussi un peu "romanichelle" comme Marie. Grand-mère, Marie : deux femmes aimées qui allient liberté et fantaisie, deux nomades chacune à leur manière. Et la fille qui naîtra de l'union d'Arno et de Marie reprendra ce flambeau.

 

La grande force du Temps des immortelles  réside non seulement dans la description minutieuse et percutante des rouages terrifiants mis à l'oeuvre par la Stasi dans les années 1970 pour détruire les individus, mais dans sa capacité à nous en faire ressentir toute l'horreur grâce à des effets de contraste, notamment avec la vie au village de Grand-mère, dans une opposition habile de deux temps et deux espaces.

Des effets de contraste s'incarnant aussi dans la langue, ou plutôt dans des langues variées : langue bureaucratique hermétique, froide et boursoufflée, des rapports de la Stasi; notes des journaux intimes traduisant le poids des contraintes pesant sur le héros, son inquiétude et sa mélancolie; simplicité et spontanéité joyeuse et chaleureuse des lettres de Marie à Arno mêlant l'allemand et le français; langue se faisant de plus en plus elliptique et saccadée, précise et lacunaire, ou se déployant avec un certain lyrisme poétique selon que le narrateur raconte le quotidien du héros dans la ville ou remémore les moments passés au village depuis son enfance et jusqu'à ce séjour merveilleux de la fin de l'été 1974 qu'il y passa avec Marie; et, à la fin du livre, langue alerte et actuelle de leur fille.

Il semble ainsi que la dictature du langage administratif déshumanisé et mensonger incarnant la RDA ait influé sur l'écriture des écrivains qui ont dû y vivre - on pense notamment à Reinhard Jirgl -, les incitant à travailler leur langue, et plus largement la forme de leurs romans, tant pour rendre compte de l'ampleur de ce totalitarisme que pour lui échapper.

Archives de la Stasi

De manière très élaborée, le récit se divise en trente-trois chapitres, cloisonnés par une page blanche, qui alternent ces deux temps et espaces irréconciliables, un basculement s'opérant aux deux tiers du livre.

Narrés à la troisième personne et au passé, les vingt et un premiers chapitres opposent "Aujourd'hui" (en ville) et "Hier" (au village). Alors qu'Hier le temps s'écoulait, la narration d'Aujourd'hui se déroule sur une seule journée de septembre 1976, le temps semblant plombé par l'attente interminable d'une perquisition annoncée par un billet anonyme qui plonge le héros dans l'angoisse :

« La feuille de papier – les mots continuaient de lui marteler la cervelle.

PERQUISITION AU DOMICILE – AUJOURD'HUI. »

Ce récit au goutte à goutte de 6h20 à midi, qui laisse ensuite filer l'après-midi, se voit peu à peu submergé par l'enchâssement de rapports de la Stasi, puis des journaux intimes du héros (particulièrement ceux des deux dernières années) et des lettres ou cartes postales de Marie qu'affolé il se met à relire avant de les brûler. La perquisition finalement n'aura pas lieu mais en brûlant «le protocole de ses rêves et de ses désirs. Le reportage secret de ses fantasmagories» Arno K. s'est dépossédé de lui-même. Disparu l'enfant épisodique du village ! Il est désormais totalement l'enfant de cette ville toxique et monstrueuse qui l'a détruit comme l'annonçait le premier chapitre prémonitoire :

«Il avait absorbé les relents humides des ruines comme un nourrisson tète le lait de sa mère. Un enfant de la ville restait un enfant de la ville, et un enfant de village était un enfant de village. »

Le héros ne lutte plus et au chapitre 22 tout bascule, "Demain" remplaçant "Hier". Pas son demain puisqu'il n'y a plus  pour lui d'espoir ni d'horizon, mais le présent de sa fille qui, par une journée ensoleillée de décembre 2011, prend en charge la narration de son voyage de manière très incarnée et vivante. Une fille qui suite à un courrier adressé à sa mère l'invitant à venir consulter le dossier d'Arno K. aux archives de la Stasi, fait le chemin d'Avignon à Berlin, emplie d'attentes et d'interrogations sur ce père fantôme au silence inexpliqué qu'elle n'a pas pu connaître.

Et ce retour aux sources effectué par cette jeune femme moitié allemande moitié française reliant deux mondes s'effectue dans cette même 2 CV baptisée Petite France qui avait autrefois conduit son père et sa mère au village de Grand-mère, les réunissant pendant une semaine idyllique au pays de l'enfance et du bonheur...

Quant à l'Aujourd'hui, toujours grevé de nombreux rapports de la Stasi, il nous fait perdre peu à peu contact avec le héros, en s'étalant de cette journée fatale à son aboutissement logique (internement et suicide) avec beaucoup de blancs et d'informations laconiques dont on ne connaîtra jamais les détails.

Une touche de nostalgie accompagnant le voyage de la fille d'Arno et Marie

Que reste-t-il de ce père pour sa fille, au-delà d'une photo, de quelques textes et de «plus de trois mille cinq cents pages de documents couvrant plus de douze années», ou de ce paquet jauni de lettres numérotées conservées par sa mère dans lesquelles il ne pouvait s'exprimer que par allusions ou métaphores ? Quelques souvenirs «grillagés» que soudain Marie, sortant de son silence blessé, commence à raconter à sa fille - et rejoignant sans doute ce qu'apprirent au lecteur ces journaux intimes lus par le héros avant leur destruction. Bien peu en vérité.

Mais, avec une certaine nostalgie, cet hiver 2011 revêt néanmoins quelques couleurs passées de l'été, ces «couleurs qui ne fanaient pas non plus en hiver - conservées pour l'éternité».

 

 

 

 

 

Le temps des immortelles Karsten Dümmel, , traduit de l'allemand par Martine Rémon, Quidam éditeur, 16/03/17, 160 p. (Strohblumenzeit, 2014)

A propos de l'auteur :

http://www.quidamediteur.com/auteurs/duemmel

 

EXTRAITS :

AUJOURD'HUI

p.12/13

(...)

Arno K. est la cible du processus opérationnel OV Cordon. D'après les données opérationnelles, le sujet de processus avait montré dès 1968 un comportement hostile et négatif par son positionnement négatif en relation avec les mesures prises par les Etats membres du Pacte de Varsovie en U.R.S.S.- Jusqu'à l'été 1975, notre unité opérationnelle (DE) l'avait placé sous contrôle comme matériel opérationnel (OAM). En août , la direction du district a décidé de reclasser l'OAM en processus opérationnel (OV) (...)

 

La vieille aciérie était propriété du peuple à l'instar de la rue et du quartier. Seule la ville n'appartenait à personne – elle était déchirée, à l'image du pays et de ses habitants. Reposant encore dans sa peur. Elle ne dormait plus sans pour autant être réveillée. Et cependant elle baignait dans une brume de plaintes tourmentées et de désirs étouffés, de baisers humides et de coups sourds. Un manteau râpé l'enveloppait – usé jusqu'à la corde par le temps. Comme en dehors de ce monde. La ville en avait vu de toutes les couleurs. Destruction, mise à sac et division. Démolition et reconstruction. Adieu et arrivée. Douleur et séparation. Désespoir, trahison parfois – mais de compassion, jamais. Elle avait été maltraitée, violée, et elle s'était soumise en suffocant. Sans cesse, encore et encore. Et ce matin aussi, la ville semblait recroquevillée comme dans des chaînes. Inquiète et nerveuse, à se tourner d'un côté et de l'autre. Encore fortement étreinte par le souffle feutré de la nuit. La ville – Berlin, Berlin-Est – un lundi de septembre, trente et un an après la fin de la guerre. Six heures vingt-cinq.

(...)

AUJOURD'HUI

p.52/53

(...)

Mardi 15 octobre 1974

Dimanche fut la première belle journée depuis longtemps. La lune sur son décroît a apporté de la fraîcheur et un air plus limpide dans la ville. La brume se dissipe et le ciel étoilé promet quelques belles journées. C'est agréable depuis le week-end. La semaine a bien commencé : lundi – une lettre et une carte postale de Marie. Montrant des palmiers, la mer et des barques multicolores. Marie accompagne son père en Afrique de l'Ouest. Elle restera à l'étranger une dizaine de jours.


 

meine liebe,

bin mit Papa im Sénégal. Il y est pour une semaine. Sa fonction – son travail. Je dors à Ziguinchor dans le wunderschöne hôtel Kandiandoumagne – au bord de la Casamance. Des pirogues passent – tout est si calme. De temps en temps – des pélicans blancs sur le rivage. Le soir tombe, je suis assise sur le balcon et je regarde le fleuve. Ich denke an dich. Les souvenirs dansent dans ma tête. Tu es si loin. Sag mir, est-ce que tu vois la même lune que moi ? Cette lumière dans le noir ? La vie nous sépare - mais tu es en moi, je te sens battre en moi comme le son du djembé dans la mangrove d'Oussouye. Vielleicht que tu me suivrais, là où je vais – avec mes peurs, mes cassures, quand je ne trouve plus mein Weg. Quand je me perds. Du bist wie meine Hand, mon épaule. Je ne suis gaie que wenn du da bist – viens vite.
Ich liebe dich – mon amour.

Marie

(...)

HIER

89/90

C'est avec beaucoup d'hésitation, qu'Arno avait demandé à Marie, un matin, de l'accompagner chez Grand-mère. Un matin magnifique. C'était à la fin du mois d'août 1974. L'été s'acheminait lentement vers sa fin. La lueur d'une aube sans lune dans le soleil levant de l'automne. Des toiles d'araignées drapées de gouttes de rosée entre herbes et rameaux. Des nuages améthyste au-dessus de l'horizon, à bout de souffle.
Le visage de Marie rayonnait. Depuis des semaines elle avait guetté cette question. N'avait pas osé la poser elle-même. Elle embrassa Arno sur la bouche et se jeta dans ses bras. Je n'osais pas l'espérer, dit-elle avec des larmes dans la voix. Elle enlaça son cou.

Tant que cela fut possible, ils allèrent régulièrement voir Grand-mère. Arno avait posé plusieurs fois des congés pendant les vacances scolaires de Marie, ils s'étaient laissé cahoter le long de routes bordées de chênes et de châtaigniers. A gauche et à droite, de grands champs jonchés de balles jaunes de paille d'hiver. De petits villages pourvus d'importantes églises fortifiées et de créneaux solides. Ca et là, des cigognes juchées sur des mâts de télégraphe à l'abandon. L'essuie-glace avant tantôt au repos, tantôt en mouvement perpétuel. Le sentiment d'un espace à perte de vue, l'aspiration vers des contrées lointaines; oubliée, la cage figée dans le gel. (...)

DEMAIN

p.109/110

Ma valise cliquète sur la banquette arrière. Chemisiers, jupes et leggins sont enfouis sous les bottes et les écharpes. Les livres et la Thermos cahotent au rythme de la route et du moteur. La vieille DEUDEUCHE de Maman fait un sacré bruit de casserole, 2CV rouge - sans retouche *. Trente-huit ans lui pèsent sur la tôle. Elle a survécu à pas loin de quatre cent cinquante mille kilomètres, deux moteurs, trois embrayages et deux pointures de carrosserie : petite France, la chouchoute de ma mère. Une égratignure ici ou là, de nouvelles charnières à la vitre mobile – rien de grave.

Chez moi, j'avais fourré à toute vitesse mes crèmes spray et brosse à dents dans des poches en plastique, et me voilà partie. Maintenant, c'est le bazar. Le manteau – à côté de moi sur le siège du passager, par-dessus la lettre avec l'adresse et le plan d'accès.

Quand le journaliste parle à la radio du décès de la mater dolorosa de la RDA, de ceux qui se sont adaptés, des fidèles et des critiques, j'appelle Maman d'une aire de repos. Elle se tait. Puis, elle dit tout bas : «Tout ça c'est du passé maintenant, comme le reste.»

(...)

Je suis en route pour Berlin. Vers le secteur est de la ville pour être exacte, même si cela n'a plus d'importance pour la plupart des gens. La petite France avale gentiment les kilomètres. Son moteur ronronne, il n'y a que le moteur qui déconne. Trois degrés au-dessus de zéro. Accès au dossier – celui de mon père. Maman a trouvé le courrier dans sa boîte aux lettres il y a quatre jour. L'Invitation avec l'aigle fédéral dans l'entête, l'expéditeur séparé en bâtiment administratif, adresse et code postal, à droite le nom de l'employé compétent, en dessous la date, et à gauche, l'objet en caractères gras : Utilisation d'informations personnelles relatives à Arno K., né le ...

(...)

* En français dans le texte

(...)

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Publié dans Fiction

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