"L'enfant qui" de Jeanne Benameur

Publié le par Emmanuelle Caminade

"L'enfant qui" de Jeanne Benameur

Tenant plus du conte que du roman, L'enfant qui  - dont le titre par son inachèvement ouvre la porte à l'infini - est une courte et dense fiction abordant la réalité de la perte d'un être cher de manière mystérieuse et onirique dans une écriture concise et elliptique souvent haletante, emplie de sensualité et de poésie. Une fiction qui nous parle de peur et de désir, de liberté, et explore cette part obscure qu'il nous faut accepter si l'on veut exister et habiter pleinement le monde.

Et dans ce conte résonnant comme une leçon de vie Jeanne Benameur, semble retracer ce chemin de liberté qu'ouvre pour elle une langue osant s'aventurer vers l'inconnu, vers l'inconscient. Une langue littéraire qui transcende la langue maternelle perdue - ce pré-langage, ce langage du corps primitif qui unissait le foetus et le jeune enfant à sa mère et au monde.

Ta mère a disparu. Elle avait beau ne jamais être complètement là, c'est à son odeur, à sa chaleur, à ses mains silencieuses que tu prenais appui pour sentir que tu existais vraiment.
(p.9)

Au coeur de ce récit l'absence de la mère : une étrangère que personne ne comprenait et dont la jupe rouge dessinait une chorégraphie aussi mystérieuse et fascinante que ces lignes de la paume où s'inscrivent les destins. Cette mère a donc disparu, laissant derrière elle un jeune enfant désemparé à qui ni le père ni la grand-mère ne sont d'aucun secours. Comment deux personnes qui n'ont pas vaincu leur peur en trouvant les mots pour avancer debout, qui, livrés aux cris ou à la résignation et au silence, n'ont pas vécu, pourraient-elles lui apprendre à vivre ?

Et cet enfant désormais seul au monde qui n'aurait sans doute pas entendu l'appel de la grand-mère pour le retenir, entend celui de «la rivière qui coule là-bas au loin. Même si tout le monde dit que c'est impossible». L'appel de la liberté :

«Soudain, tu sens venir l'appel. Impérieux. Fuir. Vite vite. Les pieds lancés soudain sur le chemin, tu es parti.»

Il va alors tracer son chemin et mener sa quête individuelle et solitaire. Entamer «le périlleux voyage» vers son destin. «Adossé à l'absence», il avance apeuré dans la forêt où un chien viendra très vite l'apaiser et le guider jusqu'à ce qu'il puisse enfin trouver sa place et risquer la vie. Apprendre aussi à disparaître.

Mais il lui faudra auparavant descendre au plus profond de lui-même puis s'élever jusqu'à «la maison de l'a-pic» et se maintenir en équilibre sur la crête au-dessus de l'abîme pour apercevoir «la ville qui borde l'océan». Il débouchera alors sur la vie, sur le royaume du doute et le champs infini des possibles (1).

1) Ce qui nous est signifié par un passage brutal au conditionnel

 

Illustration de Gustave Doré

 

Ce récit de Jeanne Benameur s'inscrit dans les grands mythes. Son chien (2) nous évoque le royaume des morts, semblant assurer la communication entre l'au-delà et le monde des vivants, et l'avancée angoissante de son héros dans la forêt sur les traces de sa mère nous renvoie aux célèbres vers de L'Enfer de Dante ouvrant sa Divine Comédie (3). Une forêt obscure. Comme la vie dans laquelle il faut oser se perdre et comme notre propre forêt intérieure.

L'enfant y descendra dans les cercles de l'enfer avant de pouvoir s'élever jusqu'au paradis, guidé non par l'esprit de Virgile mais par un chien, comme par son ombre. Et cet enfant pourrait être aussi paradoxalement le guide et l'ombre d'une auteure se confrontant au vide de la page blanche :

«Tu ne connais pas encore les peintures des maîtres chinois, l'encre déposée par le pinceau, à peine une trace, et le vide, c'est toi .»

Une auteure ranimant l'enfance pour avancer.

2) Un chien qui chez elle incarne notre part obscure, ici apaisante mais pouvant aussi se montrer terrifiante, comme dans son monologue théâtral Je vis sous L'oeil du chien

3) Nel mezzo del cammin di nostra vita / mi ritrovai per una selva oscura, /ché la diritta via era smarrita.

Je te vois. Tu es devant moi sur le chemin. Je te suis.
(p.27)

Dès la première page, le narrateur - qui s'avérera être une narratrice - s'adresse à l'enfant avec un "tu" dont on devine très vite qu'il s'adresse à son double, à cet enfant innocent qu'il (ou qu'elle) était. Elle est seule à le voir, à entendre son souffle, et elle lui parle avec une infinie délicatesse pour ne pas l'effaroucher. Pour ne pas faire disparaître cette vision convoquée par son imagination qui semble la guider dans sa propre quête, dans sa propre aventure. Et il y a bien peu du «Je te suis» au "je suis" qui semble en être le terme.

Quand, une fois le chien disparu, la narratrice et l'enfant se rejoindront enfin dans un "nous", c'est l'auteure en effet qui semble se sentir vivante, c'est l'écrivaine qui peut affirmer son existence :

«C'est le chien de mon enfance qui t'as guidé. C'est le souffle de mon enfance qui soulève ta poitrine. Nous sommes ensemble.»

«Nous n'avons plus peur maintenant. Les images sont là. Dans notre tête s'animent des voix et des visages. Nous imaginons .»

 

 

Ce que j'imagine est aussi vrai que la réalité. Et c'est ma vie. C'est le risque de la liberté grande. Je peux le prendre parce que la langue me tient.

L'enfant qui semble ainsi traduire l'aventure mêlée de la vie et de l'écriture, une trajectoire d'écrivain : «C'est l'aventure de ma vie. Cela m'occupe toute entière.»

Jeanne Benameur - elle ne s'en est jamais cachée (3) -, est en effet une écrivaine que l'écriture, conçue comme une sorte de psychanalyse, semble porter. Il lui faut accéder à son moi profond, «jusqu'au tréfonds de [son] coeur», convoquer les sensations et les images enfouies en déployant son intuition et son imagination pour se frotter à la substance mystérieuse du monde, tendre l'oreille pour en percevoir le chant : «les frôlements, les bruissements furtifs, les glissements de l'ombre». Il lui faut retrouver «la langue secrète de la mère» qui est en elle, comme en chacun de nous : «la langue d'avant toutes les langues». Et c'est par la littérature qu'elle le peut.

Elle creuse ainsi les silences en trouvant les mots justes, la respiration adéquate, pour retisser les liens rompus. Et le corps de l'écriture vient sublimer celui de la mère qu'il faut quitter pour vivre. Une écriture apprivoisant l'ombre qui réconcilie la vie et la mort et abolit le temps. Pour habiter ce monde infini. Pour «faire partie».

3) cf ce compte-rendu d'une rencontre autour de son roman Profanes : http://l-or-des-livres-blog-de-critique-litteraire.over-blog.com/article-rencontre-avec-jeanne-benameur-orange-14-02-13-115374773.html

Malheureusement l'auteure n'a pas su à mon sens terminer son livre (4). Les dernières pages (p.103/120) sont beaucoup trop explicites, trop insistantes. Elle ne peut s'empêcher d'y délivrer son message positif (que nous avions pourtant déjà compris à demi-mots), et ses déclarations donnant les clés de sa démarche de femme et d'écrivaine n'avaient pas vraiment leur place dans ce joli conte poétique et délicat, si fascinant dans son mystère et sa polysémie. Un conte ou une rêverie que l'on pouvait saisir à différents niveaux et qui soudain se transforme en une parabole inutilement démonstrative s'achevant comme une autofiction !

4) A la fin de la page 102, tout est dit et parfaitement écrit, sa langue elliptique, dans sa concision et son intensité, faisant vibrer les silences. On tenait "un petit bijou", selon l'expression consacrée...

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

L'enfant qui, Jeanne Benameur, Actes Sud, mai 2017, 120 p.

 

A propos de l'auteure :

https://fr.wikipedia.org/wiki/Jeanne_Benameur

On peut également trouver les liens vers les différents articles qui lui sont consacrés sur ce blog : ICI

EXTRAIT :

On peut lire les premières pages (p.9/13)sur le site de l'éditeur : ICI

 

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Publié dans Fiction

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