"Nos richesses" de Kaouther Adimi

Publié le par Emmanuelle Caminade

"Nos richesses" de Kaouther Adimi

Des siècles que le soleil se lève au-dessus des terrasses d’Alger et des siècles que nous assassinons sur ces mêmes terrasses.

C’est d’Alger, capitale d’un pays soumis depuis longtemps à l’injustice et à la violence, que s’élève la voix du narrateur principal de ce livre dont le "nous" endossé par les habitants de la ville porte tout l’héritage du peuple algérien, la somme des histoires de «ces hommes et ces femmes qui ont tenté de construire ou de détruire cette terre». Une voix ravivant les douloureuses mémoires mêlées de l’Algérie et de la France tout en évoquant par touches légères le triste bilan actuel d’un Etat corrompu sans céder pour autant à l’accablement.

Nos richesses  exalte en effet les vraies richesses nées sur cette terre d’ombre et de lumière dont «le bleu presque blanc du ciel» donne «le tournis». Et Kaouther Adimi y célèbre cette jeunesse qui dans les périodes les plus noires osa risquer l’impossible pour réaliser ses rêves les plus fous, semblant ainsi rappeler à ces jeunes ignorants, endormis ou blasés qu’il existe des valeurs porteuses d’espoir et que l’on peut prendre son destin en mains.

 


Frédéric-Jacques Temple sur l’emplacement de la librairie Les vraies richesses en 2003

Nous nous rendons compte de nos richesses qu’une fois que nous les perdons.

Au numéro 2 bis de la rue Hamani (ex-rue Charras), il existe un minuscule local annexe de la Bibliothèque Nationale d’Alger portant en vitrine l’inscription "un homme qui lit en vaut deux" et témoignant, «face à l’Histoire, la grande, celle qui a bouleversé le monde», de la petite histoire d’un jeune homme de vingt et un an, Edmond Charlot qui, avec de faibles moyens, y ouvrit en 1936 une petite librairie de prêt baptisée Les vraies richesses en hommage à Giono. Une librairie qui fut avant tout un lieu de rencontre, «un lieu pour les amis», les écrivains et les lecteurs qui aiment la littérature, les arts et les pays méditerranéens.

Cet homme enthousiaste et bouillonnant d’initiatives éditoriales fut le premier éditeur de Camus et accoucha ou accompagna nombre de grands écrivains comme Jules Roy ou Emmanuel Robles. Il devint même le seul éditeur de la France libre, publiant notamment Le silence de la mer d’Henri Vercors et éditant la revue L'Arche - fondée par Jean Amrouche sous le parrainage d'André Gide - qui publia Le Mas Théotime d'Henri Bosco. Et s’il confia la gestion des Vraies Richesses à son frère après la guerre pour installer sa maison d’édition à Paris, sa riche expérience parisienne ne put résister aux difficultés financières et à la concurrence des grands éditeurs. Il revint alors à Alger, tenant une librairie-galerie exposant de nombreux artistes, et publiant de nouveaux titres dans la revue Rivages. Jusqu’à son plasticage par l’O.A.S. en novembre 1961 qui mit un terme à l’aventure.

 

Edmond Charlot jeune

Dans ce troisième roman, Kaouther Adimi imagine que ce local a été fermé et racheté pour abriter un commerce rémunérateur de beignets - ce qui s’inscrit bien dans l’esprit d’un Etat qui «brade la culture » -  et elle nous conte une histoire s’articulant autour de la naissance, de la vie et de la mort de cette librairie. Deux histoires en fait (sinon trois) mêlant la réalité à la fiction, dont l’une s’ouvre au «matin du dernier jour» et l’autre à l’aube de l’ouverture des Vraies richesses.

A celle de Ryad, étudiant ingénieur à Paris arrivant un jour de 2017 à Alger pour vider et repeindre l’ancienne librairie dans le cadre d’un stage manuel procuré par son père, elle intègre en effet les carnets intimes imaginaires d’Edmond Charlot retraçant sa riche aventure de libraire et d’éditeur de 1935 à la fin 1961, tout en déroulant en toile de fond les événements de la grande Histoire ayant marqué l’Algérie.

Le jeune Ryad, ne bénéficiant de piston qu’en Algérie, fut contraint d’abandonner Claire, sa lumière, dans le bleu des yeux de laquelle il aime se perdre. Il découvre à contre-coeur cette ville qu’il trouve sinistre et, détestant les livres, s’apprête sans état d’âme à jeter ceux qui sont empilés sur les étagères ainsi que les vieilles photos d’écrivains prestigieux inconnus de lui ornant encore les murs. Mais Abdallah, «le vieux gardien des livres», et tous les habitants du quartier veillent. Notre héros finira alors par entrevoir la puissance des livres et par goûter l’accueil de ces gens simples, commençant à trouver de la chaleur dans cette ville :
«
Ryad passe dans les ruelles. Pour la première fois depuis son arrivée, il trouve qu’il y a de la douceur dans ce quartier d’Alger».

 

Rue Hamani (ex-rue Charras), Alger

Oubliez que les chemins sont imbibés de rouge, que ce rouge n’a pas été lavé et que chaque jour, nos pas s’y enfoncent un peu plus. A l’aube, lorsque les voitures n’ont pas encore envahi chaque artère de la ville, nous pouvons entendre l’éclat lointain des bombes.
Mais vous, vous empruntez les ruelles qui font face au soleil, n’est-ce pas ?

Ce joli conte aux personnages attachants narré par Kaouther Adimi avec l’humour, la fantaisie et la poésie si caractéristiques de son écriture, dessine en parallèle un émouvant portrait d’Alger, de cette ville aimée où elle a grandi pendant les années noires, l’auteure, tout en souhaitant nous rappeler les racines de cette tragédie de l’Algérie, semblant désireuse de se tourner vers le soleil.

Quant aux carnets d’Edmond Charlot, ponctuellement contaminés par son humour léger et décalé, ils se révèlent passionnants car il s’appuient avec beaucoup de précision sur ses Souvenirs publiés chez Domens, sur les divers témoignages recueillis par l’auteure auprès de ceux qui l’ont connu et sur les quelques documents d’archives restants (puisque l’essentiel a disparu lors du plasticage de sa seconde librairie algéroise). Nos richesses rend ainsi un bel hommage à ce grand «passeur de livres», figure importante de l’édition dont l’aventure incarna les rêves méditerranéens et les valeurs auxquelles il croyait : la littérature, l’art et l’amitié.


Un livre illustrant ce rêve d’une communauté artistique et littéraire ouverte et pacifique, réunissant notamment les deux rives de la Méditerranée, qui semble aussi celui de l’auteure.

 

 

 

 

 

 

@ Photo d'E. Caminade, mai 2017

Nos richesses, Kaouther Adimi, Seuil 17 août 2017, 220 p

 
A propos de l'auteure :

 

EXTRAITS :

p. 9 /10
Alger, 2017

Dès votre arrivée à Alger, il vous faudra prendre les rues en pente, les monter puis les descendre. Vous tomberez sur Didouche-Mourad, traversée par de nombreuses ruelles comme par une centaine d’histoires, à quelques pas d’un pont que se partagent suicidés et amoureux. Descendre encore, s’éloigner des cafés et bistrots, boutiques de vêtements, marchés aux légumes, vite, continuer sans s’arrêter, tourner à gauche, sourire au vieux fleuriste, s’adosser quelques instants contre un palmier centenaire, ne pas croire le policier qui prétendra que c’est interdit, courir derrière un chardonneret avec des gosses et déboucher sur la place de l’Emir-Abdelkader. Vous raterez peut-être le Milk Bar tant les lettres de la façade rénovée récemment sont peu visibles en plein jour : le bleu presque blanc du ciel et le soleil aveuglant brouillent les lettres. Vous observerez des enfants qui escaladent le socle de la statue de l’émir Abdelkader, souriant à pleines dents, posant pour leurs parents qui les photographient avant de s’empresser de poster les photos sur les réseaux sociaux. Un homme fumera sur le pas d’une porte en lisant le journal. Il faudra le saluer et échanger quelques politesses avant de rebrousser chemin, sans oublier de jeter un coup d’oeil sur le côté : la mer argentée qui pétille, le cri des mouettes, le bleu toujours, presque blanc. Il vous faudra suivre le ciel, oublier les immeubles haussmanniens et passer à côté de l’Aéro-habitat, barre de béton au-dessus de la ville.
Vous serez seul, car il faut être seul pour se perdre et tout voir. Il y a des villes, et celle-ci en fait partie, où toute compagnie est un poids. On s’y balade comme on divague, les mains dans les poches, le coeur serré.
(…)

1

1
p. 12/24
A feuilleter sur le site de l’éditeur : ICI

 

p. 30 / 31
Carnet d’Edmond Charlot
Alger, 1935/1936


(…)
23 juillet 1935
Retour à Alger après un court séjour à Paris. Discussion avec mon père tard dans la cuisine. Je lui ai fait part de ma profonde admiration pour Adrienne Monnier dont j’ai pu visiter l’extraordinaire bibliothèque de prêt La Maison des amis du livre au 7, rue de l’Odéon. Des centaines et des centaines de volumes. On peut tout y trouver ! Et quelle femme extraordinaire que Madame Monnier … Elle m’a confié avoir démarré avec quelques milliers de francs. Il faudrait faire la même chose en Algérie. Mon père est d’accord mais en plus petit, m’a-t-il dit. Oui, en plus petit, cependant il faudrait réussir à conserver l’esprit. C’est à dire une librairie qui vendrait du neuf et de l’ancien, ferait du prêt d’ouvrages et qui ne serait pas juste un commerce mais un lieu de rencontres et de lecture. Un lieu d’amitié en quelque sorte avec, en plus, une notion méditerranéenne : faire venir des écrivains et des lecteurs de tous les pays de la Méditerranée sans distinction de langue ou de religion, des gens d’ici, de cette terre, de cette mer, s’opposer surtout aux algérianistes. Aller au-delà !
(…)

Publié dans Fiction, Biographie

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