"Insulaires / Isulane" de Eliane Aubert-Colombani

Publié le par Emmanuelle Caminade

"Insulaires / Isulane" de Eliane Aubert-Colombani

Des seize poèmes que compte Insulaires/Isulane, le dernier recueil d'Eliane Aubert-Colombani, sept avaient déjà été publiés en 2017 dans Musa d'un populu, Florilège de la poésie corse contemporaine. Mais alors que ces derniers avaient été traduits en corse par Norbert Paganelli, dans son "parler sartenais", ils bénéficient tous d'une traduction en corse de Marianghjula Antonetti-Orsoni, dans ce corse de Balagne - région dont est originaire l'auteure – qui comporte des différences notables.

Même si Eliane Aubert-Colombani, comme beaucoup de Corses de la diaspora, ne maîtrise pas la langue de ses géniteurs et ne peut écrire directement en corse, sa poésie reste profondément ancrée dans la culture de son île : celle d'une société rurale proche de la nature ayant engendré une cosmogonie donnant une place prééminente aux éléments premiers, où les règnes animal et végétal ont toute leur place. Une société entretenant une proximité avec ses morts, et marquée par l'exil des siens qui, depuis des générations, ont pris la mer pour trouver ailleurs des moyens de subsistance.

 

(...)

Le marin qui de l'horizon

l'aperçoit,

rit et pleure.

«Ô ma terre, O ma mère

Ô le ventre de mon aimée».

Il ne sait pas encore

que la colline est un crâne,

que le ventre de l'aimée

est creux, et noir, et froid.

(ILLUSION)

 

Outre la personnification constante de la nature (ciel et terre, soleil, vent et nuages, collines ou anse d'un port, herbe ou chemin creux …), ces poèmes célébrant l'aimée, figure de la terre intimement mêlée à celle de la mère - de la «mammò» - développent les thématiques du retour et de la mort, de l'impossible renaissance d'un monde disparu.

 

 

Comme l'eau fuit,

comme l'eau luit,

un fleuve coule dans ma tête,

dans un espace si petit

qui aurait cru qu'il arrosait

des rivages nausicaaens,

des grottes où des chauves-souris

pendent comme dans un saloir ?

(…)

(PAYSAGES INTERIEURS)

 

Le thème du retour, du retour rêvé de l'exilé(e), est souvent associé à celui de la mémoire et de l'oubli, de la culpabilité («l'hirondelle rasait les murs»), de la rancune et du pardon.

Et dans le néant de la neige, «le traineau de la mort glisse sur nos traces». La mort redoutable s'incarnant aussi dans la figure de «la lotte» aux dents menaçantes et dans celle de «la batteuse» aux dents pointues. Une mort inéluctable qu'on n'a pas vu arriver (dans l'«angle mort» )- ou pas voulu voir -, et qui nous plonge dans la stupeur. La mort d'un pays associée à celle de l'enfance.

 

MEME VOIX

La forêt d'une essence

quelle menace !

 

Elle parlera d'une même voix,

elle t'imposera son vert unique,

même l'ombre sera d'une épaisseur plombée.

 

Dans le marécage sans reflet

quel crapaud osera chanter ?

 

Et ces poèmes exaltent le désir de sentir la présence bienveillante de ses morts aimés, de contempler «sur la peau glacée du lac/ le reflet royal/ du bois de l'élan», témoin «de ton temps lié au mien». Vie et mort mêlées.

Le rêve de réunir deux temps, deux lieux. Un rêve d'éternité, de plages d'or où dormir «...tête-bêche, / passé, présent, barque amarrée».

Un rêve impossible à réaliser car dans un monde en voie d'uniformisation la Corse est en passe de perdre le reflet du temps passé.

 

La poésie c'est jeter un filet sur le monde pour y pêcher le plus d'images possibles, que je trie, que j'écaille et dont je me repais.

Eliane Aubert-Colombani reprend en exergue de son recueil cette définition personnelle de la poésie qui lui fut demandée pour le florilège précédemment cité. Et c'est en effet la puissance évocatrice de ses images qui caractérise son style poétique. Des images frappantes qui, offrant un angle inhabituel, saisissent l'étrangeté du monde, et lui permettent de chanter avec nostalgie une terre aimée. D'aller sans doute aussi à la pêche d'elle-même.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Insulaires / Insulane, Eliane Aubert-Colombani, préface de Norbert Pagaellei, traduction en corse de Mariaghjula Antonetti-Orsoni, éditions Musa, Bastia, 2018, 48 p.

 

A propos de l'auteure :

http://eliane-aubert-colombani.e-monsite.com/

 

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Publié dans Poésie, Recueil, Bilingue

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