"La vérité sort de la bouche du cheval" de Meryem Alaoui

Publié le par Emmanuelle Caminade

"La vérité sort de la bouche du cheval" de Meryem Alaoui

Premier roman de Meryem Alaoui, jeune Marocaine exilée à New-York ayant grandi à Casablanca, La vérité sort de la bouche du cheval - dont on parle déjà beaucoup - m'a laissée, du moins dans un premier temps, un peu perplexe car ce livre dans lequel l'auteure joue sans cesse des rapports complexes de la réalité et de la fiction s'avère un peu bâtard, ne me semblant pas tenir totalement ses promesses.

Le roman se déroule dans les années 2010. Jmiaa, jeune prostituée expérimentée avide de feuilletons télévisés mexicains et semblant s'identifier à son idole Najat Aatabou (1), célèbre chanteuse incarnant dans cette société machiste "un féminisme populaire intrépide et décomplexé", exerce son métier en plein cœur du quartier du marché de Casa, car il faut bien vivre - et notamment entretenir sa fille Samia qui partage la chambre qu'elle loue et ignore tout des activités de sa mère. Vivre et rire, quitte à se saouler d'alcool et se shooter de cachets.

1) https://fr.wikipedia.org/wiki/Najat_Aatabou

Marché de Casablanca

Et, sans avoir froid aux yeux, elle raconte en détail les anecdotes de sa vie quotidienne, ses rapports avec les autres prostituées, son souteneur, ses clients ou ses voisins, dans son langage imagé cru et direct, parsemé de mots et d'expressions locales. Un long et tonique récit au souffle puissant et au rythme enlevé, haut en couleurs, plein de lucidité, de vitalité et d'humour, qui se présente sous la forme d'une sorte de journal discontinu et s'adresse à un interlocuteur invisible non identifié qu'elle prend à témoin et apostrophe souvent avec familiarité.

N'attendez surtout pas qu'elle se complaise dans un rôle de victime car il s'agit d'une femme forte à l'esprit vif s'étant visiblement forgé une écorce dure, et elle préfère les invectives aux lamentations, ne s'attendrissant pas plus sur elle-même qu'elle n'a de compassion pour son entourage. Une femme fière qui entend bien se faire respecter jusqu'à parfois renverser les rôles (2) pour ne pas perdre l'estime d'elle-même. Et, s'il y a quelque chose qu'elle ne peut pardonner, c'est qu'on ose vouloir la tourner en ridicule (3)!

2) Notamment pour évoquer sa relation avec son souteneur Houcine ou son ex-mari Hamid ...

3) Comme le fit "cette salope d'Hajar" ...

 

Au travers de cette truculente logorrhée, Meryem Alaoui brosse non seulement un portrait incisif de la prostitution locale dans sa sordide banalité mais celui de tout un Maroc populaire urbain miné par les petits trafics et la corruption, d'une société pauvre où les gens, loin des événements politiques internationaux ou même nationaux vus au filtre des écrans, se débrouillent pour survivre au quotidien, les révolutions arabes et la montée de l'islamisme étant néanmoins discrètement évoquées. Une société encore traditionnelle quoiqu'entrée à l'ère d'internet, qui a du mal à faire la part du réel et du virtuel et s'évade dans le foot et l'alcool comme dans les séries télévisées.

Et au moment où son récit commence à s'essouffler, elle a l'intelligence de dépayser son héroïne, l'emmenant au bled pour un mois de Ramadan, occasion d'introduire un nouveau personnage, celui de la mère, et de retracer son enfance et le parcours l'ayant mené à la prostitution dans un long flash-back.

    Najat Aatabou

    Le roman aurait pu s'arrêter là mais l'auteure le relance, le faisant totalement basculer dans sa seconde moitié.

    Grâce à son copain Hamid, le «naze du garage», Jmiaa rencontre ainsi Chadlia, Marocaine instruite née en Hollande qui veut tourner son premier long métrage dans le quartier, et qu'elle surnomme peu charitablement "Bouche de cheval" en raison de son sourire découvrant toute sa dentition.

    Par souci d'authenticité, la jeune réalisatrice veut l'interroger et lui faire raconter sa vie car le cinéma, pour être crédible, doit ressembler à la vraie vie. Elle a besoin qu'elle lui raconte son histoire pour écrire la sienne. Puis, ne trouvant personne à la hauteur, elle va jusqu'à lui proposer de tenir le premier rôle...

     

    Et La vérité sort de la bouche du cheval passe alors du constat réaliste à un conte de fée moderne proche de la "télénovela" qui s'achemine étonnamment vers une "happy end" des moins crédibles, l'humour s'alourdissant de manière caricaturale tandis que l'héroïne, découvrant un autre monde, se met à jouer les Candide au cinéma, puis en Amérique.

    Un revirement plutôt déconcertant. A moins que, dans cet échange d'histoires entre les deux femmes, dans ce choc de la réalité et de la fiction, Jmiaa, se découvrant un nouveau talent, n'ait eu envie de continuer de raconter son histoire en se donnant le beau rôle pour attirer tous les regards sur elle. De la réinventer devant un auditoire imaginaire dont elle tenterait de capter l'attention par tous les moyens.

    Elle s'évaderait alors non plus dans les fictions des autres mais dans sa propre fiction, faisant son propre cinéma dont elle serait la vedette, "Bouche de Cheval" lui ayant ainsi révélé sa propre vérité.

     

     

     

     

     

     

     

     

     

    La vérité sort de la bouche du cheval, Meryem Alaoui, Gallimard, 23 août 2018, 262 p.

     

    A propos de l'auteure :

    Meryem Alaoui est née et a grandi à Casablanca et vit actuellement aux Etats-Unis. Peu de choses nous sont révélées de son parcours, les commentaires préférant s'attarder sur la figure de son père ! Et personnellement, je me refuse à présenter une auteure en tant que "fille de" ...

     

    EXTRAIT :

    On peut feuilleter les premières pages du livre (p.9/20): ICI

     

    Publié dans Fiction

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