Un monstre et un chaos, de Hubert Haddad

Publié le par Emmanuelle Caminade

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Dans un âge d'or lointain, la Pologne (1), d'une grande tolérance religieuse, fut une terre d'accueil pour tous les Juifs persécutés ou bannis. Cela explique que, même si l'antisémitisme s'y développa fortement à l'époque de son annexion par l'Empire russe, la Prusse et l'Autriche, elle soit devenue le pays d'Europe comportant la plus grande communauté juive au sein de sa population et ait été un élément central dans la "déjudéisation" européenne mise en œuvre par les nazis (2).

Dans la «monstruosité chaotique» de la shoah, disparurent ainsi en Europe - essentiellement orientale - près de six millions de Juifs, et avec eux tout un monde, tout un héritage culturel dont notamment le yiddish, cette langue imagée et métissée, cet «esperanto d'exil où les langues allemandes et hébraïques s'éprennent l'une de l'autre, mêlées d'apports slaves et d'intonations latines».

1) https://fr.wikipedia.org/wiki/Pologne

2) 90% de la population juive polonaise ayant été systématiquement exterminée.

 

Hubert Haddad revient sur cette tragédie ayant entaché le XXème siècle européen car notre XXIème siècle s'inscrit de manière inquiétante dans le repli nationaliste et le rejet identitaire avec un net regain d'antisémitisme. Et il lui semble judicieux de raviver les mémoires et d'exacerber la vigilance, de rappeler que l'innommable est arrivé afin d'empêcher qu'il ne se reproduise (3). Comme l'écrivain italien Erri de Luca (4), il a de plus toujours été hanté par la disparition de cette culture ashkénaze, de cette langue autrefois parlée par tant de gens : «c'est bientôt la fin de notre histoire, on ne parlera plus yiddish à Lozd ni ailleurs».

 

Dans Un monstre et un chaos, il retrace ainsi toute l'histoire du ghetto de Lozd (5) – qui comme tous les ghettos n'était qu'une étape avant l'extermination finale -, de sa constitution par les nazis en avril 1940 jusqu'à l'arrivée des troupes soviétiques en janvier 1945, la resituant au préalable dans son contexte : celui d'une Pologne en proie à la montée des nationalismes et soudain mise à feu et à sang par cette "guerre éclair" menée par les troupes allemandes qui envahirent son territoire en septembre 1939.

3) Cf la citation de Primo Levi en exergue du livre : "C’est arrivé, cela peut donc arriver de nouveau."

4) Voir notamment Il torto dell soldato/ Le tort du soldat

5) Premier ghetto constitué par les nazis et dernier à survivre après être devenu un simple camp de travail, il fut, dans une Pologne totalement ghettoïsée, le second ghetto en nombre après celui de Varsovie :

https://fr.wikipedia.org/wiki/Ghetto_de_%C5%81%C3%B3d%C5%BA

 

 

Si l'auteur choisit ce ghetto très particulier qui, totalement clos, fut transformé par le «roi Chaim» (6), doyen du Judenrat - le conseil juif dirigeant le ghetto par délégation des nazis - en centre industriel performant servi par des esclaves juifs, c'est aussi parce qu'il s'y développa une activité culturelle et artistique fascinante. Il n'y eut point en effet de résignation au seuil de l'extermination. Portée par l'imaginaire, la vie l'emporta toujours : «on meurt de famine, de froid, de pertes diverses et d'assassinat, tout en s'acharnant à se recréer encore, à jouer la comédie, à partager des concerts ...»

 

On a déjà beaucoup écrit sur le ghetto de Lozd car on dispose de nombre d'archives et de témoignages à son sujet, et Hubert Haddad préfère emprunter la voie de la fiction pour transcender cette réalité historique monstrueuse, insupportable, en lui donnant une dimension onirique et poétique. Pour ce faire, il recourt au regard innocent d'un jeune héros qui, tout comme son enfant soldat afghan ou la jeune Tutsi violée d'Opium Poppy, ne peut survivre à son traumatisme qu'en déambulant dans une autre moitié du monde. Qu'en se réfugiant dans l'imaginaire.

6) https://fr.wikipedia.org/wiki/Chaim_Rumkowski

 

Peu d'années après leur naissance, Alter et son jumeau Ariel ont quitté précipitamment leur ville natale de Lozd pour se réfugier avec leur probable mère chez un oncle forgeron à Mirlek, une grosse bourgade où les Juifs vivent dans leur religion, leurs légendes et leurs traditions, tout en maintenant encore des échanges avec leurs voisins chrétiens. Mais peu à peu, insensiblement, la tragédie s'installe. Jusqu'à cette nuit de chaos voyant déferler les troupes allemandes sur le shtetl.

La mémoire aveuglée par l'horreur dont il fut le témoin, ayant oublié jusqu'à son nom, Alter se retrouve seul. Il s'enfuit alors à travers les bois et les villages dévastés et, grâce à la protection de diverses personnes rencontrées sur son parcours, finit par atteindre Lozd où il est brièvement accueilli par une famille de luthiers avant de se retrouver enfermé dans le ghetto en cours de constitution.

Symbole d'un esprit de liberté et de résistance, ce gamin insaisissable qui refuse de porter l'étoile de David réussira à y survivre. Il deviendra l'assistant d'un marionnettiste puis se produira en tant qu'acteur dans un autre théâtre avec une marionnette géante qu'il fabriquera à son image. Et il pourra ainsi se reconstruire. Retrouver son nom.

 

Marc Chagall, Au-dessus de la ville

Encadré d'un prologue et d'un épilogue, le récit, découpé en quarante chapitres, adopte une structure chronologique nous entraînant progressivement vers la solution finale, éclairant les étapes de cette monstruosité en marche. On peut néanmoins y distinguer trois parties.

Les sept premier chapitres se déroulant à Mirlek redonnent ainsi vie à ce que fut ce monde des shtetls au travers de cette bourgade imaginaire : un monde nous évoquant Chagall dans sa dimension à la fois concrète, légendaire et onirique. C'est une partie magnifiée par une écriture poétique jouant notamment de la puissance symbolique des noms de ces jumeaux botticelliens au visage d'ange.

Ariel et Alter, au-delà de l'étymologie hébraïque de leurs prénoms, nous renvoient en effet à l'esprit léger de Shakespeare dans La tempête et surtout à l'altérité, «la seule transcendance digne de foi» pour l'auteur. Car sans altérité, sans la capacité de voir dans l'autre un être humain à son image, l'homme devient «un monstre et un chaos» – d'où ce titre emprunté à une citation de Pascal revisitée par Nietzsche (7). La seconde partie suit dans son errance au travers d'une Pologne ravagée cet enfant dont l'innocence n'a d'égal que celle des bêtes qu'il croise. Tandis que la troisième, du chapitre 18 à la fin (soit la deuxième moitié du livre), nous enferme avec lui dans le ghetto de Lozd.

7) Ce qu'il nous explique à la fin du livre. Cf "En guise de glossaire"

 

Timbre à l'effigie de Chaim Rumkowski

 

On retrouve avec plaisir la belle langue classique au lexique recherché et aux nombreuses fulgurances poétiques d'Hubert Haddad. Un langue qui laboure en profondeur pour éclairer l'humain et scintille dans cet ouvrage des multiples éclats de langue yiddish qui le parsèment - sans que leur traduction ne se soit avérée nécessaire.

Si le "je" et le "nous" d'Alter s'imposent d'emblée dans le prologue, ils sont ensuite relayés par la troisième personne qui ajoute au regard de l'enfant un point de vue surplombant. Dans une fiction si dramatique - car ayant trait à la shoah - l'auteur se devait à ses dires de "respecter l'histoire dans ses détails" et sans doute cela lui donnait-il plus de facilité pour aborder l'histoire de ce ghetto et parler de ces nombreux personnages réels qu'il met en scène à côté de ses personnages fictionnels.

 

Mais le roman s'essouffle parfois dans la deuxième moitié du livre en raison d'un trop plein d'informations altérant la poésie de la langue. Et ce n'est que lorsque l'on suit au plus près son héros, notamment dans son rapport avec les marionnettes - que ce soit en tant qu'assistant de Maître Azoï ou quand il donne son spectacle sur la scène du théâtre Fantazyor - que l'on retrouve pleinement la dimension onirique et symbolique qui soulève ce roman.

De plus, si les informations données sont abondantes, beaucoup sont déjà connues pour nombre de lecteurs. Outre les multiples témoignages ou photos (du photographe survivant Henrik Ross) qui furent publiés, plusieurs films documentaires marquants ont en effet été tournés – certains accessibles en DVD - et ils ont été diffusés ou rediffusés à la télévision suffisamment récemment pour qu'on les ait toujours en mémoire.

Par ailleurs, l'auteur ayant choisi d'accorder une place capitale dans son roman au personnage historique de Chaim Mordechai Rumkowski, on aurait aimé qu'il ne cède pas à la confusion des genres et adopte la prudence de l'historien pour aborder ce "petit Petain" mégalomane devenu à ses yeux une sorte de monstre (8). Que ne voisine pas notamment, à côté de cette lettre glaçante où ce dernier exhorte ses coreligionnaires à livrer leurs enfants, des rumeurs touchant  à sa fin (évoquées dans l'épilogue) - qui furent certes reprises par le récit d'Adolphe Rudnicki, Le marchand de Lozd, mais jamais authentifiées...

 

Un monstre et un chaos s'avère sans conteste un livre important d'une haute valeur littéraire. Hubert Haddad y brosse un portrait très émouvant de ce monde oublié des shtetls, ranimant toute cette culture yiddish disparue et notamment sa langue, ce qui n'est pas le moindre de ses mérites. Il y célèbre cet imaginaire qui, au cœur de l'horreur, au sein de ce ghetto, soutint l'homme jusqu'au dernier instant. Mais, dans un souci d'exhaustivité du détail, il semble s'être un peu laissé piéger par son sujet, ne réussissant pas toujours à préserver l'équilibre fictionnel et délaissant trop souvent dans la seconde moitié de son roman la sublime figure gémellaire de son jeune héros pour dériver vers la chronique documentaire.

8) https://www.cairn.info/revue-revue-d-histoire-de-la-shoah-2006-2-page-195.htm

 

 

 
Un monstre, un chaos, Hubert Haddad, Zulma, août 2019, 358 p.
 
A propos de l'auteur :

https://fr.wikipedia.org/wiki/Hubert_Haddad

 

EXTRAIT :

 

On peut lire les premières pages du livre (p.9/22) : ICI

 

Publié dans Fiction, Histoire

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