La maison indigène, de Claro

Publié le par Emmanuelle Caminade

La maison indigène, de Claro

 

Commandée à l'architecte algérois Léon Claro à l'occasion du centenaire de la conquête, la villa édifiée en 1930 à la limite basse de la Casbah d'Alger à partir de matériaux de récupération provenant d'autres maisons démolies, devait refléter l'image de «la maison indigène» pour le visiteur en quête d'exotisme (1). Cette maison blanche reçut la visite de nombreux «hôtes éphémères» dont le jeune Camus qui y ressentit une véritable «épiphanie» initiant l'écriture en 1933 d'un petit texte peu connu, La maison mauresque (2), qui signa son entrée en littérature.

Et c'est suite à une remarque malicieuse de son ami Arno Bertina comme quoi il construisait des maisons et les faisait visiter à Camus que l'écrivain Christophe Claro (petit-fils de l'architecte) qui pourtant se méfiait des legs et avait cadenassé le passé, se montrant «sourd aux racines» - la famille étant à ses yeux une «maison indigeste»-, fut tenté d'explorer ce «magnifique pli du temps». De ce temps s'apparentant à "une immense couverture" formant "ici et là des poches, des coudes, des tunnels obscurs où résident et subsistent mille (...) petites expériences et tous leurs objets", comme le dit si bien Anne Serre dans une de ses nouvelles récemment publiée (3).

1)https://www.liberte-algerie.com/culture/excursion-a-la-villa-du-millenaire-en-un-clic-337905

2) Ecrit en avril 1933 et publié de manière posthume en 1976 dans le Tome II des Cahiers d'Albert Camus (Gallimard, collection la Blanche)

3) Il y a quinze ans à Londres , Au cœur d'un été tout en or, (Mercure, mai 2020)

 

 

«Page vierge dressée à la verticale en attente d'une encre empathique capable de mettre en branle un destin», cette maison-mémoire jamais habitée mais traversée par les nombreux fantômes l'ayant visitée, ce «faux ne copiant aucun vrai unique» et mettant «le réel, le concret, au service du rêve» se révélera «cassette de Pandore», entraînant l'auteur dans un cheminement dont il reviendra changé.

Dans La maison indigène, Claro, se documentant, fouillant les archives (notamment familiales, «toutes en trouées fictives par où lorgner»), interrogeant les témoins (4) et plus rarement ses souvenirs, mais aussi devinant, réinventant, va en effet passer de l'enquête, de la recherche, à la quête d'un soi écrivain et «l'ébauche du père».

Au travers de sa lignée de pieds-noirs originaires des Baléares espagnoles, il va tenter de saisir cette force transmise, de dessiner «la fragile trajectoire» de ce «feu» qui, attisé par «la passion poétique» de Camus et de Sénac mais aussi par celle «strangulée» de son père défunt (qui fut l'ami de ce dernier), trouva «quelque âtre bienveillant» dans sa propre «maison de papier». Et il effectue un «retour au socle», inaugurant finalement son «emménagement dans une nouvelle maison, mentale, sentimentale» où son père et lui pourraient cohabiter.

La maison indigène est ainsi un récit à la tonalité élégiaque et aux parenthèses intimistes dans lequel le romancier Claro - plus adepte de la fiction - empoigne le réel et se livre avec sincérité, et dont la langue s'avère (comparée à celle de ses romans) plus mesurée, même si l'auteur aime toujours jouer sur les mots et faire claquer leurs sonorités, et n'a pas perdu son goût de la formule. Un récit qui, s'ouvrant sur l'épitaphe («Ci- gît ...») de la maison - personnifiée - bâtie par le grand-père Léon l'année de la naissance de son fils Henri, et se fermant sur un dessin d'enfant de ce dernier représentant une «maison arabe» et sous-titré «In memoriam H.C.», résonne un peu comme une sorte de kaddish. Comme un chant tardif d'enterrement du père.

4) Notamment l'ami d'enfance de son père Michel Moisan qu'il retrouvera à Marseille

 

dessin de Piranèse

 

Une maison composite à l'architecture syncopée

 

Ce récit non linéaire foisonnant, fragmenté en trente-sept courtes sections dotées de sous-titres (comme celui de Camus), accompagné d'une quinzaine de photos d'époque en noir et blanc et très documenté, nous fait pénétrer dans cette maison «indifférente à la chronologie» «où tout a commencé». Claro en sonde la mémoire en rassemblant des matériaux composites, plonge dans ses strates en déclinant de multiples biographies s'illustrant dans des œuvres littéraires, architecturales ou picturales et cinématographiques. Tout comme Salah Guemriche (5) nous avait entraîné dans la ville blanche en épousant cette architecture arabe où l'on marche "avec tours et détours, ce qui suppose des enjambées et des enjambements" et permet d'en discerner l'essence. Car «la réalité, comme la Casbah, ne saurait s'embrasser d'un seul coup d'oeil» : elle est «lacis de ruelles, et d'escaliers, une prison de Piranèse à ciel ouvert».

Une structure narrative ô combien séduisante ! D'autant plus que, se faisant l'apôtre du "hasard objectif" un peu à la manière du héros de L'imitation de Bartleby de Julien Battesti traçant son "chemin de signes", l'auteur y divague, digresse et rebondit, multipliant les «carambolages» et les «frôlements», chaînant la vie des uns et des autres et inventant des chimères, «comme si des hasards liés à la contingence géographique et historique pouvait surgir un sens» rassurant face au néant. Et cela même s'il sait bien que notre cerveau et notre mémoire, tissant «à notre insu un réseau» nous font deviner et inscrire les signes dont nous avons besoin «à seule fin d'échapper à l'absurde de notre condition».

Et c'est bien la quête de l'essence de son être écrivain qui semble aimanter cet auteur s'avançant dans un dédale incertain bousculant le «diorama familial». Un auteur aspirant à savoir «comment on entre en poésie. Comment on devient ce qu'on est». Et qui, nous renvoyant aux vers de Sénac (6), tente de dénouer les arabesques pour «toucher à l'alpha».

5) Alger la blanche, biographies d'une ville, Perrin, 2012

6) "Tu dénouera les arabesques/ tout sera simple comme alif"

Ombre et lumière

 

Le père défunt de Claro qui «ne voulait pas transmettre» est né dans l'ombre de la maison indigène que son grand-père «a plantée en plein soleil» et, si l'écrivain ne savait pas l'héritage et la transmission, il sait néanmoins «le poids de leur ombre, la ténacité des choses tues». Et il tente ainsi «d'agréger les signes de l'impossible transmission». Une «transmutation permise par l'alternance du soleil et de l'ombre».

L'architecture même de la maison indigène, comme l'écrivait Le Corbusier qui la visita – ou pas – en 1931, permet "le passage de l'ombre à la skiffa – rupture de l'extérieur –, à la pleine lumière du patio – carré de ciel – par la pénombre du couloir d'entrée". Une architecture qui frappa aussi le jeune Camus pour qui la «dialectique de l'ombre et du soleil» sera «une valeur fondatrice». C'est en effet l'arrivée à la lumière, au soleil, en sortant de la pénombre du couloir qui fait passer l'homme enchaîné au fond de la caverne du décollement de soi au recollement au monde, qui lui fait ressentir sa présence au fond de l'univers.

Des jeux d'ombre et de lumière qui sans doute pour Claro passent par le dénouement de soi et le «recollement du père».

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

La maison indigène, Claro, Actes Sud, mars 2020, 192 p.

 
A propos de l'auteur :

https://fr.wikipedia.org/wiki/Christophe_Claro

http://l-or-des-livres-blog-de-critique-litteraire.over-blog.com/claro.html

 

 

EXTRAIT :

 

On peut lire les premières pages (p.11/18) sur le site de l'éditeur : ICI

 

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