"De joyeuses funérailles", de Ludmila Oulitskaïa

Publié le par Emmanuelle Caminade

 

De joyeuses funéraillesDe joyeuses funérailles est un roman plein de vivacité et d'humour qui a pour sujet la mort. D'une plume aisée et tonique, Ludmila Oulitskaïa y raconte les derniers moments d'un émigré russe et juif, un artiste fauché qui s'éteint doucement chez lui dans son loft new-yorkais ouvert comme un moulin où défilent de manière trépidante amis et anciennes maîtresses, médecins et guérisseuse, propriétaire et réparateurs, sans compter le rabbin et le pope et même un orchestre de rue paraguayen. Toute une faune bruyante et bariolée, des exilés russes pour la plupart, que l'auteure décrit rapidement en distinguant chacun d'un détail cocasse, évoquant dans plusieurs retours en arrière le passé russe et l'installation en Amérique de certains.

Bien que ces personnages s'apparentent un peu à des pantins, Ludmila Oulitskaïa réussit à leur donner vie grâce au regard compassionnel qu'elle porte sur eux, à cette admiration qui pointe pour ces nombreuses femmes, plus touchantes ou plus volontaires, plus puissantes finalement dans leur simplicité et leur bonté ou leur liberté que ces hommes un peu falots, à l'exception du héros. Mais il est vrai qu'Alik est un «  homme à femmes» , un homme très reconnaissant envers toutes ces filles « formidables» qui sont venues l'assister.

Que dire du style sinon qu'il est efficace. Ludmila Oulitskaïa, utilise là encore  toutes les ressources des contrastes pour accentuer la sensation de vie qui se dégage de ce roman. Une langue plutôt relâchée n'évitant pas les clichés langagiers voisine ainsi avec une narration au passé simple qui n'a pas peur des imparfaits du subjonctif. Et la familiarité, la trivialité du lexique côtoie parfois des termes rares appartenant au vocabulaire spécialisé, essentiellement médical.

 

Le roman se déroule l'été 1991, en pleine canicule, ce qui permet à l'auteure d'installer rapidement une atmosphère extrême, étouffante, une sorte d' «état intermédiaire» proche de la liquéfaction faisant écho à la métamorphose prochaine du héros, mais aussi de dénuder avec sensualité ses personnages au mépris de la «pudeur juive », accentuant encore le contraste entre la vie et la mort : Eros et Thanatos. Cela renforce en outre cette comparaison Russie/Amérique qui sous-tend le livre au travers des images du putsh manqué contre Gorbatchev qui passent en boucle à la télé .

Une opposition entre la vieille Russie et la moderne Amérique, entre ces valeurs si différentes face à la mort. Car la Russie n'évacue pas la souffrance et la mort comme l'Amérique mais les intègre à la vie, ce que révèle aussi cette aptitude de l'auteur à se situer à la limite du fantastique en faisant se frôler le monde des vivants et celui des morts, en faisant défiler  ces fantômes russes de son enfance qui viennent entourer Alik lors de son coma comme il apparaîtra lui-même à sa femme Nina après sa mort.

 

L'auteure sait aussi ménager suffisamment de suspense pour faire avancer cette histoire où il ne se passe pas grand chose : Nina arrivera-t-elle à faire baptiser son mari incroyant avant sa mort ? Que contient cette mystérieuse petite boîte noire qu'Alik a confié en cachette à Tee-shirt, la fille de son amie Irina, cette adolescente autiste qui a soudain recouvré la parole quand elle l'a rencontré ?

 

Assurément, Ludmila Oulitskaïa a beaucoup d'imagination et de métier, elle connaît toutes les ficelles. Alors, même si celles-ci semblent un peu grosses, si vous voulez vous divertir sans vous "prendre la tête" – on en a parfois besoin ! -, vous pouvez lire De joyeuses funérailles, un livre plaisant à défaut d'être marquant.

 

 

 

De joyeuses funérailles, Ludmila Oulitskaïa, Gallimard 1999 (Ludmila Oulitskaïa 1997), traduit du russe par Sophie Benech, collection Folio n° 3071

 

 

 

A propos de l'auteure :

 

http://fr.wikipedia.org/wiki/Lioudmila_Oulitska%C3%AFa

 

 

EXTRAITS :

 

1


p.9/10

 

   Il faisait une chaleur torride, cent pour cent d'humidité. On aurait dit que l'énorme ville toute entière, avec ses immeubles inhumains, ses parcs magnifiques, ses gens et ses chiens multicolores, était parvenue à la limite de la phase solide – encore un peu , et les êtres à demi liquéfiés allaient se mettre à flotter dans l'air transformé en bouillon.
   La douche était tout le temps occupée : on faisait la queue pour y aller. Personne ne portait plus de vêtements depuis longtemps, seule Valentina avait gardé son soutien-gorge, car, si elle laissait sa grosse poitrine ballotter librement, il se formait dessous des rougeurs dues à la chaleur, comme chez les bébés. En temps normal, elle ne portait jamais de soutien-gorge. Tout le monde était moite, l'eau ne s'évaporait pas sur la peau, les serviettes restaient humides et on ne pouvait se sécher les cheveux qu'avec un séchoir.

   (...)

 

2

 

p. 26/27

 

    (...)

  Tee-shirt n'y tint plus et sortit de la pièce. Bien qu'elle eût déjà tout expérimenté l'année dernière, d'abord avec Leffrie Lechinski, puis avec Tom Keyne, et en fût arrivée à la conclusion que le sexe était une chose dont elle n'avait strictement rien à faire, ces manipulations avec la sonde la rendait malade. La façon dont elle l'avait pris dans sa main... Qu'est-ce qu'elles avaient toutes à le tripoter comme ça...

   Justement, la douche était libre. Elle enleva son short. Elle sentit à travers le tissu la petite boîte rectangulaire. Elle plia le tout soigneusement pour que cela ne glisse pas. Elle connaissait les instructions par coeur. Elle avait passé la nuit précédente auprès d'Alik. Pas toute la nuit, quelques heures. Nina avait décroché et dormait dans l'atelier, mais Alik, lui, ne dormait pas. Il s'était adressé à elle, elle avait tout fait comme il le voulait, et, maintenant, cette petite boîte était la preuve que c'était elle, la personne qui lui était le plus proche.

   (...)

 

4

 

p. 39/40

   (...)

   Elle promena le bout de sa langue sur son cou, puis lécha ses clavicules et ses mamelons qui lui collaient aux côtes, recourant à une caresse intime et aguichante qui leur était personnelle. Elle le tentait pour l'inciter au baptême comme aux jeux de l'amour.

   Il sourit faiblement.

   «Bon, d'accord, amène-le ton pope! Mais à une condition : tu feras aussi venir un rabbin.»

   Nina resta sans voix.

   «Tu plaisantes ?

   - Pourquoi? Si tu veux que je commette un acte aussi grave, j'ai bien le droit d'avoir une consultation bilatérale...»

   (...)

 

20

 

p. 210/211

 

   (...)

   Comme elle remontait loin cette musique, et comme elle était émouvante, tout le monde souriait en l'écoutant, les Américains comme les Russes, elle avait un prix bien plus élevé : il y avait eu un temps où, à cause d'elle, on se faisait taper sur les doigts aux assemblées, renvoyer de l'école ou de l'institut. Faïka essayait de l'expliquer à son cavalier, mais les mots lui manquaient. Et puis, comment expliquer ça : on est triste, triste à en pleurer, et, soudain, une joie délicieuse vous envahit, ou bien, alors, on est là, à faire la fête, c'est le bonheur absolu du corps, et voilà que surgit d'on ne sait où cette petite note désolée, et on a le coeur qui se serre...

   On persécutait les gens pour ça...

   (...)

 

 

Publié dans Fiction

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Reader Digeste 14/07/2013 19:21


Bonjour,


Terminé il y a peu, j'ai trouvé cette lecture fort plaisante et... de saison :)


J'adore l'humour de Ludmila Oulitskaïa, sans pitié mais jamais méchant ^^