"L'histoire d'Horacio", de Tomás González

Publié le par Emmanuelle Caminade

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Après nous avoir fait découvrir Tomás González, figure importante de la littérature colombienne contemporaine, en éditant son premier roman Au commencement était la mer dans sa traduction française, les éditions Carnets Nord publient maintenant L'histoire d'Horacio  sorti en Colombie il y a déjà douze ans.

C'est un livre très différent, s'affirmant presque comme l'antithèse du premier qui retraçait la tragédie de la solitude d'un couple inscrite dans la violence mortifère du contexte colombien d'une époque, et dénonçait l'utopie de la recherche d'un paradis perdu. Car si ce roman a toujours comme toile de fond la Colombie, objet au passage de nombreux coups de griffe de l'auteur, il nous fait entrevoir au contraire la possibilité d'un paradis sur cette terre où l'on peut «observer Dieu depuis ses latrines»(1).

 

1) Elias, l'écrivain, s'exprime ainsi p.65 : " Depuis que je suis enfant, je me définis et me perçois comme celui qui observe Dieu depuis ses latrines : c'est pour cela, pour accomplir ma mission, que je suis né dans le corps de ces latrines, et que je suis né en Colombie ..."

 

Le narrateur nous conte les derniers moments d'Horacio, ce héros si sensible et tremblant dont on sait d'emblée qu'il va mourir d'un infarctus à l'âge de quarante-neuf ans. Et pourtant, malgré la mort toujours présente, dans la réalité comme dans ses cauchemars, son amour insensé de la vie illumine chaque page de ce livre plein de vitalité qui maintient l'équilibre entre l'ombre et la lumière, car Horacio vibre comme «un formidable diapason d'émerveillement et d'angoisse».

A l'instar de son frère Alvaro, «les portes de la perception» sont toujours chez lui «grandes ouvertes» et il réussit à saisir cette lumière divine reflétée dans la nature et les animaux, jusque dans les objets les plus simples, mais aussi dans cet amour qui sans cesse affleure entre les êtres qui peuplent son univers. Et le lecteur entre tout de suite dans cette atmosphère haute en couleurs baignant son quotidien le plus trivial, conquis par le monde concret où évolue Horacio mais aussi par la sensibilité poétique de ce personnage, par son aptitude à décoller, à établir un lien avec l'au-delà...

Horacio aime la tribu bruyante des femmes de sa maison dont les cris et les rires le rassurent, il apprécie les plaisanteries et les grossièretés de son fils Jeronimo, un adolescent teigneux insupportable, et aime profondément ses frères si généreux, toujours prêts à discuter avec lui ou à l'aider. Il s'enivre de «l'odeur de la pluie, du miel de canne, du fumier chaud et de la canne à sucre », est fou de sa femme Margarita qui flotte «au milieu de ses songes comme dans un estuaire » et dont le corps le transporte au paradis, voue un amour possessif à ses deux vaches aux longs cils dont l'oeil «très brillant» semble «un miroir où se [tient] la Création toute entière», tout comme à sa «Volkswagen noire», acquise dans des conditions douteuses, «dont les vitres [reflètent] les premiers rayons du soleil ». Et il aime par-dessus tout ses antiquités qu'il collectionne et entrepose dans son garage, les peintures de Vierges surtout, «avec un penchant pour celles où, le regard vers le haut, les Vierges [paraissent] sur le point de s'élever ou de s'évanouir».

 

L'histoire d'Horacio résonne ainsi comme un hymne à la vie s'inscrivant dans une vaste méditation sur le temps annoncée dès l'épigraphe du livre, une citation de Yi King (2) ayant inspiré semble-t-il à l'auteur sa structure narrative. Un hymne habilement entonné par ce sympathique héros et sa famille solidaire comportant au moins deux écrivains (même si le second n'écrit pas), deux philosophes ou poètes auxquels on serait tenter d'ajouter un troisième, Elias, Alvaro et Horacio apparaissant comme une sorte de trinité fraternelle incarnant la voix de l'auteur, sa vision du monde, de la vie et de l'écriture.

«La vie est un fil continu...», dicte l'écrivain Elias à son frère Horacio, et toute la construction de ce roman qui pourtant ne s'étale que sur quelques mois va habilement permettre d'en donner l'impression en dilatant l'instant. Une construction qui vise à transformer les «étapes du devenir en voyage jusqu'au ciel» «en habitant entièrement chaque instant».

 

2) Le temps signifie uniquement  que les étapes du devenir peuvent se déployer en lui selon un ordre précis. En habitant entièrement chaque instant, on transforme ces étapes du devenir en voyage jusqu'au ciel.

YI KING

 

Le temps avance lentement dans ce récit où il ne se passe pas grand chose outre les petits événements répétitifs de la vie et de la mort, mais la chronologie n'en est pas strictement linéaire, le narrateur remontant dans le passé ou anticipant l'avenir, comme un démiurge ayant une vision globale du temps, permettant ainsi paradoxalement d'intégrer vie et mort dans un fil continu en en relativisant l'importance.

Sur cette chronologie en pointillés rythmée par le retour régulier au pré des vaches, par les cycles de la fécondation et du vêlage scandant l'éternel renouveau, se greffent aussi les vagabondages permanents de l'esprit et de l'imagination d'Horacio : un flot de réflexions chaotiques et d'images neuves marquantes donnant une prodigieuse intensité au récit.

 

Thomás González réussit à «écrire directement avec le coeur et les sentiments sans jamais perdre la qualité de la texture de la langue ». Son écriture à la fois triviale et poétique, très drôle du fait de ces décalages, de ces sauts du "coq à l'âne" suivant le monologue intérieur de son héros, semble avoir trouvé le chemin difficile «vers la simplicité du langage, où les mots apparaîtraient aussi naturellement que la mousse sur les pierres».

L'auteur sait «envoûter [le lecteur] par l'abondance et la fécondité des images» et son style très visuel, très coloré, a des qualités cinématographiques manifestes, d'autant plus qu'il démontre un sens du rythme évident, sachant alterner accélérations en juxtaposant des phrases courtes, concises et volontiers elliptiques et décélérations en développant les nombreuses rêveries poétiques dans une sorte d'état d'apesanteur. Un style qui culmine au chapitre 3 dans la scène apocalyptique et délirante du vêlage du veau mort-né, digne d'un film de Kusturica.

Et après cet échec éprouvant de la vie, l'auteur réussit à maintenir la tension dans le très beau chapitre suivant consacré à la mort de l'écrivain Elias, le frère aîné d'Horacio. Un chapitre très émouvant célébrant la renaissance par l'écriture.


Malheureusement le livre s'essouffle dans les deux derniers chapitres (une soixantaine de pages) et l'on regrette que l'auteur fasse trop traîner la mort d'Horacio, rendant pesants les procédés qui semblaient si habiles au début, au lieu de nous laisser sur ce magnifique chapitre 4 qui éclaire ce contraste entre son premier roman datant de 1983, un roman très sombre - nourri de la mort de son frère dans des circonstances tragiques - et ce lumineux monde d'Horacio publié dix-sept ans après qui semble délivrer une leçon de vie :

Elias «enfermé dans sa chrysalide d'horreur (depuis la mort de son fils) pour renaître plus de dix ans plus tard, lorsqu'il écrivit un livre» et dont  toute la vie fut un «zigzag» entre l'ombre et la lumière s'avère en effet un bel exemple. Car «avec les années, les sommets du côté illuminé étaient toujours plus longs et plus nets » et il «avait vomi le fruit de l'arbre du bien et du mal et avait retrouvé le Paradis terrestre» : une belle épitaphe !

 

article publié également dans La Cause Littéraire , dans une double recension du livre  par moi-même et Valérie Debieux )

 

 

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L'Histoire d'Horacio (La historia de Horacio), Tomás González, traduit de l'espagnol (colombien) par Delphine Valentin , Carnets Nord septembre 2012, 224 p.

 

 

A propos de l'auteur :

 

Tomás González est né en 1950 à Medelin (Colombie). Il a étudié la philosophie et a vécu 16 ans aux Etats-Unis comme traducteur. Il est l'auteur de 8 livres dont seul le premier Primero estaba el mar (1983) avait jusqu'ici été traduit (Au Commencement était la mer, Carnets nord 2010). Son dernier roman La luz dificil , publié en 2011, a eu un vif succès en Colombie.

 

 

 

EXTRAITS :

 

 

ch.1 p.12

 

     (...)

     Alors que Pacho revenait avec le taureau, Horacio, les mains dans les poches de sa robe de chambre maculée de banane, fumait en contemplant sa vache. Il l'entendait mastiquer l'écorce de bananier, «scrunch, scunch,scrunch», et cela lui mettait l'eau à la bouche. Horacio, qui était très proche de la mort mais ne le savait pas encore, écrasa son mégot avec sa botte en caoutchouc et s'approcha de la bête pour la caresser et lui examiner les oreilles, voir si elle n'avait pas de tiques.
     - Cochonne que tu es, Lola, lui dit-il, en retournant de ses doigts le coquillage poilu de ses oreilles.
     Il extirpa délicatement la tique, pour ne pas perturber la vache, la posa dans le creux de sa main un instant, sans penser à rien, se contentant de détailler son horrible corps, la plaça sur une pierre affleurant l'herbe comme une île et l'écrasa sous sa botte; il contempla la marque du sang sur la pierre, puis chercha dans l'une des poches de sa robe de chambre le paquet de cigarettes et dans l'autre, le briquet Ronson, qui sentait le gaz.

    Le taureau monta à nouveau sur la vache pendant qu'un groupe de merles bleus descendait en piqué, compétition chaotique au milieu de la bananeraie.

     La vache se retrouva pleine et le temps commença à passer.

     (...)

 

 

p.34/35

 

      (...)

     Pendant ce temps, le veau, qui ressemblait encore à un bulbe d'oignon, voyait ses cellules se multiplier dans les profondeurs des eaux. Les vaches se léchaient l'une l'autre. Elias avait amené l'arsenic pour brûler les verrues du pis de celle qu'on appelait parfois Etoile, mais l'une des brûlures s'infecta, se remplit de parasites et à présent Pacho, couché sur le dos comme un mécanicien, les retirait avec sa bouche pendant que Carlina, Horacio et Alvaro tenaient la vache, les uns du côté de la tête, les autres du côté des pattes entravées, pour éviter que sous le coup de la douleur elle ne lui écrase la tête avec ses sabots. Elias était en arrière, prêt à l'aider au cas ou l'animal se mettrait à tirer si fort qu'ils seraient entraînés. Quand ils la libérèrent, Elias sortit un carnet de sa poche, nota quelque chose de son écriture rapide et anguleuse, électrique, tout en bas d'une page déjà noircie de mots, puis le remit à sa place. Il commença à peler une orange et une autre idée lui traversa l'esprit; il essuya le jus des pelures avec un mouchoir, sortit à nouveau carnet et crayon et la nota, pour la développer plus tard, peut-être. En général, les remarques inscrites dans ce carnet étaient concises, sortes d'abréviations. «Tout est drame entre ciel et terre», écrivit-il cette fois-ci. «La Vierge met toujours l'Enfant au monde.»

     (...)

 

ch 3 p. 121


      (...)

    A deux heures moins le quart, à peine était-il arrivé dans son cabinet qu'on lui amena le plus jeune des garçons de don Abraham Saldarriaga, qui venait de se faire trancher la main gauche par un hachoir à canne à sucre. Dona Mercedes, la maman, transportait la main dans un seau rempli de glace. Au même moment, Horacio téléphona et dit qu'il avait pensé que la meilleure des solutions était peut-être de tirer le veau avec la Volkswagen, parce que là, ils tiraient, lui, Alvaro, Carlina et Pacho, et l'animal ne sortait pas.
    «Ne sois pas barbare, Pacho Luis», était sur le point de dire Eladio. La main, dans la cuvette, était belle et fine; avec les ongles rongés.

     (...)

 

 

Publié dans Fiction

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