"Ouatann", d'Azza Filali

Publié le par Emmanuelle Caminade

"Ouatann", d'Azza Filali

Le dernier roman d'Azza Filali, essayiste et romancière tunisienne, s'avère aussi difficile à résumer que son titre à définir, Ouatann signifiant en arabe à la fois pays, patrie et foyer. Aussi, pour en prendre véritablement la mesure, ne peut-on se contenter d'une analyse univoque et superficielle.

Une première lecture un peu  déroutante

 

Le livre s'ouvre sur un premier fil narratif très prégnant mené au présent et à la première personne par l'héroïne, Michkat, une avocate divorcée d'une quarantaine d'années travaillant à contre-coeur dans un cabinet juridique de Tunis sous les ordres d'un patron fourbe et véreux. Une femme piégée, insatisfaite, qui ne semble plus trouver plaisir à la vie que dans la dégustation quotidienne de pâtisseries, une femme lâche mais tourmentée qui aspire à autre chose. Malheureusement, personne dans son entourage ne peut l'aider, son père se soumet toujours à l'ordre établi, sa mère impotente perd la mémoire et son frère s'est exilé au Canada. Elle ose pourtant vaincre sa peur dans une «inspiration»  soudaine et présenter sa démission, prenant le risque insensé de «donner  un tournant» à sa vie sans trop savoir où cela va la mener...

Le lecteur s'attend à la suivre dans cette aventure quand, de manière déroutante, l'auteure entame un second récit, au passé et à la troisième personne, qui semble n'avoir aucun lien avec le précédent si ce n'est le «marasme ambiant» de la société tunisienne dans lequel il se déroule et le «basculement» soudain de la vie du personnage qu'il introduit. Car Rached qui subissait, lui avec indifférence, la banalité mécanique de son quotidien voit soudain son parcours transformé suite à l'apparition quasi irréelle de Faïza. Ayant été contacté par Mansour, un ancien camarade soumis à de puissants commanditaires qui le font chanter, ce joueur de cartes invétéré s'engage en effet dans une aventure des plus louches susceptible de lui faire gagner beaucoup d'argent. Il est ainsi indirectement conduit à renoncer à son emploi de fonctionnaire, à abandonner femme et enfants, et à gagner la campagne la plus reculée du pays. Et ce qui aurait pu être un roman psychologique prend alors plutôt l'aspect d'une intrigue de série noire.

Les deux récits commencent par alterner, puis très vite on perd de vue le premier et l'auteure effectue de nombreux détours narratifs dans l'espace et dans le temps. Azza Filali croise alors de multiples personnages de tous horizons, parfois à peine incarnés mais jamais abordés pour autant de manière manichéenne, peignant par petites touches successives, dans un style souvent incisif et avec un ton ironique, un vaste portrait de la société tunisienne de la fin des années 2000 (le livre a été écrit juste avant la révolution). Elle dresse ainsi une fresque réaliste, lucide et peu reluisante de cette Tunisie moderne corrompue par l'argent en proie à de grands projets immobiliers. Une société fragmentée profondément inégalitaire où règnent l'hypocrisie et la lâcheté à tous les niveaux, une société malade, asphyxiée, dont les membres ne partagent plus grand chose si ce n'est le silence et la soumission, la solitude et l'enfermement.

Ouatann  semble  alors  plus  s'apparenter à  un  roman social  qu'à un roman  noir,   d'autant  plus  que  l'intrigue  souffre  d'un  manque  de resserrement. Et s'il y a bien un mystère à déchiffrer, il dépasse de beaucoup la rationalité d'une énigme policière. L'atmosphère mystérieuse provient de plus en plus du climat onirique dans lequel baigne en partie ce livre, qui coexiste étonnamment avec le réalisme de la plupart des personnages et des situations évoqués. On ressent une étrange impression de dédoublement, ce qui se passe ou se dit en surface semblant faire remonter des échos secrets des profondeurs. Car Ouatann revêt aussi une autre signification, un sens caché, enfoui, vers lequel le lecteur, comme l'héroïne semble guidé.

 

Vers une lecture plus souterraine 

 

Et cette lecture en profondeur transcendant toutes les autres lectures s'éclaire progressivement à mesure que convergent les deux histoires. Ces deux fils narratifs nous mènent en effet à une étrange villa ouverte sur la mer, perdue dans la campagne non loin d'un village oublié. Et on finit par comprendre que leur seul but était de réunir l'héroïne ouvrant le roman au héros dont Rached, dans le deuxième récit, était chargé de préparer l'arrivée et de surveiller le séjour. Cette villa s'avère en effet être la maison d'enfance de Michkat, louée au noir et à son insu par son gardien cupide à Rached. Ce dernier doit y héberger de manière transitoire et dans le plus grand secret un certain Naceur, ingénieur condamné pour une sombre affaire de béton trafiqué ayant mal tourné, et tiré de sa prison pour y être expatrié avec de faux papiers vers l'Allemagne en échange du cautionnement technique d'une nouvelle escroquerie à la construction.

 

C'est là qu'à l'occasion d'une de ses visites régulières, l'héroïne va retrouver par hasard (pourrait-on croire à première vue) ce personnage qu'elle avait croisé quinze ans auparavant en tant que stagiaire lors de l'instruction de son procès. Une rencontre qui constituera le terme de l'aventure de Michkat et fera de Ouatann une sorte de roman identitaire initiatique pouvant servir de modèle à la Tunisie à venir. Et la conclusion qui ramène Rached à la case départ, montre bien qu'il ne fut, comme le second récit conduit à travers lui, qu'un simple intermédiaire, et que seul le basculement volontaire de la vie de Michkat pouvait déboucher sur une victoire en ouvrant un nouvel horizon plein d'espoir.

Ouatann revêt ainsi une signification hautement symbolique et l'espoir de voir la lumière vaincre les ténèbres, de pouvoir sortir à l'air libre, apparaît bien comme la respiration-même de ce livre qu'on ne peut approcher véritablement qu'au travers d'une lecture métaphorique et onomastique quasi psychanalytique s'attachant au dessous des mots. C'est dans cette approche que se révèle à mon sens l'intérêt majeur de ce roman à la construction habile. Et, plus encore que dans le rythme de la phrase ou la vigueur du langage, dans les images et les champs lexicaux récurrents, c'est dans le choix précis des mots, dans leur polysémie et leur ambivalence, qu'il faut chercher l'originalité du style d'Azza Filali.

 

La Tunisie pré-révolutionnaire des années 2008/2009 qui est décrite dans ce livre est une Tunisie «grise», sans couleurs, qui «manque d'air» et cherche en vain sa «respiration», une respiration «citoyenne». Elle semble devenue un pays de «faussaires» où on ne peut plus que «survivre», un pays acculé à la mer qui au lieu de revivifier cette terre de son air frais comme elle le devrait, incite ses habitants à fuir vers les côtes voisines d'Italie ou à un exil plus lointain, comme si construire une vie heureuse dans sa patrie n'était plus possible. Car il ne reste plus pour cimenter l'édifice que du béton trafiqué qui multiplie les «fissures» et fragmente toute la société.

Plus de ciment non plus dans les foyers qui éclatent, la Tunisie est devenue «la championne des divorces» et la «conjugalité rance» pousse bien des femmes à porter «le deuil» en s'enfermant derrière un foulard noir. Ni les institutions (police, justice, école ...), ni la religion ne protègent des Tunisiens ne partageant plus rien, pas même les mots qui, devenus «incolores et exigus», «trahissent». On ne peut plus se fier à personne, chacun est enfermé dans sa prison solitaire.

Quels territoires recouvre donc Ouatann ?

 

Un espace géographique émietté que l'auteur nous fait «arpenter» sans cesse, prenant en surface la mesure du désastre, constatant les écarts entre la capitale, ces petites villes de province et les campagnes reculées dont les villages ont perdu jusqu'à leur nom. Une société qui a «expulsé» les plus pauvres, comme elle a expulsé les morts français des cimetières, pour de juteux projets immobiliers, pour enrichir une élite mafieuse en édifiant une Tunisie urbaine moderne où fleurissent les complexes touristiques, oubliant des pans entiers de son territoire.

Il n'y a pas de patrie sans partage ni sans histoire. Et on ne peut véritablement comprendre ce qui arrive à la Tunisie qu'en creusant en profondeur, ce que symbolise très bien cette «maison de la plage», cette maison ayant abrité l'enfance heureuse de Michkat autour de laquelle s'articule tout le roman. Les allées de son mystérieux jardin semblent en effet ne mener nulle part si ce n'est s'enrouler sur elles-mêmes, tandis que son sol renferme, outre la tombe de Monsieur Jacques, le Français qui l'a construite à l'époque coloniale, de multiples caches et abris souterrains dont certains ont servi pendant la guerre d'indépendance et où sont conservés de vieux carnets retraçant l'histoire de son premier propriétaire et tous les livres lus par l'héroïne. On ne peut donc oublier les fantômes ni détruire les traces du passé.

 

Mais pour redonner espoir il faut pénétrer des territoires plus intimes, retrouver la chaleur du foyer, les mots partagés, ranimer cette lumière vacillante que chacun porte en soi, retrouver la pureté perdue de l'enfance, écouter les chants de la mère de Michkat auxquels se raccroche sa mémoire défaillante, et savoir braver la tempête sans écouter celui des sirènes qui poussent à déserter la terre de ses ancêtres. C'est bien cette lumière enfouie au sein de l'héroïne - dont le prénom Michkat vient de la sourate du Coran Ennour ("la lumière" ) et désigne une "niche abritant la lumière"- qu'il faut extraire de sa prison. Et seul un combat contre soi-même peut conduire à la victoire.

Michkat trouvera dans une  "inspiration" - terme se rapportant tant au souffle respiratoire de la vie qu'à l'étymologie latine "in-spiritum" ("l'esprit en soi") - le courage d'amorcer ce chemin et Rached (étymologiquement "le bon guide" ou "le bien guidé"), soumis à l'hallucination de Faïza ( "la victorieuse" ) et recruté par Mansour ("victorieux par aide divine") guidera Naceur ("le victorieux" ) - vers sa maison, permettant ainsi à ces deux héros de se rencontrer, de retrouver la parole, les mots vrais de l'échange et du partage, et de reconquérir la lumière.

Le sacrifice de Mansour, jadis sauvé de la tempête par Naceur, et trouvant enfin la force de sortir de sa «vie régentée» pour retrouver son «honneur» achèvera de sauver Naceur qui refusera lui aussi le déshonneur, renonçant à la fuite et à l'argent pour rester modestement dans ce village oublié sous le nom de Nouri ("de nature lumineuse"). De même Michkat refusera ce poste à Vancouver proposé par son frère, préférera retrouver Nouri et sa maison au bord de la mer chargée de tant de souvenirs, renonçant à la vendre malgré ses difficultés financières consécutives à l'abandon de son emploi.

 

Ouatann nous parle ainsi avant tout de la construction d'une identité ne pouvant se faire que dans l'altérité et la mémoire, qu'il s'agisse des individus ou des peuples, et son auteure semble croire au salut, à la capacité de retrouver à la fois son honneur et un langage commun.

A la veille de la révolution Azza Filali paraissait ainsi confiante en l'avenir de la Tunisie.

 

Azza-Filali.jpg

Ouatann, Azza Filali, éditions Elyzad, 2012,391 p.

Article écrit dans le cadre de "La voie des indés" et notamment du partenariat Libfly/Elyzad

Vous pouvez consulter aussi un extrait du beau texte d'Azza Filali dans le recueil collectif  Enfances tunisiennes, texte qui m'avait donné envie de lire cette auteure.

Retour Page d'Accueil

A propos de l'auteure :

http://www.elyzad.com/index.php?option=com_content&view=category&layout=blog&id=16&Itemid=13&auteur=30

 

EXTRAITS :

 

I

p.9/11

 

      Sur la page vide du dossier, je dessine un poisson.

  Assis devant moi, l'homme vante les mérites de son projet. Costume anthracite, cravate coquelicot, voix de crécelle : «Vous avez saisi, maître ?»

    - Absolument.»

    Je n'ai rien saisi, sauf trois papiers que l'homme m'a tendus par-dessus la table, trois babioles sans valeur juridique; il poursuit : «Nous envisageons de recruter cinq cents personnes. Voilà cinq cents familles à l'abri du besoin, l'opération est profondément citoyenne !»

    Comment la citoyenneté du projet m'a-t-elle à ce point échappé ? Je baisse la tête vers les documents, les examine de nouveau. Aucun doute, cette transaction est une escroquerie absolue : dans un quartier d'affaires, quelques maisons branlantes, entourées de buildings où on fait de l'argent. Démolir les maisons, édifier un centre de loisirs : boutiques, cinémas, salles de sport, piscine, bodybuilding, massage thaï; l'homme étale un plan sur lequel je me penche : une tour, cernée de gazon; sur l'herbe, des silhouettes en jogging, suant le loisir par tous leurs pores. «L'édifice deviendra un poumon pour le quartier, la voix a des inflexions triomphantes, que dis-je, pour toute la ville : entre deux dossiers piquer une tête, s'offrir un massage des pieds ... Respirer, maître, respirer !»

  J'acquiesce, la respiration semble être une priorité dans les projets immobiliers de mon client. La sienne, de respiration, s'échappe, maigre et filante, de deux lèvres grises. «Pour cela, il faut que les autorités acceptent de déloger les propriétaires qui refusent de ... euh, quitter leurs maisons.»

   Nous y voilà ! Mon rôle est de plaider la cause de l'édifice-poumon, convaincre les malheureux propriétaires qu'une tour de loisirs, au milieu de buildings informes, est un acte citoyen auquel ils ne peuvent qu'adhérer. Pour cela, leurs maisons branlantes doivent plier bagages, et eux avec. «Ils seront largement indemnisés, tout est prévu», ajoute l'entrepreneur.      

   L'homme m'a été envoyé par Si Hatem Ouerghi, mon patron, bâtonnier de l'ordre des avocats, fervent adepte de la justice entre deux eaux...

    «Savez-vous, maître, ce sont des hommes comme moi qui font bouger les choses ! Mais il me faut le concours de personnes de votre niveau ; le pays nous attend.» J'entame un autre poisson, bleu, tacheté de blanc : une raie manta de Jamaïque.

     (...)

XVI

p.273

     (...)

     Le visage du jeune homme vira au violet : «Tu n'as toujours pas compris : la carte de séjour ne suffit pas, c'est la nationalité que je veux, je n'ai plus de temps à perdre ! Quand je pense que je t'ai écouté, que j'ai passé quatre ans à préparer cette maîtrise qui ne m'a rien appris, sauf un boulot de merde, à cinq cents dinars par mois... Que veux-tu que je fasse avec cinq cents dinars ? Il y a des gens qui claquent le double à un dîner, et toi, tu veux que je vive de ça !» L'homme âgé gardait le silence; ses chaussures défraîchies étaient cirées avec soin. Puis, il se détourna et s'éloigna vers les arcades menant à la Médina. Le jeune home rejoignit une blonde javellisée, postée devant le consulat; je me levai. Un instant, mes yeux s'attardèrent sur Ibn Khaldoun serrant son livre, qu'aurait-il pensé de tout cela ? Entre la détresse du père et la colère du fils, aurait-il trouvé des mots pour combler les lignes de brisure qui, partant de ces deux-là, traversaient tant d'êtres, émiettant le pays en arpents qui ne parlaient plus la même langue ?

    (...)

XVII

p.301/303

    (...)

   Pourquoi ai-je dis cela ? Mes déboires professionnels ne concernent personne; mais je me sens lasse ce soir... Lasse de ne rien dire, de garder pour moi, cultiver la réserve comme une plante vénéneuse et stérile. Pourquoi ne parlerais-je pas avec cet homme ? Il part demain, je ne le reverrai plus... Parler, mais de quoi ? Mes sujets s'effritent.

     «Que comptez-vous faire ? demande Naceur.

     - Chercher un autre employeur et recommencer.

     - Quel gâchis !» dit-il; dans le noir, je ne discerne plus son visage.  

  «Pourtant, cette maison est superbe ! Sauvage, paumée et en même temps si belle... une beauté qui ne trouve pas preneur, comme vous.»

     Je me dresse, la bouche pleine d'invectives, mais rien ne sort, mes épaules s'affaissent, cet homme a raison, il n'a rien dit que je ne savais déjà !

Naceur poursuit : «J'ai appris que vous vouliez la vendre. Si mon temps m'appartenait, je l'aurais achetée, pour la mettre à l'abri de vos états d'âme !»Son visage se rapproche du mien; dans l'obscurité l'éclat de son regard me transperce. «J'aime votre prénom, il dégage une clarté sourde et forte qui vous ressemble, comme une lumière sous la peau.» Sa voix enfle, pour aller plus haut que le vent : «Vous êtes là, à vous demander qui vous êtes et quel chemin suivre, vous croyez que la vie va s'arrêter et vous attendre ? Pendant ce temps, les crapauds courent dans votre maison, l'eau monte, bientôt elle couvrira le jardin, inondera la terrasse, puis envahira les chambres, une à une , quant à vous...», il me frôle, hagard, «Vous continuerez d'errer, au gré des jours.» Sa respiration s'accélère, se fait sifflante, comme si elle sortait d'une vieille locomotive, une voix sans âge, traversée de soubresauts. «Michkat, joli prénom ! Mais les flambeaux rendent l'âme quand la tempête arrive

(...)

Publié dans Fiction

Commenter cet article

dasola 03/12/2012 17:53


Bonsoir, personnellement, je n'ai pas forcément tout ce que tu décris dans ton article mais j'ai trouvé ce roman agréable à lire et très bien écrit. Elle sait décrire des lieux comme cette maison
"du Français". Une belle découverte. Bonne soirée.