"Le dernier été d'un jeune homme", de Salim Bachi

Publié le par Emmanuelle Caminade

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En cette année du centenaire de la naissance de l'illustre écrivain, Salim Bachi offre un deuxième regard algérien sur Camus avec Le dernier été d'un jeune homme. Un hommage moins critique que celui rendu par Salah Guemriche dans Aujourd'hui Meursault est mort, mais qui n'a rien des célébrations monolithiques habituelles. C'est en outre un roman à part entière même s'il s'appuie sur l'oeuvre de Camus publiée dans la bibliothèque de La Pléiade *, sur ses correspondances et ses notes prises au cours de son voyage vers l'Amérique du Sud, et sur les biographies d'Olivier Todd et de Michel Onfray...

Pour tenter de comprendre le «personnage énigmatique» de l'écrivain et son oeuvre, Salim Bachi s'intéresse surtout à la psychologie de l'homme, marquée par son enfance algérienne, à son environnement familial, aux événements qui ont forgé son âme adolescente, aux livres qui ont enflammé son imaginaire... Et, très habilement, il lui confie le "je" de la narration, procédé romanesque idéal pour donner à ses propos des accents de sincérité convaincants.

 

Nous sommes en plein été 1949. Auteur désormais célèbre depuis La Peste, Albert Camus a été invité au Brésil. Au cours de cette traversée qu'il a acceptée pour fuir un quotidien qui lui pèse et un monde parisien dans lequel il n'est pas lui-même, il est atteint d'une rechute de tuberculose et comprend que «sa jeunesse est terminée». Enfermé sur ce bateau où il ne peut se défendre d'une certaine «honte de voyager en première», il converse avec les passagers, travaille dans sa cabine au manuscrit des Justes, y tient régulièrement son journal, se remémore les épisodes de son enfance, et surtout de son adolescence et de sa vie de jeune adulte. Et, rendu fiévreux par la maladie, il s'abandonne à ses rêveries, à ses angoisses et ses délires.

C'est «un voyage aux allures de drame» où, côtoyant un passager au nom prémonitoire, Camus se trouve à nouveau confronté à «cette fin promise à dix-sept ans». «Encerclé» par la mer, par cet océan lui ouvrant les abîmes entrevus par Achab, assailli par la mélancolie, il s'accroche à une femme - tant charnelle que fantasmée - incarnation de son destin, de son désir de vivre et de sa mort prochaine.

 

Le récit, déroulant en allers et retours le passé de Camus et le présent de sa traversée, instaure une sorte de ressac entre le «soleil brûlant» de l'Algérie de sa jeunesse, entre la lumière de ces femmes incandescentes successives dans lesquelles il puise des forces sans cesse renouvelées, et les «flots amers de la mort». Il se divise en vingt parties, correspondant sans doute aux vingt jours du voyage - ou à ces vingt ans dont Camus ressent cruellement le besoin «pour achever son oeuvre» et donner ainsi un sens à son absurde vie : «Je n'ai rien dit encore, rien d'essentiel».

On est très vite conquis par la simplicité de l'écriture qui nous fait entrer de manière naturelle et vivante dans la perception du monde du jeune homme au fil de ses sensations et de ses sentiments. Un style sur lequel se greffent dans une grande fluidité des élans lyriques pleins de ferveur et d'émotion. Qualités s'apparentant peut-être à cette «clarté de l'expression» que Camus aimait tant chez Gide, l'auteur d'Amyntas comme celui des Nourritures terrestres.

Le monde du jeune Camus est au départ très circonscrit, pauvre mais joyeux malgré l'absence du père et d'une mère «emprisonnée dans son silence» depuis la mort de ce père jamais connu. Un monde maternel proche et étranger dont il est exclu et qu'il aimerait comprendre (contrairement à cet autre monde inconnu qu'il côtoie visiblement sans grande curiosité : celui des Arabes). Et le roman montre bien le choc déterminant de la maladie, de cette confrontation précoce à la mort. Une maladie qui placera Camus en retrait du monde, en dépit de sa sociabilité et de sa mondanité apparentes. Dépossédé de sa «jeunesse éternelle», des espoirs qu'il avait nourris - la tuberculose lui interdisant le football, comme le concours à l'agrégation de philosophie ... -, il s'évadera dans cet «univers de papier» merveilleux, et dans cette «passion des femmes» qui seule lui permet de faire à nouveau corps avec le monde, nourrissant l'ambition de laisser une oeuvre témoignant de cette vie éphémère qu'il ne se résigne pas à voir oubliée comme celle de son père.

 

Mais dans le dernier tiers du livre le récit s'infléchit, devient un peu lourd et répétitif (notamment concernant les femmes), didactique même, et on s'étonne de voir l'auteur revenir sur des clins d'oeil déjà éloquents pour préciser par exemple la signification de Charon et de Moira ! Le narrateur perd de sa touchante candeur et semble parfois animé par le désir de convaincre. Alors que ses notations illustraient clairement sa perception européenne des «Arabes», des indigènes, comme une «masse indistincte» (puis individualisée mais esthétisée à la manière de Gide) et même – dans ces magnifiques pages sur la Casbah et ses premières étreintes avec une prostituée kabyle - sa vision orientaliste fantasmée des femmes, ses explications ne cadrent pas toujours avec ce que l'on devine entre les lignes.

C'est que, si la date choisie par l'auteur lui permet d'éviter les polémiques liées à l'attitude de Camus pendant la guerre d'Algérie, elle ne peut évacuer la question du colonialisme et du racisme. Les longs passages évoquant la sensibilité – réelle - du jeune écrivain à la misère, aux injustices et aux inégalités dont sont victimes les Arabes, ainsi que son engagement aux côtés de ses - rares – amis arabes, ou plutôt camarades du Parti, tranchent avec le surprenant raccourci initial sur les massacres de Sétif et de Guelma couverts en 1945 par le rédacteur de Combat, tandis que le texte montre de manière récurrente l'assimilation dans son esprit du colonialisme aux «gros colons».

On sent de plus qu'un fort désir de justification de L'Etranger (1942) - roman à l'interprétation généralement contestée, à juste titre, par les Algériens - occupe le narrateur qui en explique la gestation, voire la signification, de manière très appuyée (il revient ainsi sur les référence initiales - et explicites - au procès de Garine dans Les Conquérants de Malraux, à ces nombreux procès auxquels il assista en tant que journaliste ...).

Et l'on ne sait pas trop s'il faut voir là une volonté de l'auteur de souligner les contradictions de Camus, un peu vite évacuées dans des phrases lapidaires qui auraient mérité d'être développées («Je n'ai jamais réussi à combler l'écart entre mes paroles fraternelles et mes actes»/«Jamais je ne dévoile cette force brute (...) L'Etranger est né de cette pulsion obscure que je porte en moi depuis l'enfance»), ou s'il a été influencé par ses sources...

Toujours est-il qu'un certain malaise saisit le lecteur et qu'il se départit quelque peu de cette empathie ressentie au départ pour un jeune Camus qui, désormais, ne le convainc plus totalement .

* Edition dont l'appareil critique est  notamment remis en cause par Yves Ansel dans son récent essai Albert Camus totem et tabou, jugeant un de ses auteurs notamment trop inféodé aux interprétations, aux justifications  données par Camus lui-même ( dans la préface d'une édition ultérieure, et semblant répondre - avec une certaine mauvaise foi - aux critiques qui lui avaient été adressées ...)
  

( Article publié tout d'abord sur La Cause littéraire, le   01/10/13 ) 

 

Le dernier été d'un jeune homme, Salim Bachi, Flammarion, 25 septembre 2013, 270 p.

 

 

A propos de l'auteur :

Salim Bachi est né à Alger en 1971 et a vécu à Annaba jusqu’en 1996. Il a quitté l’Algérie en 1997 afin de poursuivre ses études de lettres à Paris (obtenant un DEA de lettres modernes sur l'oeuvre romanesque d'André Malraux) et a été pensionnaire de la Villa Médicis à Rome d’avril 2005 à mars 2006. Il est l'auteur de sept romans, Le chien d'Ulysse (2001), La Kahéna (2003), Tuez-les tous (2006), Le silence de Mahomet (2008), Amours et aventures de Sinbad le marin (2010), Moi Khaled Kelkal (2012), Le dernier été d'un jeune homme (25 septembre 2013), d'un récit, Autoportrait avec Grenade (2005), d'un recueil de nouvelles, Les douze contes de minuit (2006), sans compter les nouvelles publiées dans plusieurs journaux ou revues. Il voyage beaucoup, notamment en Europe et au Maghreb, pour défendre une certaine idée de la littérature, donnant des conférences auprès des étudiants et des lecteurs, dans les universités et les instituts culturels.

 

EXTRAITS :

III

p.20/21

 

(...) Maman s'était enfuie en pleurs. Elle s'était enfermée dans sa chambre. Je l'avais rejointe, elle pleurait sur son lit. Je lui dis qu'elle était belle. Elle me fit signe de partir. Je pleurai à mon tour. Mon enfance fut souvent une solitude et pourtant, elle ne fut pas malheureuse. A Belcourt, nous étions de pauvres gens qui ne se sentaient pas défavorisés. La pauvreté était naturelle pour nous et je n'avais jamais entendu de plaintes ou de récriminations à ce propos dans ma famille. Là, je ne parle pas des Arabes, misérables, eux. Je ne connaissais que les cireurs de chaussures, ces yaouleds qui stationnaient autour des places et se précipitairent sur les Européens qui tendaient le pied en discutant ou en siffflant les filles. Qui se souciait alors de ces silhouettes dans le décor ? Les Arabes ne se plaignaient jamais, m'avait dit un jour grand-mère.

(...)

p.32

(...)

J'ai de la peine à respirer et mal à la poitrine. Une douleur sourde, profonde, irradie dans tout mon corps. Ça a commencé par un rhume un peu plus fort que d'habitude. J'ai toussé pendant l'été. Un jour, à la plage, en compagnie d'oncle Gustave et de tante Gaby, je me suis évanoui en plein soleil. J'ai continué à me baigner, pourtant, jusqu'à la fin novembre, en dépit de la fatigue. J'ai aussi repris les entraînements de football au Racing universitaire d'Alger, le RUA.

Je suis un excellent gardien de but. J'ai une bonne détente, de l'anticipation et j'entretiens le moral de mon équipe par mon charisme. Je sais faire le pitre pour détendre l'atmosphère et remobiliser les troupes, organiser la défense, lorsque cela est nécessaire. Un vrai chef. J'ai grandi d'une vingtaine de centimètres depuis que j'ai obtenu mon baccalauréat l'été dernier. Les femmes ne me regardent plus de la même manière.

J'ai dix-sept ans et je vais mourir. Nous sommes en décembre et je suis au lit, grelottant de fièvre.

(...)

V

p.50/51

(...)

Elle me fit asseoir sur la couche en laine et me carressa le visage, ce qui me calma. Elle enleva sa robe pendant que j'écoutais, par la minuscule fenêtre, le bruissement du vent et le ressac de la mer qui, lorsque la brise soufflait du large, s'entendait avec la netteté d'un son pur, envoûtant comme les baisers dont elle me couvrait. Son haleine était légère et son souffle puissant, alors que le mien, plus ténu, saccadé parfois, ne voulait pas se laisser capturer. Elle le libéra en me déshabillant et en me couvrant de tout son corps devenu une voile immense; j'étais emporté par ce torrent de gestes, de soupirs, de frôlements et de morsures qui se mêlaient à la mer dont le bruit hypnotique montait des remmparts de la Casbah alors qu'elle me chevauchait, sa chevelure recouvrant son visage de madone brune, ses cuisses mouillées contre les miennes, son sexe doux et ouvert comme une fleur sombre, grotte où couvaient des incendies, et qui, enveloppant le mien, allait et venait, puis s'arrêtait à l'acmé du plaisir, avant de battre avec le ressac, rapide et vif, tant et si vite que je hurlais pendant que les mouettes fouillaient l'écume à la recherche d'un morceau de poisson, et que la ville se contractait, tombait en ruine du haut de ses murs, sombrait dans la mer.

(...)

VIII

p.83

 

Etendu sur ma couchette, dans le vacarme des machines, j'imagine mon sang filant sous l'étrave du bateau vers des confins obscurs. Il file vers les ombres, sans doute les ramures de ces arbres aux noms exotiques qui m'attendent au Brésil. Il glisse vers les masses sombres, sous les frondaisons où glapissent des singes, où jacassent des oiseaux multicolores. Il court sur l'eau, animé d'une vie propre. Il suit le fil rouge tendu entre le navire et le rivage incendié par les trombes d'eau. Bientôt les ombres se lèveront, attirées par le sang. La cohorte de morts marchera vers moi pour exiger sa part de chair et de vie.

(...)

XII

p.142

(...)

Nous marchions entre les géraniums aux fleurs rouges et les asphodèles géants, respirant les exhalaisons lourdes des absinthes.

Simone ôta ses sandales.

- Fais attention, il y a peut-être des scorpions.

- Je veux sentir la terre sous mes pieds.

Encerclé par les ruines, j'imaginais la vie des hommes qui jadis vécurent ici dans la gloire d'un jour d'été. A présent, ils ont regagné le royaume des ombres. Ils n'auront pas existé en vain, eux, qui auront aimé sans mesure. Nous allions, à notre tour, à la rencontre de l'amour et du désir.

Nous traversâmes le forum, dont les dalles envahies d'héliotropes grimpaient vers la basilique Sainte-Salsa, poussées par une nature éclatante, emportées par la symphonie des cigales et des vagues entre les bougainvilliers aux fleurs pourpre et les tamaris agités par la brise.

Le coeur empli de joie, je respirais cet air chaud et parfumé qui dilatait mes poumons. Le monde exultait autour de moi et je retrouvais mon souffle, celui que la maladie avit presque éteint. J'oubliais les dieux enseignés par nos professeurs. Ici, sous le ciel, contre la mer, la philosophie avançait pieds nus. C'était cette image que je voulais fixer pour l'éternité.

(...)

 

Publié dans Fiction, Biographie

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Pierre Ahnne 04/01/2014 18:06


Je viens de faire de même !

Pierre Ahnne 04/01/2014 09:22


Je suis assez d'accord avec vous, et même pire... Voir, si ça vous intéresse, l'article que j'ai moi-même consacré au roman de Bachi:


http://www.ahnne-et-petel.fr/article-le-dernier-ete-d-un-jeune-homme-salim-bachi-flammarion-121596463.html


J'en profite pour vous dire mon admiration pour votre blog, si rigoureux. Si vous êtes d'accord pour un échange de liens, je le ferais volontiers figurer parmi les sites recommandés sur mon
propre blog.

Emmanuelle Caminade 04/01/2014 11:51



 


Merci de votre passage sur ce blog.


J'ai été déçue par ce livre de Salim Bachi, un auteur de talent dont j'avais beaucoup apprécié les qualités de style dans Le chien d'Ulysse  ou, plus récemment dans Moi Khaled
Kelkal.


Et si vous voulez sortir du consensus idolâtre, il vaut mieux lire l'essai-fiction de Salah Guemriche  Aujourd'hui Meursault est mort, un hommage critique fantaisiste, drôle,
insolent et fort bien documenté, sans doute plus proche du "vrai Camus"...


J'ai découvert avec plaisir votre blog littéraire que je mets en lien sur le mien.