"Le Seigneur vous le rendra", de Mahi Binebine

Publié le par Emmanuelle Caminade

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Après Les étoiles de Sidi Moumen, roman initié par les attentats du 23 mai 2003, se déroulant dans cette ville cloaque à la lisière de l'insouciante et bourgeoise Casablanca, dans cet enfer qui en avait nourri les jeunes kamikazes, le dernier livre de Mahi Binebine revient sur cette fracture du Maroc en deux mondes étrangers et sur la fabrication de destins inéluctables, mais dans un registre beaucoup plus souriant. 

Le Seigneur vous le rendra   se situe à Marrakech, ville natale aimée - et déjà célébrée en 2008 dans un recueil de nouvelles, Le griot de Marrakech -, où l'auteur est revenu vivre après de longues années passées à l'étranger. C'est un conte burlesque, plein de vie et de fantaisie, de malice et de tendresse, qui rend hommage aux petites gens de cette médina animée où il vécut son enfance et à ses gosses miséreux auxquels il invente un avenir possible. Un conte dont la lumière transcende l'ombre, disant pourtant la pauvreté et la crasse, la violence et la noirceur mais avec humour et légèreté, sans colère ni pathos, sachant surtout éclairer la beauté de la «ville ocre» et de «ce peuple avenant et paisible» derrière «toute cette laideur».

C'est l'histoire d'une émancipation, du passage de la dépendance et de la résignation à la liberté, histoire individuelle d'un enfant devenant adulte qui pourrait s'élargir à celle d'un peuple. Et c'est le héros-même qui prend la parole pour retracer avec le regard lucide de l'innocence les différentes étapes de cette construction de soi qui, de naissance en métamorphoses et en renaissances, lui permirent de s'affranchir. D'échapper successivement à sa mère, à ses frères, puis à son mentor - le bien nommé Monsieur Salvador qui lui fera découvrir les livres dans sa luxueuse et paisible villa des quartiers résidentiels et l'incitera à l'écriture -, et de sauter «sans filet dans l'inconnu» avant de revenir adulte et libre auprès des siens.

Mahi Binebine réunit ainsi les deux faces paradoxales de Marrakech, celle de la médina surpeuplée et de la ville résidentielle riche et cultivée, en revendiquant à la fois la fidélité aux siens et l'ouverture apportée par la ville nouvelle au travers d'un héros conciliant harmonieusement ces deux mondes, semblant rendre possible l'émancipation au sein même du Maroc et dispensant ainsi un message d'espoir.

 

 «Né à l'oeil» et même «en taxant celle qui [lui] avait facilité l'accès à la lumière», Mimoun Ben Abdallah dont la mère vit là «un heureux présage et le signe évident d'une brillante destinée» entame d'emblée une «carrière de nourrisson». Veuve ayant déjà à charge une nombreuse famille, «Mère» le loue en effet sans vergogne à des mendiantes, et toute la médina s'arrache bientôt les services de ce «véritable génie de la mendicité». Grisée par l'enrichissement soudain qu'il lui procure auquel elle n'envisage pas devoir un jour renoncer, elle s'attache de manière monstrueuse à «empêcher à tout prix [l']inéluctable croissance» de son fils en lui comprimant les jambes de bandelettes, puis les bras, tout en restreignant son alimentation et la lui administrant au biberon.

Passant d'une «panse» à l'autre – ce qui lui permet de détailler les trésors plus ou moins ragoûtant des «morphologies féminines» qui l'accueillent -, puis transporté dans une nacelle à roulette par son frère Tachfine le petit cireur de chaussures, ce curieux «bébé-momie» au visage de garçon dont le sexe et l'esprit ne voient pas la croissance altérée a tout loisir pour observer cette véritable «cour des miracles» qui grouille autour de lui. Trouvant malgré ses souffrances bien des agréments à cette position, il ne cherche pas à quitter sa «bulle», s'ingéniant à inventer de nouveaux tours le transformant en «bête de cirque» ou en «bébé savant» pour capter le regard des badauds et maintenir l'attention sur lui, ce qui l'amènera néanmoins un jour à quitter ses bandelettes pour s'exhiber nu et tirer profit encore plus grand de ses difformités.

Mais une fois les jambes libérées, il apprendra peu à peu à marcher et «le paysage alentour [prendra] une autre dimension». Le processus de libération enclenché s'avérera désormais inéluctable, confirmant ainsi les prédictions antérieures d'une voyante et l'impuissance des manigances de sa mère à en empêcher la réalisation...

 

Mahi Binebine ne révolutionne certes pas la forme mais son écriture simple, familière et précise est très évocatrice, et l'on sent souvent le peintre et le sculpteur qu'est aussi cet écrivain, notamment dans ses descriptions des corps. Il possède par ailleurs un réel talent de conteur avec un ton bien à lui, sachant captiver son lecteur en renouvelant avec vivacité les péripéties et en se tirant avec imagination des situations les plus fantaisistes pour continuer à faire avancer son histoire, et l'on est séduit par cette alliance de dérision, de douceur et de sensualité qui illumine ce récit plein de verve dont la «touche poétique» vient «privilégier l'émotion sur le grotesque».

Un récit qui semble s'inscrire dans une double tradition, alliant le réalisme minutieux et burlesque d'un Gogol et l'imbrication des récits propre aux Mille et une nuits (comme par exemple ceux de Hadda la clocharde alcoolique et de Ba Blal, de Monsieur Salvador, cet espagnol riche et cultivé tombé amoureux d'un de ses élèves ou de Mounia la naine contorsionniste ... ).

Et on ne peut s'empêcher de retrouver quelques traits de l'écrivain malicieux et bon vivant - qui conquit son auditoire en quelques minutes lors de la récente Comédie du livre à Montpellier - sous ce jeune héros s'affirmant lui-même comme une sorte de double du vieux conteur de la médina, de ce Ba Blal au "l" balladeur qu'il admire tant ! Cet ancien esclave noir déroule en effet pour ses auditeurs des horizons infinis car on ne peut castrer l'imagination, tout comme celui qu'il nomme "P'tit pain" «entame ses périgrinations dans les paysages sans frontières de la littérature» et le régale des histoires lues dans les livres de son sauveur, avant de nous conter lui-même sa propre histoire sous la plume de Mahi Binebine. Un héros réconciliant, là encore, deux mondes, celui de l'oralité orientale et de l'écrit occidental.

 

Le Seigneur vous le rendra qui célèbre la liberté en semblant s'inscrire dans la mouvance des Printemps arabes résonne ainsi également comme un hommage touchant à Marrakech et à la littérature. Et le lecteur se plonge dans ce livre de Mahi Binebine un peu comme "P'tit pain" «installait [son] fauteuil près de Ba Blal car [il] raffolait des histoires qu'il [lui] racontait».

 

 

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Le Seigneur vous le rendra, Mahi Binebine, Fayard, janvier 2013, 200 p.

(Article publié le 12/07/13 sur La Cause littéraire )

 

A propos de l'auteur :

 

Mahi Binebine est né en 1959 à Marrakech.

Il fait des études à Paris où il enseigne les mathématiques pendant huit ans. Puis il se consacre à la peinture, à la sculpture et à l'écriture.

En 1992, son premier roman, Le sommeil de l'esclave, obtient le prix Méditerranée et en 1994 il s'installe quelques années à New-York où ses oeuvres sont exposées dans la collection permanente du musée Guggenheim.

Artiste et écrivain reconnu, il revient vivre en 2002 à Marrakech tout en partageant son temps entre le Maroc, les Etats-Unis et la France.

Il est l'auteur d'une dizaine de livres dont plusieurs ont été traduits dans de nombreuses langues.

 

 

EXTRAITS :

 

p.12

 

(...) C'est que j'en ai vu passer, des panses, au long de ma carrière de nourrisson ! Je pourrais disserter sur les différentes morphologies féminines, des accueillantes aux plus inconfortables, des parfumées aux plus rances. Raconter la texture des chairs, leur pilosité, leur élasticité, leur complexion, leur douceur ou leur rugosité, leurs effluves, leurs grains de beauté. Détailler le dessin des nombrils, en cul de poule ou en boutonnière, rentrés ou bourgeonnants, qui exerçaient sur mes doigts une irrésistible attirance ... Je pourrais décrire les mille et une formes des seins que j'ai eu à palper, à presser en aspirant un lait qui ne venait pas. Des seins ronds et moelleux, des flasques et sans saveur, des hauts placés arrogants, des clémentines mûres, des poires orgueilleuses, des figues sèches, des globes aux tétons borgnes, des outres mi-pleines, des melons pulpeux parcourus de veinules bleues, des seins fermes mais vides, ou dégoulinants mais souverains, offerts à mes menottes et à ma bouche insatiable...

 

p. 23

 

(...) Tachfine avait fugué deux jours durant, mais on s'aperçut à peine de son absence, tant la maisonnée était en effervescence. Sans les jumeaux qui le ramassèrent sur un banc public au Jardin municipal, délesté de sa boîte de cirage et de sa casquette Adidas, en piteux état car il avait été battu et violé, mordu dans le cou, sans doute l'aurions-nous à jamais perdu. Il s'était refusé à raconter sa mésaventure. Il écarquillait des yeux hallucinés, comme encore sous l'effet du haschich. Mais il souriait, content de pouvoir rentrer à la maison. «On aura les salauds qui t'ont fait ça», avait dit Ali en crachant en direction du ciel. «Ils ne perdent rien pour attendre ! avait surenchéri Omar en brandissant son couteau à cran d'arrêt. On leur fera la peau à ces fils de putes ! Ils le paieront !» Tachfine les regardait en silence. Son postérieur douloureux le faisait marcher en canard. Il ne leur avait pas lâché la main de tout le trajet du retour.

(...)

p.81

 

(...) Mère, elle, me soulevait sans ménagement et m'emportait dans sa chambre. Elle me plongeait dans une bassine d'eau froide et me récurait avec énergie. Puis elle enroulait ses méchantes bandelettes autour de mon corps et serrait le plus fort qu'elle pouvait pour me punir. Elle redoubla de vigilance pour empêcher à tout prix mon inéluctable croissance. Ainsi elle réduisit notablement mes portions de nourriture. Soupes, tisanes et biberons redevinrent mon lot quotidien, remplaçant les petits plats mijotés auxquels je m'étais accoutumé. Une fois de plus je me retrouvais prisonnier, affamé, reclus dans sa chambre qu'elle fermait désormais à double tour.

Mais dehors, c'était la grande vie, la liberté suprême. Sitôt arrivés sur la placette, Tachfine me descendait du fauteuil et m'apprenait à marcher. Je mis plusieurs semaines à trouver mon équilibre. C'était si bon de pouvoir tenir sur mes deux pattes ! Le paysage alentour prit alors une autre dimension, devint plus spacieux, plus riche et coloré. (...)

 

p.117/118

 

(...) Puis, guidés par les relents des quartiers de misère, nous prenions le chemin de la maison. Je ne pipais mot sur la double vie que je menais depuis des mois et à laquelle je m'étais parfaitement acclimaté. Une vie de schizophrène où la richesse flirtait avec la misère, l'ignorance crasse avec la haute culture, où je passais de l'amour à l'aversion, du rêve à la réalité avec une facilité déconcertante. Les brimades de Mère y étaient neutralisées par la tendresse de M. Salvador. Le calme et la beauté de mon milieu d'adoption rendaient supportable la laideur et l'exiguïté du mien. J'acceptais d'être ligoté pendant la nuit, maltraité, humilié, nourri au biberon, parce que je savais que, le lendemain, sous la pergola aux glycines, je prendrais un repas royal, et que, peu après, comme chaque matin, je quitterais mon fauteuil roulant, ma crasse, mon infirmité, et tel un preux chevalier, j'enfourcherais un albatros géant, harnaché du fil de mes lectures, et me laisserais porter haut dans le ciel.

 

Publié dans Fiction

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Roland 20/04/2015 22:58

Oui, je suis d'accord avec l'intérêt du livre quand je lis cette critique qui l'analyse bien, mais, lisant le roman, je me suis quelque peu ennuyé ; "Mahi Binebine ne révolutionne certes pas la forme ", voilà où le bât blesse ; la première partie du récit (avant l'émancipation du "héros") est lente, les situations quelque peu récurrentes, la progression de refait ne m'a pas permis du fait de sa lenteur d'entrer dans le plaisir de la lecture, d'autant que la forme n'offre rien qui ait pu soutenir mon intérêt suffisamment. mais peut-être suis-je passé "à côté" de ce livre?

Emmanuelle Caminade 21/04/2015 11:04

Le plaisir ressenti à la lecture de ce livre n'est pas à proprement parler littéraire. Il faut aimer les contes et savoir s'y abandonner avec son âme d'enfant. Le style est par ailleurs très évocateur et, pour avoir parcouru les ruelles de la medina , j'y ai retrouvé avec plaisir l'atmosphère, ses bruits et ses couleurs , ses odeurs ...