Partager l'article ! "Manière", de Joël Bastard: Myriam, surnommée Manière, est une femme simple, une jeune débile légère à l'appa ...
L'or des livres
Myriam, surnommée Manière, est une femme simple, une jeune débile légère à l'apparence peu ragoûtante employée comme aide-soignante dans un hospice de vieux tenu par des religieuses qui l'ont prise en charge à la mort de sa mère.
D'une grande sensibilité, liée à cette mère aimante toujours omniprésente par un lourd secret partagé, elle s'attache à Jas, le jardinier qui abuse d'elle en lui prodiguant des marques d'attention dérisoires, au personnel de l'établissement et aux vieillards en fin de vie dont elle s'occupe, tout en s'échappant, en échafaudant une autre existence rêvée à partir des images des magazines qu'elle collectionne.
Dans ce livre au sujet difficile, Joël Bastard cherche à redonner sa noblesse à une humanité démunie en saisissant au plus proche des êtres peu gâtés par la vie pour en faire sourdre toute la beauté intérieure.
Malheureusement, il met un certain temps à y parvenir car, dans ses premières pages, il se montre un peu lourd et son style a du mal à transcender la banalité sordide qu'il décrit, empêchant l'émotion prête à naître et provoquant chez le lecteur une réaction de rejet. Pour mieux appréhender l'univers de Myriam, au ras de ses sensations et de ses sentiments, des ses peurs et de ses joies, il raconte en effet ce quotidien répétitif dans toute sa trivialité – au deux sens du terme – en recourant à la langue simple de l'héroïne.
Myriam, toujours une main dans sa culotte , n'en finit pas de glisser le « pistolet » sous le drap des vieux, de vider l'urine dans les toilettes et nettoyer les saletés, de baver ou de se faire sodomiser vite fait dans la cave. Joël Bastard en fait trop et nous conduit à saturation.
J'avoue avoir rapidement abandonné ce livre avant de le reprendre à contre-coeur, ce que je n'ai pas regretté par la suite. Car peu à peu l'écriture « décolle », elle prend de l'ampleur en se chargeant de mystère à l'évocation du passé à la fois radieux, douloureux et terrifiant qui envahit Myriam, atteignant une certaine démesure quand s'y mêlent les folles rêveries qui progressivement la submergent. Et Joël Bastard parvient alors à émouvoir et à rendre son héroïne attachante , à impliquer le lecteur dans cette histoire en la magnifiant grâce à la puissance poétique d'une langue qui a pourtant gardé sa simplicité initiale.
Un récit sur lequel je formule donc des réserves mais qui m'a néanmoins donné envie de lire d'autres livres de cet auteur.
Manière, Joël Bastard, Gallimard octobre 2009, 211 p.
Né en 1955 , Joël Bastard vit dans les Monts du Jura – où se déroule cette histoire .
Poète avant tout, il est aussi auteur de nouvelles, de théâtre et de chansons. Il a publié de nombreux ouvrages et participé à des revues et des livres d'artistes.
Mise au point:
Le 7 mai, Ness reprenait sans vergogne cette critique mise en ligne le 3 mai. (Sans réagir à mes protestations , il/elle ne changea rien à "son" très court compte-rendu de "lecture" entièrement nourri du mien ... )
Passe encore pour ces formulations qui n'ont rien d'uniques, j'en suis bien consciente :
« employée comme aide-soignante ... dans un hospice ... tenu par des religieuses qui l’ont prise en charge à la mort de sa mère. », «Jas, le jardinier qui abuse d’elle en lui prodiguant des marques d’attention dérisoires », « vieillards en fin de vie dont elle s’occupe, tout en s’échappant ... à partir des images des magazines qu’elle collectionne.»
Mais quel intérêt de reprendre mot pour mot ma lecture, mon ressenti ?
« Peu à peu l’écriture ... prend de l’ampleur en se chargeant de mystère à l’évocation du passé à la fois radieux, douloureux et terrifiant ... (de) Myriam », « Joël Bastard parvient alors à ... rendre son héroïne attachante ... »
Certes , Ness peut très bien avoir eu la même impression que moi à la lecture de ce livre , mais alors qu'il/elle la formule avec ses propres mots !
http://mespetiteslectures.blogvie.com/2010/05/07/maniere-joel-bastard-gallimard-2009/
EXTRAITS :
p. 145/146/147
Autour des secrets il y a mon linge. Je m'en occupe sérieusement. Tous les jours il faut qu'il soit propre. Il y a bien entendu maman entre les secrets et mon linge. Elle est toujours là maman. C'est même elle qui trie mon linge et m'aide encore à ranger les secrets. Après il y a le Vernant et ses prés, sa rivière, ses gens tordus et ses poules, les toilettes. Après il y a les voyages à Dole et à Clairvaux-les-lacs. Après il y a tous ceux qui m'ont mis dedans, en bas. Tous ceux qui sont rentrés avec leur engin et qui ont tout bousculé. Mais je suis solide, rien n'a bougé à l'intérieur. Leur engin, il ne va pas tout en haut quand même. Il ne va pas jusque dans ma tête. Il n'est pas assez long. Ils aimeraient, manque de bol, ils sont riquiqui. Avant j'avais peur de ça. Qu'ils transpercent mon système. Surtout ceux qui le faisaient en gueulant alors que moi je ne voulais pas. Il y en a eu des comme ça. Ils me disaient, tu vois la baveuse, tu ne mérites que ça. Tu n'as rien dans la tête alors je vais te mettre quelque chose mais dans le cul. Je vais te la mettre là. Tu sens le truc. Je répondais que je méritais au moins des petits cadeaux puisqu'ils le faisaient alors que je ne voulais pas. Je vais t'en donner des petits cadeaux. Pour les punir, je ne bougeais pas, c'était bien fait pour eux. Je comptais dans ma tête et après je tombais dans un tourbillon pour pas changer. Je devenais floue. C'est là qu'ils me disaient toujours , arrête ça, mais qu'est-ce que tu fais avec tes yeux. Tu nous fous les jetons. Ils sont tout blancs. Tu le sais qu'ils sont tout blancs. J'entendais à peine ce qu'ils me disaient. J'étais dans les chiffres. C'étaient des choses épaisses qui couraient dans le désert. Ce n'était pas un désert de sable. C'était un désert d'herbe tondue. Une pelouse tellement grande que l'on ne voyait pas les bords. Dessus, les chiffres, ils étaient fous et ils couraient partout. A droite, à gauche, jusqu'au fond où je ne pouvais plus les voir correctement. Des petits, des grands, des gros, des gras, des fins comme des fils électriques. Ils se rentraient dedans et à chaque tamponnement, d'autres chiffres sortaient d'eux comme des étincelles vivantes. Dès qu'un chiffre touchait l'autre, un troisième sortait es deux un peu sonné. Il se secouait sur la pelouse et se mettait debout comme un jeune poulain qui vient de tomber de sa mère. Je peux regarder longtemps un chiffre comme celui-là. Ils sont tellement mignons sur leurs pattes maigres. Ils sont tout étonnés de respirer et d'être là. Alors ils tanguent comme les petites barques sur le lac de Chalain.
(...)
p.170/172
Les conversations donnaient des coups de fourchette dans le réfectoire et Safoura chantonnait dans la cuisine. Pour elle tout était normal. La mort et ses mystères. Mercol qui traversait maintenant la cour pour la deuxième fois, mais cette fois-ci direction les pompes funèbres. Les vieillards qui réclamaient de la purée et du beurre. Soeur Béatrice, la renfrognée dès l'aube. Myriam qui restait les bras croisés, le dos contre le garde-manger et qui l'écoutait les bras exagérément serrés contre sa poitrine comme savent le faire les enfants pour dire non. Safoura chantonnait et parlait tout à la fois comme pour signifier à sa protégée de ne pas s'en faire. Qu'elle vive sa vie comme elle l'entend. Il y a des êtres bons et des êtres qui jouent les méchants. Laisse-les jouer petite. Ils finiront par se lasser ou par disparaître, comme Mercol, tu vois. Tout arrive. Nous on est là et on croque des radis. Tu peux faire du bruit en le croquant. C'est bon le bruit. On est vivant. Allez, Myriam, on se bouge, amène les flans, ils attendent la suite depuis un moment. Les flans et après au lit. Myriam dénoua ses bras sans sourire. Heureusement que Safoura était là. Elle deviendrait folle sans elle.
Safoura elle me repose, je suis en colère ou j'ai mal dans le coeur et elle fait retomber la fièvre et la douleur. Ca peut être une douleur dans la tête, c'est pareil. Je ne sais pas comment elle fait. C'est avec sa peau noire qu'elle me prend parfois. Elle me serre dans ses bras et je disparais dans le noir, dans quelque chose de profond qui sent bon la peau venue de loin. C'est drôle la peau noire, elle est plus profonde que la peau blanche, pourtant on ne voit rien. On ressent quelque chose comme de la magie, on tombe dedans. Avec Safoura je suis têtue. Je serre les dents et les bras mais elle sait que ce n'est pas grave. Avec elle je le fais longtemps parce que j'aime quand elle me parle.Je le fais même quand c'est fini, quand je vais bien.Là, je ne désserre pas tout de suite mon corps parce que j'ai peur qu'elle s'arrête de me parler. Sa voix aussi est noire et douce. C'est une voix qui me passe derrière le dos et les épaules et qui m'enveloppe. Elle parle et quelque fois elle chante, on dirait qu'elle le fait en même temps. Ca doit venir de son pays, elle sait bien le faire, c'est tout mélangé. Dans sa chanson elle arrive à dire des choses difficiles avec la mort et la vie qu'est passée en un clin d'oeil. Elle répète en un clin d'oeil plusieurs fois. Il y a des mots que je ne comprends pas. Elle me dit de me calmer et elle chante le Dan, elle me dit de sourire et elle chante l'air frais dans la cour et les gens qui vont et viennent dedans. C'est le monde avec ses chapeaux et ses pieds qui vont vite. Elle me dit de regarder le ciel par la fenêtre et elle chante son village. Le mil pilonné et le tissu frappé, les poissons noirs vendus au marché,les épices et les oignons de la falaise, les baobabs et les flamboyants, Ba Faro la sirène. Je comprends de moins en moins et cela me rassure de plus en plus. Elle est chez elle au bord du fleuve. Je resterai dans cette cuisine toute ma vie, je lirai mes magazines, je mangerai des radis et j'écouterai Safoura.
(...)
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