"Obabakoak", de Bernardo Atxaga

Publié le par Emmanuelle Caminade

 

Obabakoak

 

Obabakoak (Les gens d'Obaba) est le titre original, en langue basque, d'un ouvrage un peu inclassable traduit ensuite en castillan par son auteur, José Irazu Garmendia. Ce dernier signe, sous le pseudonyme de Bernardo Atxaga, un étrange recueil de contes et de nouvelles qui s'inscrit intellectuellement dans le sillage de Borges - avec lequel il partage le goût des symboles et des contraintes formelles - mais en s'incarnant dans le territoire poétique de l'enfance, en s'insérant dans un décor villageois, montagneux et forestier, irradié par la magie des mythes ancestraux du pays basque espagnol.

 

Dans Les gens d' Obaba, les références et les clins d'oeil abondent et les histoires se font écho ou s'enchâssent les unes dans les autres de manière jubilatoire. On entre dans un monde sombre, souvent froid et pluvieux, et succombe au charme lumineux de la nuit. Un monde empli de souvenirs et de rêves, de souffrances et de joies, d'angoisses et d'espérances. Un monde feutré et palpitant, mystérieux et merveilleux où tout semble possible malgré le poids inéluctable du destin. Envoûté, le lecteur s'abandonne, saisissant le fil tendu par l'auteur et se laissant imperceptiblement guider, épousant «les détours» de la vie jusqu'à son «dernier mot».

Obaba, c'est l'île de l'enfance, le territoire de la mémoire, ce havre auquel nous sommes toujours attachés par un lien invisible, même quand, espérant l'Amérique, nous prenons la mer comme ces «chevaux» en route vers «l'abattoir». C'est un village imaginaire dont le nom résonne comme nos premiers balbutiements, comme un désir de dire. Difficulté à coupler les lettres et à trouver les mots pour communiquer avec l'autre. Nécessité pourtant d'écrire ces lettres, dans toutes les acceptions du terme, ces lettres qui nous survivent. Et seule la littérature peut éclairer les vies minuscules et oubliées des gens d'Obaba, les rendre visibles en les traduisant dans le langage universel des métaphores, rompant ainsi la solitude des hommes et perpétuant leurs existences brèves.

 

 

Dans cet ouvrage que l'on peut analyser lui-même comme une métaphore de la langue basque vue comme une île, Bernardo Atxaga voulait sans doute prouver qu'un langage simple comme l'euskera était capable d' exprimer "les choses de l'âme et de la culture" et montrer, lui qui aime citer Baudelaire*, qu'Obaba pouvait accéder à l'universel :

" Pour comprendre l'infini de la mer, un mile vers l'horizon suffit."

Et, tout comme Borges auquel il fait référence dès la première nouvelle, il s'ancre dans la tradition en utilisant «tout le passé littéraire» universel à sa disposition, des contes soufis aux récits fantastiques de Villiers  de l'Isle-Adam, proposant même, malicieusement, une méthode de plagiat !

 

Obabakoak se compose de trois parties de longueur très inégale, suivies d'une brève postface où l'auteur compare la vie qu'il vient de dérouler sous nos yeux à un vaste «jeu de l'oie».

 

La première partie de ce «jeu» où se mêlent «pour moitié le hasard et la volonté» s'intitule logiquement Enfances. Elle est tout d'abord empreinte de la tendre mélancolie qui caractérise souvent les évocations de cette période par des protagonistes d'âge mûr. La figure masculine, aimante et protectrice, mais aussi castratrice et mortifère du père, ou de celui qui en tient lieu, s'y affirme  tandis que  la figure de la mère est remplacée par celle de l'initiatrice : la maîtresse - un mot ambivalent ... Et les courts récits initiatiques de deux jeunes protagonistes féminines viennent terminer cette première étape en faisant palpiter le lecteur au rythme de la nuit, de la vie.

La seconde partie, très courte, est une fascinante méditation sur la manière d'affronter cette vie qui est avant tout mouvement : voyages et rencontres. Elle tourne autour de deux thèmes principaux, celui de l'enfermement, de la solitude et de l'exclusion qui mènent à la folie, et celui de la mémoire dont l'excès conduit au même résultat, celle-ci ne pouvant irriguer notre esprit qu'en étant sélective. Comment choisir, justement, Neuf mots en l'honneur de Villamediana, ce village où le héros fit un long séjour ?

La dernière partie, A la recherche du dernier mot, de loin la plus longue, retrace le voyage du héros, de l'époque où il était encore «jeune et vert» à son «dernier mot». Elle le fait de manière très originale en prenant la forme d'une joute littéraire dont les nombreux récits imbriqués multiplient les clins d'oeil et les citations. Et, au terme du voyage, la dernière nouvelle, Le flambeau, cumule les allusions, renvoyant avec brio à l'ensemble du livre : excès de mémoire d'un héros devenu fou, sombrant dans l'éternité.

Un livre magique à lire absolument!

* Voir l'interview de l'auteur publiée en 1995 par Le matricule des anges :

http://www.lmda.net/din/tit_lmda.php?Id=3781

 

B-Atxaga.jpg

Obabakoak ( Les gens d'Obaba), Bernardo Atxaga,  Christian Bourgeois  éditeur 1991, traduction de André Gabastou d'après la version espagnole, selon les voeux de l'auteur.

(Obabakoak, Editorial Erein 1988, pour la version originale en langue  basque, Ediciones B.S.A. Barcelone 1989, pour la version espagnole)

 

Obabakoak qui a reçu à sa sortie le prix national de littérature et le prix de la critique en Espagne ainsi que le prix Euskadi a donné également à Bernardo Atxaga une reconnaissance internationale et le recueil est actuellement accessible en 19 langues.

 

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EXTRAITS :

 

ENFANCES

 

Esteban Werfell, p. 9

Ce recueil s'ouvre par une nouvelle sublime, bouleversante et envoûtante  : un véritable moment de grâce...

 

     Reliés en cuir pour la plupart et sévèrement alignés sur les rayonnages, les livres d'Esteban Werfell couvraient presque en entier les quatre murs de la pièce; il y avait dix ou douze mille volumes qui résumaient deux vies, la sienne et celle de son père, et qui formaient en plus une chaude enceinte, une muraille qui le séparait du monde et qui le protégeait chaque fois que, comme en ce jour de février, il s'asseyait pour écrire. La table sur laquelle il travaillait – un vieux meuble de chêne – était elle aussi, de même que bien des livres, un souvenir paternel; il l'avait fait venir, alors qu'il était encore très jeune, de la maison familiale d'Obaba.

Cette muraille de papier, de pages et de mots avait toutefois une brèche; une fenêtre de laquelle il pouvait voir, tout en écrivant, le ciel, et les saules, et le lac, et le petit abri pour les cygnes du grand parc de la ville. Sans rompre son isolement, cette fenêtre se frayait un passage à travers l'obscurité des livres, et apaisait cette autre obscurité qui, bien souvent, fait naître des chimères dans le coeur des hommes qui n'ont pas appris à vivre seuls.

(...)

J'irais bien me promener tous les soirs

II. Déclaration de Marie p. 107

 

(...) C'est donc ce que nous faisions, nous quittions la ferme à l'heure des hirondelles et nous prenions très lentement le chemin de la vallée, et grand-père emportait toujours le mètre dont ma mère se sert pour coudre, puisqu'elle est couturière et fait des robes, et une fois elle en a fait une qui était toute rouge pour la maîtresse d'école, à moi elle me plaisait beaucoup, beaucoup, beaucoup, mais pas à cet imbécile de Vincent, il se moquait de la robe et disait que la maîtresse l'avait commandée parce qu'elle était amoureuse, qu'elle ressemblait à une tomate à lunettes, et il avait même fait un dessin au tableau, après la maîtresse nous avait tous punis.

Mais comme j'étais en train de dire, grand-père emportait toujours avec lui le mètre, et c'était pour mesurer la croissance des plantes, un jour nous mesurions la luzerne, un autre le trèfle, et comme grand-père est très vieux, c'est moi qui m'agenouillais et mettait le zéro à ras de terre, et alors il faisait ses calculs et disait :

- Nous pouvons être tranquilles, Marie. Cette plante a poussé de sept millimètres depuis hier. Le monde continue à tourner

(...)

 

NEUF MOTS EN L'HONNEUR DU VILLAGE DE VILLAMEDIANA

3.p. 139/140

 

(...) Petit à petit, au fur et à mesure que j'apprenais à le comprendre, l'opinion que j'avais de lui s'améliora, notre amitié cessa dêtre un de ses mensonges et se transforma en affection sincère. Il me sembla, en outre, que son comportement n'était pas si exceptionnel. En effet, une fois ou l'autre dans notre vie, nous nous trouvons tous dans la nécessité d'échapper à quelque vérité douloureuse, et alors nous avons recours à tout ce qui nous tombe sous la main, et spécialement au mensonge. Parce que la vérité ne doit jamais l'emporter sur la souffrance..

Il se distinguait surtout par son enthousiasme, l'énergie qu'il consacrait à la réalisation du stratagème en question. Pour être franc, ses conditions de vie réclamaient à cor et à cri cette mystification. Il vivait dans une solitude atroce, dont je ne me rendis pas tout à fait compte jusqu'au jour où j'eus l'occasion de lui emprunter un réveil.

- Demain matin, je dois aller en ville et c'est pourquoi je vous le demande, lui expliquai-je.

- Quoi! Tu n'as pas de réveil ? Il me regarda, ahuri, comme s'il n'accordait aucun crédit à ce qu'il venait d'entendre.

Je lui répondis que non, que, vrai de vrai, je n'avais pas de réveil.

Il entra chez lui songeur, pour en ressortir aussitôt avec un grand engin argenté. En me le remettant entre les mains, il me dit, presque ému :

- Mon ami, achète-toi un réveil! Ca tient compagnie, tu sais.

J'eus un frisson. Je venais d'entendre, et de la bouche de qui je l'aurais le moins attendu, une définition exacte de la solitude. Qu'est-ce que c'était que la solitude ? Une situation dans laquelle le tic-tac d'un réveil tient compagnie.

(...)

A LA RECHERCHE DU DERNIER MOT

 

A propos des contes (1), p. 214/216

 

(...) Un conte réussi doit avoir une chute forte. C'est du moins ce qu'il me semble, annonça alors mon ami.

- Moi aussi il me semble qu'un bon dénouement est indispensable. Un dénouement qui découle de tout ce qui précède et qui apporte quelque chose de plus. Et cette obligation expliquerait, je crois, l'abondance de contes qui se terminent par une mort. Parce que la mort est un événement définitif, absolu.

- Sans aucun doute. Si tu n'es pas convaincu, reporte-toi au récit de Tchekhov, ou à celui de Waugh, ou bien au conte du valet de Bagdad que tu m'as raconté au Restop. Tous sont lourds de sens, et tous ont un très fort dénouement. Le conte de Bagdad me remet en mémoire ce qui est arrivé à Garcia Lorca. Il s'enfuit de Madrid, pensant qu'on va le tuer, et puis ... un conte prophétique, excellent. A mon avis, le meilleur de la soirée.

Je souris en écoutant les paroles de mon ami. Il se souvenait enfin du récit que je lui avais fait au Restop. Le moment était arrivé de lui montrer la carte que j'avais cachée dans ma manche.

- Oui, qu'il soit bon ne fait aucun doute. Mais toujours est-il que je changerais la fin. Un tel fatalisme ne me plaît guère, lui dis-je.

Mon ami prit un air surpris.

Je parle sérieusement, je n'aime pas le fatalisme de ce conte. Je le trouve implacable, le même fatalisme qui transparaît lorsque l'on dit que la vie ressemble à un coup de dés. Ce qu'on veut dire par là, c'est qu'à la naissance, nous sommes dépositaires d'un destin, et que notre volonté ne compte pour rien. Nous devons accepter notre destin, que nous le voulions ou non. La mort s'achemine-t-elle vers nous ? Mourir  , il faut bien en passer par là.
En haussant les épaules, mon ami me laissa entendre qu'il ne voyait pas d'autre voie.

- Tu penses ce que tu veux. Mais moi, en ce qui concerne ce conte, je ne vois pas d'autre dénouement possible, m'expliqua-t-il.

- Moi, je lui en ai donné un autre.

- Tu as écrit une variante ? dit-il en levant les sourcils ?

- Exactement. Je l'ai ici.

(...)

 

(1) Cuento désigne en espagnol aussi bien le conte que la nouvelle.

 

 

Margarete et Heinrich , jumeaux *, p. 307/308

 

(...) Cependant, ce jour-là, en attendant l'autobus, il regretta d'en être arrivé à une telle situation, et parcourut les replis de sa mémoire en quête d'un nom, d'un visage; se laissant guider par son imagination, il se revit chez cet ami, dans la salle de séjour, une tasse de café devant lui, parlant de Margarete, lui racontant qu'elle n'était pas seulement son unique soeur, mais depuis des années sa famille toute entière, depuis que tous deux s'étaient retrouvés orphelins, et que c'était une jeune fille de vingt-quatre ans, aux cheveux très blonds, et au caractère très différent du sien, gaie, elle était très gaie, et elle aimait beaucoup les fêtes, et tu sais, elle avait un véritable faible pour les gabardines, et aussi pour les parapluies, tu n'as pas idée comme elle s'habillait bien, c'est impossible, et une fois, à l'époque où nous vivions un peu à l'aise, nous étions allés passer quinze jours dans un village de la côte française, et elle, elle m'avait dit, oui, Heinrich, c'est un joli village, mais un endroit qui ne connaît pas la pluie est toujours vulgaire, et après ça nous avons eu une discussion sur les moeurs des mouettes... et Heinrich, par la vitre de l'autobus, observa les mouettes, leur façon de dessiner des cercles sur les embarcadères, de chercher de la nourriture parmi les bouts de bois pourris et les tas de ferraille. Mais c'étaient d'autres mouettes. Dans sa mémoire n'existait aucun nom. N'existait aucun ami.

(...)

*Il est fait allusion dans ce récit au poète autrichien Georg Trakl qui avait développé une relation incestueuse avec sa soeur Marguerite , dite Gretl.

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Publié dans Fiction, Recueil

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Annabelle 11/09/2010 18:04


Je vais vite acheter ce livre. Pour Esteban Werfell dont je veux tout savoir.


Monica 05/01/2010 14:59


Chère Emmanuelle,

Je ne sais pas comment vous joindre pour vous informer de la publication de nouveaux billets sur mon Blog.

Pourriez-vous m'indiquer, si vous le souhaitez, une adresse mail, qui me permettrait de vous en informer ?

Bien cordialement


Monica 03/01/2010 20:30


Frères humains...

La solitude et le tic-tac du réveil,

Le recours au mensonge afin que la vérité ne l'emporte jamais sur la souffrance,

La nécessité impérieuse de la mémoire sélective
pour éviter l'envahissement par les souvenirs,

Le rêve qui dessine ses possibles en tissant les traces du passé,

L'inscription d'un village "ineffable" grâce à l'écriture,

Le passage des langues...

Un très beau livre, en effet.