"Un coeur intelligent", d'Alain Finkielkraut

Publié le par Emmanuelle Caminade

Un coeur intelligent

Ecrit au cours d'une récente retraite imposée par la maladie, le dernier essai d'Alain Finkielkraut est un véritable bonheur de lecture. Aux maladresses parfois provocatrices de l'homme médiatique, j'ai toujours préféré la subtile clairvoyance de l'écrivain, surtout quand il parle de littérature, domaine où il allie à une intelligence aiguë une grande sensibilité.

Un coeur intelligent  trace un magnifique portrait de la littérature sous les traits d'«une médiatrice» seule capable, face au «silence de Dieu», de nous faire «accéder à la grâce d'un coeur intelligent». Et c'est en se fiant à ses émotions que l'auteur a choisi neuf titres qui délivrent des «automatismes de pensée» et nous propose ses lectures. Il nous fait donc partager son cheminement, digressif mais non paresseux car, s'il emprunte des voies de traverse, il n'en avance pas moins au rythme de sa passion, de ses enthousiasmes et de ses révoltes, un rythme qui tient en haleine. La langue, de plus, y est élégante, précise et imagée, et son écriture dense et vibrante recourt avec bonheur à la concision de formules souvent percutantes associant l'humour et le sérieux.


La vie n'est pas un roman [dont nous serions le démiurge. Elle] met un malin plaisir à flouer ceux qui s'enorgueillissent d'en façonner le sens.

Dans La plaisanterie, ce sont bien «les facéties du destin» qui l'emportent sur les blagues et les manigances de Ludvik, un héros dont Milan Kundera s'attache à «démonter les histoires qu'il se raconte» avec un humour qui ébranle les certitudes.

Ivan Grigoriévitch, le héros de Tout passe,  roman "testamentaire" de Vassili Grossman, se retrouve, lui, plongé dans un «long destin carcéral» pour avoir fait l'éloge de la liberté! Et son retour ne met pas fin à son exil car il découvre qu' «il n'y a pas trace du passé sur le visage de ses contemporains qui vivent en conformité avec le présent» : «Tel est le temps; tout passe et il reste.» Empli du «sentiment de l'irréparable», il ne cherchera même pas, comme Ludvik, à se venger de son délateur. Et  Grossman, qui se refuse à condamner les coupables, se lance dans une étonnante «typologie des Judas», détruisant le «mécanisme automatique de notre petite guillotine intérieure», transformant «en casse-tête les situations apparemment les plus limpides.»

L'Histoire d'un Allemand, manuscrit inachevé écrit en 1939 par Sébastian Haffner et publié cinquante ans après, est une «extraordinaire surprise posthume». Ce témoignage, en effet, «prend la mémoire  à contre-pied» : Hitler n'a pas été porté au pouvoir par la démocratie et le nazisme révèle plus «l'inconsistance et la malléabilité d'une nation sans caractère» que la fierté et l'arrogance d'un peuple ! Avec son concept d' «encamaradement», l'auteur met à jour une tendance universelle de l'homme, ce «bonheur à se fondre dans la masse», à être dépouillé de la «pénible tâche de penser». Et il incite à l'humilité en montrant comment, après s'être révolté contre l'idéologie nazie, «il a lui-même perdu pied et plongé dans le bourbier de la fraternité hilare».

Le dernier livre, inachevé aussi, d'Albert Camus, un roman autobiographique publié également longtemps après sa mort, permet de comprendre l'originalité de ce grand écrivain et de lui rendre justice. Le Premier Homme s'incline devant l'héritage reçu : celui de la beauté de son pays natal, de l'extrême dénuement de sa mère et de l'éthique intraitable de son père ainsi que de l'enseignement de son instituteur. Un héritage qui a permis à l'auteur d'être «l'un des très rares penseurs du XXe siècle qui ait posé des limites à l'empire de l'Histoire, c'est à dire de l'Homme.»

Coleman Silk, le héros de La Tache de Philip Roth, va être traîné dans la boue par les deux seuls étudiants qu'il ne connaît pas pour une innocente plaisanterie faite sur leur absentéisme. Ce professeur qui avait caché son identité pour échapper à la fatalité du racisme se voit alors accuser, justement , de racisme par la bien-pensance totalitaire d'une opinion publique aveugle à l'évidence des faits.

Le Jim de Joseph Conrad «perd pied», tout comme Sébastian Haffner et, à l'instar de Coleman Silk, oublie qu'il est marqué d'une «tache indélébile»... De tous les héros présentés par Finkielkraut, c'est le champion des raconteurs d'histoires et, pourtant, il laisse filer ce «destin hors normes» qu'il avait rêvé, incapable d'être au rendez-vous quand il se présente ! A ses aspirations les plus hautes, ne répond que la banalité d'une action des plus basses... Il saura saisir une seconde chance, mais Lord Jim, rendu magnanime par la conscience de sa culpabilité passée, provoquera involontairement le pire ...

Le bonheur à venir de l'humanité est illusoire pour Fedor Dostoïevski qui a vite compris que les aspirations des hommes excéderaient toujours la simple satisfaction de leurs besoins matériels. Dans Les Carnets du sous-sol, son héros fait le procès du monde moderne en défiant tous les simplificateurs matérialistes qui érigent des palais de cristal. Habité par un fantasme de gloire, il s'enfonce dans son insignifiance, dans son inexistence, car il est totalement dépendant de l'Autre : désir de domination et peur du ridicule se partagent son âme. Il refuse ainsi la grâce de l'amour, de peur d'en être redevable, préférant vivre dans son souterrain, aigri et solitaire.

Dans Washington Square, court roman d'Henry James, le Dr Sloper qui croit «savoir tout sur beaucoup de choses» va, avec la consciencieuse bienveillance qui masque sa condescendance, s'immiscer dans le destin de sa fille en éloignant le coureur de dot dont elle était tombée amoureuse. Le temps passe et la fille pensera prendre sa revanche sur les deux hommes. Refusant de promettre à son père mourant qu'elle n'épousera jamais le prétendant éconduit elle congédiera pourtant ce dernier une fois devenue une libre héritière. Mais, qui peut savoir ? Peut-être aurait-elle été plus heureuse avec un amant imparfait qu'en vieillissant solitaire !

La neuvième lecture d'Alain Finkielkraut, Le Festin de Babette, un conte de Karen Blixen, termine le livre sur une note optimiste. Babette, servante communarde exilée dans une Norvège austère, y dépense tous ses gains à la loterie pour offrir à ses amis un somptueux festin alliant diversité et raffinement. Et le miracle se produit! L'art culinaire, «superbement inutile» réintroduit le divin dans la triviale nécessité répétitive que constitue «l'opération de manger», unissant ces convives si divers dans une même ferveur. L'art a «la double vertu de déployer les différences et d'attester l'unité du genre humain», il transcende l'antinomie du matériel et du spirituel en nous réconciliant avec la vie dans ce qu'elle a de divin.

 

Un coeur intelligent est un essai au ton passionné, certes, mais plus apaisé que polémique, un ouvrage très personnel, intime même, qui m'a semblé résonner un peu comme un livre "testamentaire". Il ressemble en effet à un bilan, à une justification et aussi à un legs, à la transmission d'un héritage.

Au travers des fictions et témoignages proposés, l'auteur résume en effet l'essentiel de ses combats, les rattachant à cet exercice d'une pensée libre permis par la littérature, cette dernière venant ainsi presque les cautionner. C'est un rappel de l'homme à ses limites, rappel de son incapacité à maîtriser le réel, tant au niveau individuel que collectif, et aussi de la primauté et de l'universalité du respect d'une éthique. C'est le refus de la simplification manichéenne qui alimente tous les totalitarismes, celui du nivellement par le bas induit par la massification, du mimétisme et du défoulement réducteurs. C'est la nécessité de lutter contre l'oubli, d'inscrire l'homme dans une lignée et de ne pas faire table rase du passé. C'est aussi l'affirmation de la responsabilité individuelle, la reconnaissance du crime ne donnant pas pour autant à l'homme le droit de condamner son semblable...

Et Alain Finkielkraut semble même parfois s'identifier à certains personnages.

Comment ne pas voir dans la mésaventure absurde de Coleman Silk, victime de la "doxa antiraciste",  le reflet de celle qui le blessa tant ? A l'image du héros de La Tache, l'auteur ne demande-t-il pas à un romancier de lui rendre justice car «s'il le faisait, lui, la victime, on ne le croirait pas» ?

De même, en éclairant l'injustice dont Albert Camus fut l'objet, en soulignant sa grande liberté de pensée et son intransigeance morale héritée de son père («Un homme, ça s'empêche.») ne fait-il pas indirectement son propre éloge ?

Et le magnifique passage consacré à Lucien Camus, alias Cormery, n'est-il pas, pour le philosophe, l'occasion de parfaire sa justification en précisant indirectement cette notion ambiguë de "barbare" qui lui fut si souvent reprochée, renvoyée de manière inappropriée par des détracteurs utilisant, hors contexte, une célèbre citation de Lévi-Strauss avec une logique simplificatrice de cour de récréation ? Car, pour Finkielkraut, le "barbare", ce n'est pas l'autre, celui qui est différent, mais l'autre qui est en soi :

«La sale race, ce n'est pas tel peuple, telle civilisation, c'est l'humanité quand elle se désentrave de tout ce qui la distingue d'une espèce sanguinaire.»

«Contre vents et marées progressistes et culturalistes, il maintenait l'existence d'un absolu éthique et de critères universels. Il ne rejetait pas la différence mais l'idée d'une multiplicité indifférente de manières d'agir. Il ne confondait pas bêtement ce qui est bien avec ce qui est sien...»

 

Alain Finkielkraut nous lègue ainsi sa bibliothèque idéale qui ne se limite pas aux livres choisis car chacune de ses lectures regorge de citations renvoyant vers d'autres lectures – dont il tient toujours à donner les références exactes.

«Tout ce qui arrive nous parvient sous forme de récits » et il faut savoir «dégonfler ce trop plein de scénarios» que nous échafaudons spontanément mais que l'on fabrique  aussi délibérément pour nous. Et c'est là que la littérature joue pour lui un rôle capital. La "vraie" littérature, celle qui «soustrait le monde réel à des lectures sommaires», celle qui «explore l'inmaîtrisable», «prend acte de la pluralité» et «enseigne la modération». Car la littérature, c'est l'imagination qui détruit le fantasme en «conférant à l'homme le pouvoir de sortir de lui-même et d'habiter d'autres consciences».

«Etre homme, c'est confier la mise en forme de son destin à la littérature. Toute la question est de savoir laquelle.»

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Un coeur intelligent, Alain Finkielkraut, Stock/Flammarion, septembre 2009

 

 

EXTRAIT 1, p. 38

Le sage ne rit qu'en tremblant

Lecture de La Plaisanterie

(...)

Kundera définit l'humour comme «l'éclair divin qui découvre le monde dans son ambiguïté morale». Découverte admirable, qui fait trembler le sens, mais qui est elle-même tremblante, précaire, incertaine, à la merci des amuseurs comme des agélastes. Tandis que ceux-ci persécutent l'humour, ceux-là l'ensevelissent sous les tombereaux de leur hilarité perpétuelle. Le rire de l'humour dérègle les unions sacrées; le rire des amuseurs désigne des victimes sacrificielles. Le premier défie la meute; le second la déchaîne. Le premier est une modalité du doute tandis que les verdicts du second tombent en cascade. Le rire de l'humour ébranle, par la fantaisie, les certitudes sententieuses de l'idéologie; le rire des amuseurs tranche les têtes qui dépassent et punit, à coup de caricatures, tous les réactionnaires, tous ceux qui contreviennent, par leur anachronisme, aux évidences narquoises de l'esprit du temps. «L'homme pense, Dieu rit», dit l'humour, et il rompt, en s'établissant dans cet intervalle, l'autosuffisance du monde; les amuseurs, à l'inverse, baignent dans l'immanence et leur jovialité triomphante apporte à l'homme démocratique la double bonne nouvelle du nivellement de l'être et de la mort du rire de Dieu.

(...)

EXTRAIT 2 , p. 102

L 'encamaradement des hommes

Lecture d'Histoire d'un Allemand

 

(...)La camaraderie est totalitaire en ceci qu'elle occupe toutes les instances, tous les bastions de l'appareil psychique : les pulsions sont encamaradées, le moi est encamaradé, le surmoi est encamaradé. On n'a plus honte de rien sauf de la honte que l'on pourrait éprouver à ne pas se laisser aller comme tout le monde et à suivre, quand il vous est ordonné d'être barbare, le droit chemin. On est tout ensemble relâché et sous pression, intempérant et obéissant, libéré du joug de la moralité et enchaîné à une nouvelle norme sociale. Bref, l'instinct grégaire se déchaîne en même temps que la force vitale et c'est, plus encore que l'embrigadement doctrinal, l'amalgame inquiétant de ces deux états qui a embringué la grande majorité de la jeunesse allemande dans l'apocalypse hitlérienne. Tribalité du mal.

(...)

 

 

EXTRAIT 3, p. 194

La tragédie de l'inexactitude

Lecture de Lord Jim

(...)

Rien ne s'était déroulé comme prévu. Mais n'est-ce pas cela précisément l'aventure : le non-déductible, la mise en échec conjointe du calcul et du rêve; un moment de la vie qui n'est au programme ni des casaniers ni des cascadeurs; une occurrence qui déjoue les précautions et qui trompe l'attente; un événement qui déborde toute préfiguration; un hôte qui vient sans s'annoncer; une incartade de l'être; la désobéissance des choses à la volonté comme à la représentation ? Idéaliste au sens tout à la fois moral, romanesque et philosophique du terme, Jim est distrait de l'aventure par le concept d'aventure et ses innombrables variations fantasmatiques.

(...)

EXTRAIT 4, p. 271/2722

Le scandale de l'Art

Lecture du Festin de Babette

 

(...) La sagesse du conte creuse plus profond. Elle complique l'opposition entre la vie physique ou biologique et la vie spirituelle en faisant surgir une autre dimension de l'expérience : la vie dans le monde, c'est à dire sur une terre humanisée par la multiplication des différences. Avant le festin, les fidèles mangeaient de la soupe ou du poisson et ils buvaient de l'eau, ou parfois, mais parcimonieusement, du vin. Qu'a fait Babette ? Elle les a entraînés hors du partitif et leur a offert un voyage inespéré dans le pays des nuances, des qualités et des innombrables saveurs. Elle n'était pas aux fourneaux pour assouvir les besoins alimentaires mais pour soustraire l'alimentation à l'emprise de la nécessité. Elle ne servait pas les exigences de la nature mais celles de la civilisation. « Le dessert, écrit magnifiquement Alberto Savinio dans son Encyclopédie nouvelle, nous fait oublier ce qu'avait d'indispensable, donc de sombre et de mortel, l'opération de manger : il nous réconcilie avec la vie dans ce quelle a de divin et fait rejaillir notre rire. C'est un châtiment des plus pesants que de laisser un enfant sans dessert : on le prive de la joie et du réconfort qui lui permet d'oublier ce qu'il a lui-même d'un petit animal. » (...)

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Publié dans Essai

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Lilly 31/12/2009 11:46


Je ne connais que vaguement Finkielkraut pour avoir lu de lui des bouts d'essais. Celui-ci me tentait vaguement, mais cette jolie présentation me met l'eau à la bouche !


Monica 26/12/2009 09:34


Chère Emmanuelle,

Cadeau de Noël ce matin: l'apparition de votre nom sur mon Blog.

J'en suis très touchée et très heureuse. En selle pour la lutte contre la pensée unique!

Je reviendrai ici pour visiter les lieux, mais je voulais vous dire ma joie.

Amicalement,

Monica