"Pierre Sang Papier ou Cendre", de Maïssa Bey

Publié le par Emmanuelle Caminade

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Pierre Sang Papier ou Cendre, ce texte magistral de l'écrivain algérien de langue française Maïssa Bey, revisite la mémoire de la colonisation en abordant cette longue période de l'histoire de l'Algérie (1) de manière non globalisante, l'auteure se situant à hauteur d'homme, au niveau de ceux et de celles qui l'ont vécue et surtout subie.

Une façon de changer de perspective et de se ré-approprier une histoire dont les dominés ont été dépossédés par le discours des dominants, en en éclairant toutes les faces. 

Mais bien que s'appuyant sur des faits véridiques, des dates précises et des noms authentiques, ce livre s'affirme aussi comme une "déconstruction poétique de l'histoire" à l'image - quoique de manière plus modeste - de ce que fut Les Indes, le magnifique poème d'Edouard Glissant, pour la conquête de L'Amérique et son corollaire, la traite des Noirs.

 

 

Ecrit dans une prose lyrique, vibrante et douloureuse, irriguée par la puissance du mythe, emportée par le souffle - souvent ironique - de l'épopée, Pierre Sang Papier ou Cendre, même s'il prend parfois des accents de tragédie grecque, ne se résigne pas à la fatalité, au «mektoub» et résonne comme un hymne à la liberté entonné dès son titre emprunté au poète Paul Eluard (2), et puisant aussi sa source dans un imaginaire enrichi par la littérature.

Une liberté qui s'avère le bien le plus précieux des individus et des peuples et ne doit pas être comprise à sens unique, ce que soulignent les deux épigraphes initiales citant Victor Hugo (3) et les paroles de La Marseillaise (4) renvoyant d'emblée le colonisateur à ses contradictions. Une liberté qui pour être réelle doit être placée sous le signe de la vérité, vérité que tentera d'approcher l'auteure tout au long de son livre (5) qu'elle terminera, malgré les répétitions de l'histoire de son pays, sur une note d'espoir :


«Les signes tracés à l'encre de la soumission et de la possession (...) s'ils sont déchiffrés à l'aune de la vérité, finiront par s'effacer (...)»

 

1) Une période de 132 ans, du débarquement de la flotte française à Sidi Fredj le 14 juin 1830, marquant le début de la conquête, au départ des Français d'Algérie en 1962

 

2) un titre tiré de Liberté (Poésie et vérité,1942), un poème paru pendant l'occupation allemande de la France :


«…Sur mes cahiers d’écolier
Sur mon pupitre et les arbres
Sur le sable de neige
J’écris ton nom
Sur les pages lues
Sur toutes les pages blanches
Pierre sang papier ou cendre
J’écris ton nom…»

 

3) Citant une tirade de Don César de Bazan dans Ruy Blas :


« De vos bienfaits je n'aurai nulle envie,

tant que je trouverai, vivant ma libre vie,

aux fontaines de l'eau,

dans mes champs le grand air.»

 

4) «Quoi! Des cohortes étrangères

feraient la loi dans nos foyers!

                                             [...]

Grand Dieu! ...Par des mains enchaînées

Nos fronts sous le joug se ploieraient! »

 

5) Ne faisant pas, par exemple, l'impasse sur le massacre de Melouza perpétré par le FLN


 

Ce livre est né d'une commande, ou du moins d'une sollicitation réitérée de Jean-Marie Lejude, le metteur en scène qui en fera l'adaptation théâtrale en 2008, après la promulgation de la loi du 23 février 2005 (6) évoquant les bienfaits de la colonisation, puis le discours de Dakar du Président Sarkozy en 2007 (7). Suite aux réactions de nombreux écrivains - africains et français notamment - à ce dernier, Maïssa Bey a pensé qu'il fallait que les Algériens réagissent. Mais elle voulait revenir sur cette réalité coloniale en tant qu'écrivain, "en essayant d'imaginer la vie quotidienne en ce temps", d'imaginer "les effets de la colonisation sur le peuple algérien"(8).

 

6) dont l'alinéa contesté sera abrogé l'année suivante

 

7) http://fr.wikipedia.org/wiki/Discours_de_Dakar

 

8) Voir l'entretien donné par l'auteure au journal algérien en ligne Expression DZ.com en 2008 sur ce site :

http://yahia-ksentina.blogspot.fr/2008/05/massa-bey-pierre-sang-papier-ou-cendre.html

 

 

Pour retracer cette histoire, Maïssa Bey opte habilement pour un narrateur extérieur lui assurant un certain recul tout en passant par le regard d'un enfant - ou plutôt de «l'enfant», symbole d'innocence. Cet enfant aux aguets, ce Candide garant de la vérité, ouvre grand les yeux et les oreilles et se pose des questions que ne se poseraient peut-être pas des adultes trop formatés, mais il ne laisse pas couler ses larmes, domine sa peur et ravale sa colère. Il est la «sentinelle de la mémoire» qui va voir défiler plus d'un siècle de colonisation et enregistrer tous ces éléments disant d'où il vient. Une mémoire qui éveillera les consciences et permettra au peuple et aux individus d'accéder un jour véritablement à la liberté...

Et le narrateur sollicite souvent le lecteur en le prenant à témoin, tandis que la présentation graphique du livre, aérant le texte d'espaces blancs et de nombreux retours à la ligne, ménage des plages de respiration lui permettant de s'immiscer dedans. 

Pierre Sang Papier ou Cendre est par ailleurs fragmenté en vingt-cinq courtes parties présentant une succession de scènes significatives illustrant certaines étapes, certains moments forts de cette longue période d'occupation qui marqua l'Algérie. Des tableaux qui décrivent cette histoire violente, d'une langue poétique seule à même d'en prendre la mesure. De dire la réalité de ce passé de dépossession et de déculturation, d'humiliation et de répression, de discrimination et d'injustice ordonnées ou tolérées  par «Madame Lafrance», «fille aînée de l'Eglise» et incarnation des Lumières, au nom de sa mission civilisatrice. Une France ironiquement personnifiée dont la langue et la culture imposées et les exemples historiques édifiants inculqués fourniront paradoxalement à ceux qu'elle asservissait en pensant ou prétendant les émanciper des armes pour la combattre. 

 

A cette langue imposée par l'occupant qui lui fut enseignée par son père (9), à cette littérature française dont les nombreux écrivains, et surtout poètes la nourrirent, Maïssa Bey rend de plus un hommage appuyé. Elle intègre en effet – sans guillemets - de multiples bribes de citations, ce "butin de guerre" (10) miroitant venant élargir, enrichir le texte de ses réverbérations en le tissant d'imaginaires pluriels. Déployant une écriture poétique magnifique qui recourt largement aux images et aux symboles tout en jouant pleinement des sonorités et des rythmes, elle impulse à ce texte très visuel régulièrement scandé de répétitions et de refrains un balancement musical également fait d'alternance de phrases courtes et longues.

Et la construction même de ce livre semblant nous porter sur une houle  s'inscrit dans un balancement symétrique, les derniers fragments renvoyant aux premiers de manière inversée, leur reprenant même des lambeaux entiers de texte. L'enfant ensommeillé dont les visions encore embuées des rêves de la nuit anticipaient la conquête et l'occupation à venir, ou au contraire remontent encore plus loin dans le passé d'un pays berbère conquis et occupé par les Romains puis par les Arabes, se tient toujours «debout» à la même place. «Il regarde la mer», attendant l'aube d'un nouveau matin...

 

Pierre sang papier ou cendre commence et finit ainsi sur un rivage, ramenant l'Algérie à ses origines face à un horizon ouvrant le champ des possibles.

Au commencement était la mer (11), au commencement de cette histoire comme de l'écriture de Maïssa Bey.

 

 

9) Instituteur algérien proche du FLN, mort sous la torture

 

10) Pour reprendre l'expression célèbre de Kateb Yacine

 

11) Titre du premier roman de l'auteure qui s'ouvrait sur l'image d'une jeune-fille regardant la mer ...

 


 

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Pierre Sang Papier ou Cendre, Maïssa Bey, Editions l'Aube (2008), collection Aube poche, 2011, 175 p.

 

 

A propos de l'auteure :  link

 

 

 

     EXTRAITS :


 

II


p.16


    (...)

    C'est donc cela l'Afrique ? C'est cela, leur nouvelle Amérique ? Une terre dont ils ne savent rien. Une terre profonde. Mystérieuse. Inexplorée.

    Elle est là, enfin, cette Afrique, dite «Africa Nova» par d'autres conquérants, en d'autres temps. Une terre désolée et parcourue, selon ces mêmes conquérants, de hordes barbares à demi nues.

    Elle est là, à portée de canons, cette terre qu'on leur a dit âpre et farouche.

   Les yeux éblouis par la réverbération de la lumière sur la surface étale de l'eau, ils devinent, émergeant peu à peu des brumes matinales qui s'attardent au sommet de la colline, la ville blanche encore assoupie.

   (...)


 

III


p. 20


    Elle avance.

    Droite, fière, toute de morgue et d'insolence, vêtue de probité candide et de lin blanc, elle avance.

    C'est elle, c'est bien elle, reconnaissable en ses atours.

   Tout autour d'elle, on s'écarte. On s'incline. On fait la révérence.

    Elle avance, Madame Lafrance.
    Sur des chemins pavés de mensonges et de serments violés, elle avance.

    C'est elle, c'est bien elle, dans l'habileté de ses détours, dans l'arrogance de ses discours.

   Claquez les pavillons! Aux armes, citoyens! Formez les bataillons, en rang serrés! (...)

 

 

V


p. 32


    (...)

    Tous. Pris au piège dans le ventre de la terre, de leur terre, dans la roche trouée de galeries souterraines aménagées depuis des décennies pour les protéger des ennemis, et dans lesquelles ils croyaient trouver refuge.

    Enfermés.

    Emmurés.

    Enflammés.

    Enfumés.

 

    Lui seul ne les a pas suivis.
    Tôt levé, il s'est coulé hors de la tente et sans bruit, s'en est allé vers les champs pour y attendre le jour. Et peut-être même pour échapper à l'angoisse diffuse qui cernait le camp depuis l'arrivée des Roumis.

    Pour mieux voir les troupes qui avaient pris position sur le plateau, l'enfant s'est perché à la pointe du rocher sur lequel il a l'habitude de s'isoler. Plus bas, les chefs des deux camps ont parlementé pendant de longues heures avant de se séparer. Et pendant ce même temps, rivé à son poste d'observation, l'enfant a suivi la lente progression des siens à l'intérieur des grottes. (...)


 

X


p.62/63


     (...)

     Quand, sur la place du village, des soldats français ont exhibé des dizaines d'oreilles coupées,

     celles des victimes arabes tombées au combat,

     l'enfant pris de nausées s'est éloigné,

     a longtemps couru dans la plaine,

     mais il n'a pas pleuré.

     Quand le Caïd Si Mohamed Old Flen,

     burnous blanc et chaussures vernies,

     accompagné de saphis rutilants dans leur tenue,

     a réuni tous les hommes sur la place du village,

     a désigné ceux qui devaient le suivre pour être incorporés dans les troupes auxiliaires sous le commandement des Français,

    les a emmenés en ordonnant à ses sbires de faire taire les mères, les épouses et les soeurs,

     l'enfant s'est réjoui de n'être pas en âge de porter des armes

     et il na pas pleuré.

     (...)

 

 

XVII


p.111


    (...)

    Ce serait inattendu en ce jour de guerre, le sourire d'une petite fille. Un sourire confiant, parce qu'elle ne sait pas, parce qu'elle serre très fort la main de l'espoir, parce que, pour l'enfance, la vie se réinvente chaque matin, même si le feu et la fumée dérobent le ciel à son regard.
    Instant pétrifié dans un temps dévasté.

 

    Ce serait insoutenable, le regard d'un père debout sur le chemin de pierre, portant dans ses bras une petite fille. Sa fille. Elle a huit ou neuf ans. Mais qui d'autre que lui pourrait le dire ? Image arrêtée. Rouge et blanc car ce matin elle avait mis sa robe blanche.
    La petite fille ne sourira plus.

    Elle n'entend pas le chant de l'été.

    Elle ne verra plus la mer, toute proche.

 

    Qui peut regarder la guerre dans les yeux d'un enfant ?

    (...)

 

 

XXV


p.171/172

 

    (...)

    La mer...la mer... il n'a plus que ce désir en tête.

    Il avance à présent sur des rivages battus par des eaux claires et vives.

    Là-bas, au loin, des silhouettes aiguës hachurent un ciel d'orage.

    On dirait une muraille, une enceinte fortifiée, hérissée d'innombrables piques. Ou peut-être une improbable forêt de pins surgies des profondeurs marines.

    Ce sont des bateaux. Une formidable escadre. En attente.

De grands pans de jour affleurent au-dessus des collines et dissipent les lambeaux de rêves qui s'accrochaient dans sa mémoire.

    (...)

 

Publié dans Récit - carnet...

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