"Les maquisards", de Hemley Boum

Publié le par Emmanuelle Caminade

 

Les maquisards  redonne vie, sous la forme d'une vaste saga familiale (1), à une décennie occultée - ou du moins édulcorée - de l'histoire de l'indépendance du Cameroun. Une période s'étendant de l'après-guerre à l'assassinat par les troupes coloniales françaises (en septembre 1958) du grand leader politique Ruben Um Nyobe (2) dans la forêt où il avait trouvé refuge depuis trois ans, continuant sa lutte contre l'occupant après l'interdiction de son parti, l'U.P.C.(3). Un héros surnommé Mpodol (le "porte-parole" en langue bassa) dont l'éloquence et le charisme avait su rassembler le peuple dans un combat légaliste et pacifique : des paysans démunis mais aussi des hommes et des femmes relativement instruits, que la violence, le mépris et l'injustice poussèrent à sacrifier, comme lui, jusqu'à leur vie au nom de la dignité, de la liberté, et de l'intérêt général.

 

1) Une saga qui, avec les retours en arrière revisitant l'enfance des personnages et la dernière partie en forme d'épilogue nous portant jusqu'à la fin des années 1990, s'étend sur cinq générations

2) https://fr.wikipedia.org/wiki/Ruben_Um_Nyobe

3)https://fr.wikipedia.org/wiki/Union_des_populations_du_Cameroun

 

Le roman se limite donc au maquis du pays bassa, région rurale du centre et du littoral à forte dominante forestière dont Mpodol était originaire, sans aborder véritablement le maquis du pays bamileké qui, après l'indépendance (4), fut réprimé avec sauvagerie par le gouvernement camerounais avec l'appui de la France. Et, tout en démystifiant le colonialisme (ce qui n'a rien de nouveau mais reste malheureusement encore nécessaire) et en éclairant la stratégie naissante de la "Françafrique" qui s'instaurera de manière particulièrement violente par la suite au Cameroun (5), Hemley Boum rend hommage non seulement au combat d'un homme et d'un peuple mais aussi à la résistance d'une langue et d'une culture, développant pour notre plus grand intérêt tout un aspect anthropologique qu'elle aborde de manière très concrète.

 

4) Le Cameroun acquit son indépendance en 1960 pour les territoires administrés par la France, auxquels s'ajoutèrent en 1961 ceux sous tutelle britanique

5)http://www.kamerun-lesite.com/wp-content/uploads/2011/01/MONDE_DIPLOMATIQUE-kamerun.pdf

 

                                              

                   Ruben Um Nyobe

L'auteure a habilement construit une fiction où drames politiques et familiaux se font écho et lui permettent d'exprimer la double résistance de ces "maquisards", tant dans la sphère publique étatique dominée par l'autorité coloniale de tutelle (6) agissant dans le cadre des Nations Unies, que dans la sphère privée s'ordonnant autour des intérêts de la communauté. Et pour donner plus de réalité et d'intériorité, de force à son héros, elle lui a inventé un ami d'enfance, Amos, magnifique figure qui semble de plus endosser la paternité morale de ses deux grandes lignées de personnages rebelles (7) qui gravitent autour du leader. Un "patriarche" (8) tout en sagesse et bienveillance assurant l'équilibre de la communauté tout comme Mpodol, sorte de père du peuple, agit au nom de l'intérêt de ce dernier.

 

6) Ancienne colonie allemande, le Cameroun avait été mis sous la tutelle de la Société des nations après la première guerre et l'administration du territoire avait été confiée, après la deuxième guerre, à la France, et à la Grande-Bretagne pour la partie ouest extrême.

7) La lignée de la soeur d'Amos, Thérèse Nyemb, dont le fils Muulé prendra la relève sur le plan politique, et celle d'Esta, son amante fidèle, femme indépendante et puissante au-delà même de son cercle familial, et mère de Likak, autre personnage féminin  très fort de ce roman...

8) Amos appartient au cercle des patriarches, des anciens, tout comme Esta appartient à l'Ordre de Ko'o, société secrète exclusivement féminine mais dont les avis, comme ceux des patriarches, sont respectés par toute la communauté

 

              

© fr.wikimini.org

 

C'est un livre profond et touffu, mystérieux et vivant comme la forêt à l'ombre de laquelle il se développe. La forêt, où s'ancre la culture bassa dans sa dimension quotidienne, sociale et spirituelle : un environnement hostile et inconnu pour l'occupant qui fournit aux maquisards un refuge.

Hemley Boum connaît bien les ressorts de la saga. Violence des passions, sang et désirs,  amours contrariées et secrets de famille, rien ne manque. Malgré de belles pages, la langue n'évite pas toujours les clichés dans les descriptions, mais l'auteure impulse un souffle puissant à son récit qui n'a rien de figé ni d'univoque. Un récit à la structure mouvante instaurant un va-et-vient entre les parties mais aussi en leur sein, chaque personnage remontant souvent le passé ou revisitant ponctuellement sa jeunesse. La narration navigue de l'un à l'autre, plongeant dans l'intimité des personnages et leur donnant tour à tour la parole dans des dialogues. Elle s'infléchit de plus de tonalités variées, alternant des scènes très dures et d'autres tendres avec des passages explicatifs plus pédagogiques. Et, tout en ménageant ainsi tensions, suspense et respirations, l'auteure présente une belle galerie de personnages camerounais singuliers et nuancés, des hommes et des femmes bien incarnés et au caractère souvent très fort (notamment chez les femmes mais pas exclusivement).

Côté occupant cependant, seuls trois personnages sont développés et, mise à part la belle et subtile figure d'une religieuse chrétienne, on regrette qu'Hemley Boum ait choisi un archétype du grand colon bien caricatural. Et cela même si, par souci d'équilibre, elle a finalement bâti un personnage duel aux deux faces antagonistes (le père et le fils). Car juxtaposer le noir et le blanc, la bête et l'ange, ne remplacera jamais une variété de gris. Certes on ne conteste pas la vraisemblance des violences coloniales ainsi illustrées mais on regrette seulement qu'elles aient été réunies en ce seul personnage monstrueux. La logique de la saga semble avoir primé sur la crédibilité de cet important personnage qui vient articuler l'intrigue familiale camerounaise à la lutte politique contre l'occupant et donne sa dynamique au roman. Un choix qui dans cette optique peut se défendre...

On ne boude pas néanmoins son plaisir à lire ce long roman de près de 400 pages que l'on "avale" facilement d'une traite. Et, outre son intérêt historique, Les maquisards  a le grand mérite d'éclairer la complexité et la cohérence d'une vision du monde africaine à forte dimension sociale et spirituelle. Une vision bien différente de celle de l'occupant français chrétien, au prisme de laquelle certains regardent encore trop souvent l'Afrique.

 

Les maquisards, Hemley Boum, La Cheminante, mai 2015, 392 p.

A propos de l'auteure :

 

EXTRAITS :

 

Deux extraits sur le site de l'éditeur (Prologue p. 9/10 et Fin septembre 1958, Les dernières heures, p.17/18) : ici

 

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Publié dans Fiction, Histoire

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