"L'été de "La Tempête"" de Craig Higginson

Publié le par Emmanuelle Caminade

"L'été de "La Tempête"" de Craig Higginson

The last summer, premier roman de Craig Higginson publié en Afrique du sud en 2010, vient de sortir dans sa traduction française sous le titre L'été de «La Tempête» - qui certes gomme la tonalité élégiaque du titre initial mais a le mérite de pointer précisément la spécificité d'un ouvrage reposant tout entier sur la mise en abyme.

Si Karen Blixen s'était déjà livrée à cet exercice dans sa nouvelle intitulée Tempêtes où de même se dupliquaient l'art et la vie (1), ce dramaturge sud-africain renommé lui donne une ampleur inégalée dans son roman. Il ne se limite pas en effet à un jeu de miroirs avec la tragi-comédie de Shakespeare mais fait écho à l'ensemble de l'oeuvre de ce dernier, tout en ouvrant judicieusement en parallèle une seconde mise en abyme avec une nouvelle d'Henry James, le narrateur semblant parfois de plus une sorte de double de l'auteur. D'un auteur manipulateur très impliqué dans son texte, même s'il se défausse sur son narrateur.

1) Dans Tempêtes, qui fait partie de son recueil de nouvelles Anecdotes du destin (1958), publié aussi sous le titre Le dîner – ou le festin - de Babette, Karen Blixen mêle la vie d'une troupe de théâtre au destin des personnages de la pièce de Shakespeare

 

 

Swan Theatre (Stradford-upon-avon)

 

L'île servant de décor à La Tempête, ce royaume de l'illusion, c'est Stradford-upon-Avon, la ville natale de Shakespeare, et Prospéro, le vieux seigneur exilé qui y règne, c'est Harry Greenberg (2), célèbre dramaturge qui a fui l'Afrique du Sud pour des raisons assez mystérieuses et fait une brillante carrière en Angleterre.

Harry met en scène l'ultime pièce du grand maître, assisté du jeune Thomas qui, chargé principalement par son mentor de «travailler sur les doublures», s'investit également dans une adaptation personnelle de La leçon du Maître (3) qui sera jouée après. Et tout un petit monde gravitant autour du théâtre a ainsi envahi la ville pour l'été. Mais cet été-là, des tempêtes bouleverseront cette communauté prise au piège de l'illusion et les héros, rattrapés par le réel, feront l'expérience de leurs propres limites.

2) Un personnage sans doute inspiré par le dramaturge sud-africain Barney Simon à la mémoire duquel le livre est dédié


3) The lesson of the Master (1888), une longue nouvelle dans laquelle  Henry James s'intéresse au conflit entre l'art, l'impulsion créatrice, et la vie, l'amour...

 

La Tempête, mise en scène par Peter Brook

 

L'art et la vie, la célébrité ou l'amour se mêlent et s'affrontent ainsi dans L'été de «La tempête». Un affrontement, une alternative même, qui semble le point de focalisation essentiel des personnages, celui qui articule l'intrigue selon les trois questions-clés de Stanislavski (4), le grand théoricien du théâtre moderne.

4) «Que veux-tu ? Quel est l'obstacle ? Que fais -tu pour l'obtenir ? »

Harry - dont on ignore au début le passé amoureux qui resurgira par la suite, à sa grande surprise, sous les traits de deux femmes - vit très solitaire en seule compagnie de son chien fidèle. Thomas, lui, aime désespérément l'instable Lucy, jeune actrice prometteuse et égocentrée incarnant Miranda qui attire tous les regards et semble toujours jouer des rôles, même dans la vie. Mais, encore dans une relation houleuse avec un acteur au chômage, c'est au charme du tout jeune Kim, une sorte d'ange ou de lutin étranger à son monde, qu'elle va étonnamment succomber. Et peut-être Kim, dans son innocence naturelle tranchant avec le mensonge imprégnant la plupart des relations humaines, apparaît-il «comme le véritable héros de ce conte, celui qui enchante tous ceux qui le rencontrent».

S'attachant au quotidien de ses personnages, l'auteur décrit avec ironie ce monde du théâtre qu'il connaît bien, s'intéressant surtout à l'enchevêtrement des relations qui se tissent entre ces individus complexes, non seulement dans leur cadre professionnel mais aussi dans leur vie privée. Suivant notamment leurs différents itinéraires amoureux, il sonde leur psychologie et la conscience qu'ils ont d'eux-même, éclairant ce qui entrave leur capacité à avoir de belles et durables relations. Et ce faisant, il met en lumière la solitude et la fragilité des hommes et leur difficulté à trouver leur véritable identité.

L'été de «La tempête»  est ainsi un roman «psychologisant» changeant de tonalité selon que l'on s'arrête ici où là, à la fin de la première partie ou de la seconde, l'épilogue en forme de post-scriptum opérant un nouveau renversement. Et il en émane toute une philosophie douce-amère de la vie.

 

Miranda, La tempête, par John William Waterhouse

 

Faisant exploser habilement les conventions romanesques, Craig Higginson donne à Thomas un statut délibérément ambigu, entre réalité et fiction. Héros et narrateur de cette histoire, il n'en a vécu qu'en partie les événements qu'il raconte et n'a reçu que quelques confidences. Et comme «mettre bout à bout toutes les pièces du puzzle» ne donnerait qu'une «image figée à deux dimensions», il préfère «fouler un pays imaginaire»  :

«Comment pourrais-je vous raconter ce qui est arrivé cet été-là sans en inventer une grande partie ?»

A la fois héros au point de vue forcément incomplet, narrateur omniscient connaissant les motivations intimes des personnages, démiurge imaginant, inventant leurs réactions et interprétant leurs pensées, il ne se contente pas de raconter l'histoire et se comporte bien souvent en auteur dramaturge ou en metteur en scène. Un auteur qui, maintenant constamment une distance comique, s'adresse sans cesse à son lecteur en le prenant à témoin, et qui analyse et commente les faits racontés en délivrant sa propre vision des choses. Un auteur s'interrogeant aussi sur cette fiction en train de se raconter et de s'écrire, et aimant la mettre en résonance avec d'autres textes en recourant opportunément à de très nombreuses citations littéraires et surtout théâtrales - clins d'oeil que les lecteurs initiés apprécieront mais qui, malgré les fréquentes précisions en note, ne revêtiront pas pour d'autres la même saveur.

 

Malheureusement, le style - si tant est que l'on puisse en juger dans une traduction - ne m'a pas semblé à la hauteur de ce roman érudit et vertigineux d'inspiration pour partie shakespearienne et "jamesienne". Même si la fluidité, la légèreté et l'ironie de l'écriture en rendent la lecture facile, la langue simple de Craig Higginson manque en effet à mon sens d'originalité, et l'on frise trop souvent le cliché dans les descriptions. De même les commentaires de l'auteur, s'ils ne sont pas dans l'ensemble dénués de finesse, n'évitent pas parfois certains poncifs.

Mais ne soyons pas trop sévères car il s'agit d'un premier roman.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

L'été de «La Tempête», Craig Higginson, Mercure, 16/03/17, traduit de l'anglais (Afrique du Sud) par Gabrielle Lécrivain, (Last Summer, Picador Africa 2010)

 

A propos de l'auteur :

Craig Higginson, né 1971, est un dramaturge et romancier sud-africain.

Il vit à Johannesburg où il dirige le Market Theatre et est considéré comme une des plumes les plus brillantes de la jeune littérature sud-africaine.

Son deuxième roman The landscape painter (Picador Africa 2012) et son troisième, The dream house (Picador Africa 2015) - le premier traduit en français par Mercure de France en 2016 - furent très remarqués et reçurent tous deux le premier prix de littérature sud-africaine de langue anglaise de l'Université de Johannesburg.

EXTRAIT :

On peut feuilleter le livre sur le site de l'éditeur : ICI

 

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Publié dans Fiction

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