Comme un enfant qui joue tout seul, de Alain Cadéo

Publié le par Emmanuelle Caminade

Comme un enfant qui joue tout seul, de Alain Cadéo

Roman initiatique proche de la fable ou du conte philosophique, Comme un enfant qui joue tout seul, véritable hymne du poète Alain Cadéo à «cette gourmandise qu'est la vie», à cette vie calme, "simple et tranquille" si bien chantée par Verlaine (1), est l'histoire d'une nouvelle naissance : celle d'un orphelin trentenaire solitaire, dernier survivant d'une lignée qui, ruminant la phrase d'un mystérieux clochard sorti de nulle part et perdant ses certitudes, quitte tout un jour d'avril. «Avril, début du monde».

1)Le ciel est, par dessus le toit..., Sagesse III,VI

 

 

« Barnabé  Raphaël Lazare ! Résurrection ! »

 

Abandonnant «la panoplie du parfait arriviste», brisant sa belle carrière et vendant son studio parisien pour retrouver l'Océan de son enfance et remonter le temps, Raphaël ôte ainsi la «carapace de rhino dur» qui enfermait son vieux "moi" poussiéreux pour redevenir un vagabond.

Aidé par Mathilde, vieille amie de sa grand-mère maternelle et ultime témoin de sa famille, il s'élance «sur les traces de son passé», mettant ses pas «dans ceux de tous les siens» en se sentant désormais «terriblement accompagné», et réapprenant à parler aux choses avec la joie et la candeur de l'enfant ou du poète.

Cheminant sur une route étrangement «jalonnée de signes» aiguillonnant son destin, et leurs routes semblant converger, il rencontrera alors au terme du voyage celle qui peut-être aimantait la sienne.

 

Le cœur et la conscience

 

« Pourquoi es-tu si dur ? » 

 

Cette phrase revenant comme un mantra s'avère le déclic du parcours révélateur de ce héros - malicieusement atteint d'une tachycardie native - qui, acceptant sa «sublime fragilité» retrouvera son humanité. Il troquera ainsi son intelligence arrogante prisonnière «des logiques de fonctionnement» pour le cœur, pour ce monde des émotions et des sentiments, mais aussi pour la conscience, la lucidité, les deux n'étant pas antinomiques :

«Le cœur, c'est le courage, la foi et la passion. Et la lucidité ! C'est pas incompatible. Passion et lucidité.»

Alain Cadéo, se montrant friand d'onomastique, a donné comme premier prénom à son héros s'émancipant d'un monde qui ne lui convient pas celui de Barnabé, nous renvoyant ainsi aux multiples avatars du Bartleby de Melville (2), ce prince du doute et du refus  perdu au sein du temple du capitalisme, et annonçant, prophétisant par ailleurs un Raphaël guéri de son cynisme (3).

Son héros à l'affût du moindre signe, la conscience en éveil, redécouvre ainsi la jouissance de l'instant contenant toute la beauté du monde, et la profondeur du ressenti. Un héros captant «intensément chaque seconde» dont le rapport au temps et la vision du monde semblent désormais sous l'empire du "kairos" (4).

Et on ne s'étonnera guère que ce soit Mathilde Barigot qui aide Raphaël à s'extraire du «marécage» de son enfance perdue et à «raviver les couleurs du monde», à faire éclore une vie nouvelle du «compost» de la mémoire. Ni que cette rencontre finale avec Elena, femme lumineuse (5) mais non évidente, sorte de diamant brut, soit en quelque sorte parrainée - ou plutôt "marrainée" ! - par Marguerite et Lucie, les deux grands-mères «totémiques» de nos héros.

2) Du Barnabooth de Valéry Larbaud au Bartlebooth de Pérec, et au professeur Bartleboom d'Alessandro Baricco cherchant où la mer se termine dans Oceano mare ou même à Baldabiu, le tisseur d'histoires menant la danse dans Seta

3) Etymologiquement Barnabé signifie "fils de la prophétie", et Raphaël ("Dieu guérit") est l'archange de la guérison

4) Un concept faisant référence au dieu grec Kairos représenté par un jeune homme qui ne porte qu'une touffe de cheveux sur la tête. Quand il passe à notre proximité, il y a trois possibilités : on ne le voit pas, on le voit mais ne fait rien, on tend la main au moment où il passe et "saisit l'occasion aux cheveux", saisissant ainsi l'opportunité.

5) Elena possédant un prénom de lumière si l'on se réfère à son étymologie (de "hélèné", sorte de flambeau rituel), tout comme Marguerite ("perle", "pureté") et Lucie ("lumière")

 

Le roman des  vies minuscules 

 

«Qui, après nous, racontera ce qui était la chair de nos vies ?»

 

«Les humbles seuls, sont le sel de la terre» et chaque vie, même la plus modeste, est digne d'être raconté, «chaque vie est légende, un grand récit allégorique truffé de secrets de rencontres, de mystère »...

Comme l'avait fait avant lui Pierre Michon dans ses Vies minuscules, Alain Cadéo s'attache à raconter ces histoires, à mettre des mots sur la richesse de ces «sensations inexprimables» qui les ont constituées, les servant par la fiction sans laquelle il ne resterait plus trace des petites-gens et de "leurs éclatants désirs au sein du réel terne", de ces milles romans que l'avenir a défait.

Son héros narrateur non seulement «retrouve avec bonheur et précisions toutes les petites histoires de [sa] vie» mais il découvre «l'immensité de l'imaginaire», ravivant ces histoires de famille somnolentes qui refont surface. Et ce roman qui s'attache à saisir ce qui rend uniques toutes ces vies croisées, rendant à chacun «la poignée de perles qui lui appartient», ressuscite aussi un «collier de morts», comme le faisait la mère de Raphaël en feuilletant avec lui l'album photo familial. Des histoires qui se transmettent oralement mais aussi par écrit - et en dernier recours par la fiction capable de raconter ce qui était la chair de ces vies.

 

L'appel de l'Océan

 

Le héros entreprend un «retour aux sources dans le giron salé de l'Océan», dans son ventre «immensément maternel». Un retour «à l'embouchure de ses rêves d'enfant» et «au commencement de toutes choses», vers une sorte d'éternité. Vers «cette grande présence qui bouge, cet autre cœur insondable qui bat depuis toujours».

Et tout ce livre retentit de l'appel de cet Océan majuscule qui «est la plus grande mémoire liquide de la terre». Car «dans chacune de ses gouttes, il y a l'humanité et toutes les espèces vivantes, et tous les cadavres noyés». Un Océan qui «brasse ses mystères» et «éparpille sans fin ses coquillages», dont «les chants sous-marins psalmodient, murmurent, hurlent peut-être les grands secrets de l'univers».

La déferlante de la langue

 

Tout en jouant «la partition du quotidien», l'écriture d'Alain Cadéo nous fait respirer le vent du large en épousant le rythme et la voix multiple de cet Océan, s'apaisant et s'emballant dans un ressac de silence, d'élan et de reprises, l'auteur ne se privant pas de «rabâcher» ni de «baragouiner» et faisant «tinter l'instant» ou «sonner le vide».

C'est une écriture à la riche texture sonore et tout en réverbérations, qui renvoie en écho et recycle les débris de multiples citations littéraires - et notamment poétiques. Une écriture polyphonique qui alterne dans sa coulée l'intimité du "je" de Raphaël et le recul d'un narrateur extérieur interpellant parfois le héros. Mais aussi les voix d'autres personnages au travers de leurs monologues et dialogues ou de leurs écrits.

Et l'auteur, qui affectionne les listes et les énumérations, les inventaires de mots et de choses, part du mot avec une sensuelle jouissance, s'abandonnant à sa puissance fertilisante et envoûtante, à son pouvoir évocateur et même convocateur d'images :

«Voilà que je fais des phrases. Autour de chaque mot c'est une floraison d'adjectifs, chaque mot est un petit soleil qui envoie au cerveau sa foule de rayons.»

 

Alain Cadéo est ainsi un poète saltimbanque, un «jongleur de syllabes» et un «dresseur de phrases» dont la langue gouailleuse aux «syllabes pétantes» claque et déverse sur nous des torrents d'images. Et c'est bien dans cette langue singulière et magnifique que réside l'intérêt majeur de ce énième conte initiatique, Comme un enfant qui joue tout seul nous emportant avec puissance dans sa vague déferlante et nous lavant de son écume.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Comme un enfant qui joue tout seul, Alain Cadéo, éditions La Trace, février 2019, 202 p.

 
A propos de l'auteur :

https://www.babelio.com/auteur/Alain-Cadeo/214345

 

EXTRAIT :

 

p.12/13

(…)

Mon premier prénom, celui que j'ai longtemps refoulé dans le grenier des oubliés, me revient aujourd'hui en fanfare : Barnabé. Le second, Raphaël, fut plus facile à porter. Prénom si répandu de nos jours, comme un lâcher de pauvres archanges ne sachant plus voler. Mais Barnabé me plaît. Sa double labiale me rappelle «A.O. Barnabooth», ses «borborygmes», Valéry Larbaud, dont j'ai toujours aimé le dandysme, son regard fiévreusement mélancolique, sa nonchalance de gosse de riches à bord de paquebots et des grands trains de luxe.

On fait tous sa vie. Moi, j'ai défait la mienne. Maille après maille. Jour après jour. Sans calculs ni trompettes. J'ai désappris, tout désappris, et «je suis un berceau qu'une main balance, au creux d'un caveau : Silence, silence».

J'ai désappris ou je me suis défait, lambeau par lambeau, de tout ce qu'on m'a enseigné.

Et j'en suis là, désincarné, marchant sur un trottoir bordé de tulipiers.

Dans cette ville de province du sud-ouest, vieillotte et surannée aux maisons basses, avril offre à mes yeux neufs, la couleur blanche de toutes les naissances.

Oui, j'ai trente-sept ans, toutes mes dents et l'énergie d'un condottiere. J'ai sillonné le monde à grandes enjambées. J'ai travaillé comme un bourricot, noria des forçats de l'ère post-moderne. J'ai séduit, intrigué, connu l'ivresse du pouvoir, pauvre de moi... Et la voix d'un clochard un jour m'a remis à ma place : «Pourquoi es-tu si dur ?» Je me souviens toujours de cette voix. Elle fut le déclencheur de ma dégringolade ou de mon ascension. C'est selon.

(...)

Publié dans Fiction, Poésie

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J
Merci pour cette superbe chronique et cette mise en lumière judicieuse de l'écriture singulière d'Alain CADEO.
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