La terre des femmes, de María Sánchez

Publié le par Emmanuelle Caminade

La terre des femmes, de María Sánchez

Issue d'une famille rurale du nord de la province de Séville en Andalousie, María Sánchez est vétérinaire et parcourt les campagnes espagnoles avec son van. Grande lectrice, elle est passée à l'écriture pour rendre hommage aux vies des femmes de sa famille, publiant en 2017 un recueil poétique très remarqué, Cuaderno de campo ("Cahier de campagne"), qui portait une réflexion sur l'origine et la manière dont on se construit.

Sorti en Espagne en février 2019 et s'inscrivant dans le même sillon tout en élargissant le propos, Tierra de Mujeres / La terre des femmes, deuxième livre de cette toute jeune trentenaire tenant du récit personnel et familial comme de l'essai ou du manifeste, rencontra un immense succès populaire. Et si l'origine rurale et le parcours de l'auteure ont joué un rôle déterminant dans l'écriture de cet ouvrage, on ne peut le comprendre en France sans le resituer dans le contexte spécifique de l'Espagne concernant tant le monde rural que le féminisme.

 

Dans ce pays très fortement urbanisé, l’essentiel des travailleurs et des richesses est en effet regroupé dans les grandes métropoles. La population espagnole est très mal répartie sur son territoire et l’exode rural n’en finit pas car les politiques ne font rien pour empêcher les campagnes de se vider. Le nord de l'Andalousie dont est originaire l'auteure (comme le Sud de l’Aragon, l'Estrémadure, où la Galice intérieure) est ainsi un territoire dépeuplé, l'émigration y vidant les villages, ruinant tout l'édifice traditionnel de cette vieille société paysanne en en bouleversant l'économie.

Il faut dire que, contrairement à la France où les questions rurales et agricoles font partie intégrante des débats et ont accès aux «grandes plateformes d'information», celles-ci intéressaient peu jusque très récemment en Espagne, ces zones rurales étant dépourvues de poids politique en raison du système électoral (1).

Aucun pays européen de taille comparable ne connaît de pareils déserts démographiques, avait souligné Sergio del Molino dans La España vacía ("L'Espagne vide") (2), livre paru en 2016. Une expression contre laquelle María Sánchez s'insurge car réduisant à néant «un territoire débordant de vie, de personnes, d'histoires, de communautés», occultant «la main qui prend soin» et rend possible la nourriture, qui rend possible la vie de tous. Et, les habitants de ces villages privés de tous les services offerts aux citadins se voyant contraints à émigrer pour survivre, faute de réponses politiques à la hauteur, elle préfère parler d'«Espagne vidée» (España vaciada).

1) Les circonscriptions électorales pour les élections législatives étant en France beaucoup plus petites, le vote des habitants des zones rurales a en effet un impact sur l'attribution des sièges au Parlement. Tandis qu'en Espagne, la circonscription s'élargissant à la province, le vote rural est noyé dans celui de leurs capitales urbaines. (cf http://theconversation.com/lagriculture-et-la-ruralite-les-grandes-absentes-de-la-campagne-electorale-en-espagne-115862)

2)https://www.la-croix.com/Monde/Europe/Le-ras-bol-oublies-lEspagne-vide-2019-04-27-1201018259

 

 

Manifestation du 8 mars 2018 à Barcelone

 

Depuis la fin de la "dictature nationale-catholique" (3) par ailleurs, une mue rapide s'est opérée et l'Espagne est devenue une "nation phare du combat féministe" (4) et - même si la situation n'y est pas pire qu'ailleurs, loin de là - une de celles où le "sentiment d’injustice liée au sexe" est le plus élevé.

On put constater ce caractère exceptionnel du mouvement féministe espagnol et sa forte puissance mobilisatrice le 8 mars 2018  lors d'une grève générale des femmes sans précédent (5) et de manifestations historiques «où les femmes ont fait trembler les rues» à l'occasion de la journée internationale des droits des femmes. Une journée qui ailleurs dans le monde, et notamment en France, n’est le plus souvent qu’une "journée internationale de plus"».

3) Après la mort de Franco en 1975, les premières élections libres durant le processus de transition démocratique eurent lieu en 1977

4)https://www.liberation.fr/planete/2019/06/23/l-espagne-terre-feministe-au-grand-dam-des-machistes_1735711

5) A l’appel des organisations féministes et des syndicats plus de 5 millions d'Espagnoles firent grève !

Village abandonné en Espagne

A ma famille
A ceux et celles
qui ont travaillé la terre et veillé sur elle
sans jamais être reconnus
(dédicace)

Narré à la première personne, le "nous" supplantant très vite le "je", La terre des femmes  se divise en deux grandes parties constituées de plusieurs chapitres dont les titres sont illustrés de photos en noir et blanc (ou parfois de gravures) qui manifestent ce lien profond à la nature transparaissant dans tout le livre, et semblent faire écho aux portraits familiaux oubliés et privés de leur sens évoqués dans l'introduction.

Après cette introduction exposant surtout le déclic, les causes et le but, la «mission» même de son écriture, María Sánchez tente, dans une première partie riche de formulations interrogatives - compensant sans doute son propre silence d'autrefois - et de réflexions précisément étayées, de débusquer ce qui ne se voit pas. De mettre enfin en lumière ce monde rural dévalorisé et infériorisé : de lui redonner un espace et une voix propre.

Bien que ce livre ait été en partie initié par un décès familial et qu'elle l'ait d'abord écrit pour les siens - et notamment pour nommer «celles qui ont existé sans être nommées» et celles «qui sont toujours là, dans l'ombre, porteuse d'une parole qu'on n'entend pas» - elle n'aborde véritablement les figures féminines de sa famille que dans la seconde partie, au bout d'une bonne centaine de pages. Une partie plus intime et poétique dans laquelle elle s'attarde, très concrètement et avec émotion, sur les trois générations de femmes encore vivantes de sa lignée : son arrière-grand-mère paternelle, sa grand-mère maternelle et sa mère (6). Questionnant enfin les siens pendant qu'il est encore temps - ces femmes mais aussi son père et les habitants de son village -, elle y part à la recherche de traces, d'anecdotes, de toutes ces étincelles soudaines de la mémoire, revivifiant ainsi ses propres souvenirs d'enfance en leur donnant alors tout leur sens. Et le récit familial se double d'une quête de soi.

 

Si l'écriture en est agréable, l'ouvrage souffre malheureusement d'un manque de rigueur dans sa structuration. De nombreuses répétitions en effet donnent parfois l'impression de patiner car les chapitres se recoupent souvent et le contenu de certains, au-delà de leurs titres précis, fait un peu fourre-tout. Peut-être cela est-il dû à l'inversion d'une démarche initiale partie d'une quête individuelle et familiale pour s'élargir à une revendication collective concernant l'ensemble de la société ? Ou au fait que l'auteure mêle un peu tous les genres de manière atypique  ? Toujours est-il, qu'à mon sens,  elle n'a pas réussi à trouver un dispositif narratif adéquat, ce qui est dommage car son livre est loin d'être dépourvu d'intérêt.

6) Dans trois parties intitulées Trisaïeule : chêne liège, Grand-mère : potager et Maman : olivier

 

 

Toute mon enfance est un village.
(Federico Garcia Lorca)

La terre des femmes  est un livre rebelle s'enracinant dans une terre aimée, nourri de la colère et de la culpabilité de l'auteure vis à vis de ces femmes invisibles de sa lignée sans les sacrifices desquelles cette fille et petite-fille de vétérinaires s'étant calquée sur les seuls modèles masculins à sa disposition n'existerait pas. Et cette prise de conscience tardive de l'importance des femmes dans son enfance rurale, du rôle primordial de ses racines, de ce patrimoine qui l'a construite, María Sánchez l'étend à tout un pays, ce qui fait l'originalité de sa démarche.

Son «Je suis ce que je suis grâce à mon enfance» se transpose en effet à l'Espagne qui s'est construite sur sa culture paysanne et n'existe que grâce à elle, son propre patrimoine ancestral s'avérant un trésor appartenant à tous qu'il est urgent de sauvegarder avant qu'il ne disparaisse entièrement. Et ce plaidoyer pour le monde rural qui questionne, argumente et revendique en s'appuyant sur de nombreuses références factuelles et documentaires avec de multiples citations littéraires (notamment en exergue des différents chapitres) part ainsi des «marges» pour s'étendre à l'Espagne entière. Un plaidoyer qui s'adresse essentiellement à ce monde urbain désormais majoritaire : aux citoyens et aux politiques qui les représentent. Pour qu'ils prennent conscience qu'il y a urgence à débattre de ces questions et a trouver ensemble des solutions.

 

 

Assumant pleinement «un féminisme de sœurs et de terre», l'auteure ose prendre la parole, ou plutôt reprendre une parole étouffée ou usurpée, en son nom et aux noms des autres dont elle se fait le porte-voix : «Peut-être nous sommes nous réveillées trop tard, nous les filles, mais nous questionnons enfin et revendiquons, notre voix prend la relève».

Elle éclaire «une réalité qui n'entre pas dans les statistiques» - qui en 2013 ne recensaient que 2,2 % de femmes officiellement actives dans le monde rural, ignorant que «à côté de celles qui se lancent seules comme éleveuses, agricultrices (…), il y a toutes ses femmes invisibles» dont on ne comptabilise pas la «sueur» ni le «sacrifice» (7). Et elle revalorise un groupe non seulement infériorisé mais privé de son identité.

Semblant démonter une sorte de matriochka pour remonter à cette cellule-mère (cette «première femme») que recouvre ce monde rural lui-même occulté par une Espagne majoritairement urbaine, La terre des femmes  s'avère ainsi une sorte de manifeste féministe rural visant à un «réveil collectif» dont le "nous" porte aussi la voix de toutes les femmes, et notamment d'une nouvelle génération voulant faire changer les choses : «nous, enfants du progrès».

7) Car il n'y pas juridiquement en Espagne de co-titularité possible des exploitations agricoles, les femmes travaillant avec leur conjoint étant considérées comme simples aides familiales

 

Appartenant non seulement «à la même strate» que ceux qu'elle décrit mais à cette nouvelle génération investie dans la «mission fondamentale» de «sortir de l'ombre toutes ces femmes tenues à l'écart au fil du temps», María Sánchez  porte ainsi un regard neuf sur le monde rural. Son livre a de plus le grand mérite de nous éclairer sur l'Espagne actuelle et les mouvements revendicatifs qui la traversent. Et c'est sans doute en raison de l'actualité de ses thèmes qu'il a obtenu un tel succès dans ce pays où il s'est vendu à plus de deux cent mille exemplaires.

 

 

 

 

 

 

 

 

La terre des femmes, María Sánchez, traduit de l'espagnol par Aline Valesco, Rivages, 4 mars 2020, 168 p.

A propos de l'auteure :

https://maria-sanchez.es/biografia

EXTRAIT :

 

On peut feuilleter les premières pages du livre : ICI

 

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