Ultramarins, de Mariette Navarro

Publié le par Emmanuelle Caminade

Ultramarins, de Mariette Navarro

Ultramarins est né en 2012 d'une résidence d'auteurs sur un cargo porte-conteneurs traversant l'Atlantique à destination de la Guadeloupe. D'une immersion dans un petit monde matériel et humain soumis aux règles hiérarchiques et aux impératifs économiques, avec pour horizon l'infini mystérieux de la mer.

Mariette Navarro, poète et dramaturge, transforma ensuite ses notes de voyage en un récit littéraire prenant une dimension plus intérieure et fantastique, poursuivant l'écriture de ce roman durant près de neuf années.

 

 

Une jeune commandante connaissant bien son métier et habituée «à se cacher à l'intérieur d'elle-même sans que rien n'y paraisse» mène un équipage de vingt hommes avec autorité, enchaînant sur son cargo «des trajets commerciaux calculés au plus rapide». Avec elle, «on sait que tout sera carré, que la mécanique humaine fonctionne aussi bien que le moteur brûlant».

 

Quand le Second lui propose de s'offrir une petite baignade, «une voix sortie d'elle-même» donne son accord, manifestant un étonnant décalage «entre ses pensées et ses paroles». Et de ce petit écart «dans la trajectoire programmée» va naître un espace hors du temps confrontant chacun à son mystère : «un monde entre les mondes».

Hors de vue de toute côte, les radars débranchés, son cargo s'arrête en effet dans une parfaite région d'eau calme d'un bleu profond nommée "Abyssal plain" sur la carte - «alliance de mots poétique et effrayante». Pendant une heure seulement ses hommes, dans la nudité de leur nature, vont alors  perdre «le fil de tout» en frôlant les abysses. Et elle n'aura pas besoin de se jeter à l'eau avec eux pour «ressentir leur vertige».

 

Remettre ensuite en route «la machine des petits riens» et retrouver le chemin du réel sera difficile car soudain tout se dérègle, brouillant les repères habituels : les chiffres ne fournissent plus d'appui rassurant, la météo semble «ne rien savoir de ce morceau d'océan quelle traverse» et les paysages se dérobent, tandis que le bateau n'en fait qu'à sa tête.

Voici donc que l'aventure se profile, cette aventure qui peuplait autrefois «ses lectures d'étudiante» ou meuble «les récits qu'elle invente dans les soirées à terre»...

 

 

Raconté à la troisième personne mais essentiellement du point de vue de la commandante (et dans une moindre mesure de celui de son Second), Ultramarins est un roman très intériorisé intégrant de nombreux soliloques de l'héroïne, primant sur les dialogues (2).

Quant au choix du présent de narration, il apporte vivacité mais aussi proximité et réalité à cette histoire. Il semble en effet en tempérer la teneur fantastique, contribuer à apposer le sceau de la vérité sur les délires imaginaires et les vagabondages poétiques de l'auteure, l'étrange ne faisant que révéler le dessous des choses, que mettre à jour l'indistinct.

 

Mariette Navarro nous conte ainsi l'odyssée d'un bateau ivre, nous faisant partager la traversée de soi libératrice de son héroïne dans un roman enchanteur qu'anime le souffle des grands récits de mer.

 

2) La Commandante s'adressant à elle-même, à son bateau ou à un interlocuteur invisible et muet, tandis que quelques dialogues nous restituent ses échanges avec le Second ou l'équipage, ou ceux du Second avec l'équipage - ajoutant ainsi notamment un regard extérieur porté sur l'héroïne ...

 

 

 

 

Le souffle des grands récits

 

«Est-ce que tu vas plonger d'un coup comme font les baleines, nous emporter dans les abysses ?»

Dans la rigueur de leur métier, les marins font «semblant, avec la meilleure foi du monde, de |se] repérer avec des morceaux de papier coloriés, et de savoir où [leurs] voyages [les] mènent». Mais ils sont aussi surpris par de «grandes stupeurs» lorsqu'aucune terre n'est en vue :

«Parce que c'est ça, la mer, les kilomètres sous la coque. Parce que c'est ça, de quitter les chemins de terre ferme et les cartes routières. On croit qu'on va décider de tout quand on est aux commandes. Et on décide de pas grand chose.»

Et l'inquiétude des marins face à toutes ces choses bizarres oeuvrant sur ce «cargo à la dérive qui ne sait pas pourquoi il va» ouvre «la porte des grands récits» de mer aux résonances métaphysiques, interrogeant l'énigme de la vie.

On se remémore ainsi «les récits d'Atlantique et d'Atlantide, les triangles inquiétants et les vaisseaux fantômes», les récits de bateaux perdus dans les «méandres de l'espace-temps» et de marins qui, comme Ulysse, ont entrevu le royaume des morts. Et chacun y va de sa petite histoire, de ces rumeurs devenues légendes dont certaines touchent même le grand capitaine que fut le père de la commandante.

 

 
"Une traversée de soi par un lent courant d'air"

 

Dans ce roman initiatique, un vent de liberté traverse l'héroïne. Un vent qui va changer profondément son regard sur soi et sur les autres, lui permettant de renouer avec l'essentiel.

Abandonnant sa rigidité, elle accepte ainsi de perdre le contrôle avec un certain bonheur et «veut connaître le fond des choses». «Elle creuse, elle fore encore, jusqu'au fond du bateau», jusqu'au fond d'elle-même. Et, dans plusieurs flashes-back rompant le fil globalement linéaire de ce récit, ressurgissent certaines scènes marquantes de son passé qu'elle peut désormais affronter avec sérénité.

Elle écoute le corps du bateau, «elle qui n'a jamais écouté le sien», apprenant à sortir du cadre dans lequel elle s'enfermait et à mettre son cœur à nu. A écouter aussi le cœur de ses compagnons de voyage : «ces pompes portatives pour hommes adultes et la batucada que ça fait d'être ensemble et vivants».

Cet épisode magique de vertige partagé dans une confrontation solitaire au mystère les a en effet unis par delà les hiérarchies. Et il lui a fait oublier sa peur dans une fierté retrouvée de la vie.

 

 
L'odyssée d'un bateau ivre

 

Tout comme le poème du jeune Rimbaud, ce texte à la langue poétique colorée où dominent le bleu outremer des abysses et le rouge sang de la vie s'affirme comme l'odyssée d'un bateau et d'un poète à la dérive inventant une terre nouvelle.

L'océan s'y fait en effet levier vers l'envers du monde dans un abandon émancipateur baigné d'euphorie, et l'osmose entre la commandante et son cargo y renvoie à l'assimilation du poète au navire dans Le bateau ivre : «Le cargo, quand elle ferme les yeux, c'est son corps à elle» et quand «elle enlace son bateau et lui fait confiance, leurs battements de cœur se confondent». Tandis que lorsque ses larmes se libèrent, chacun de ses sanglots ouvre des «voies d'eau» que son Second doit «écoper».

L'héroïne, qui désormais se fie entièrement à son intuition, s'y avère également poète visionnaire. Non seulement elle «voit le sang qui jaillit de ce cœur et irrigue tout le cargo par dessous» mais, «à l'écoute des dissonances», elle sait entendre : «Je sais entendre les choses que peu de gens entendent et les respirations que peu de gens soupçonnent».

«Il y a les vivants, les morts et les marins», annonce joliment l'incipit dans la foulée du titre. Pas des marins entendus dans leur sens ordinaire, en termes de métier et de carrière, mais des poètes qui savent voir, entendre, et saisir l'inconnu : l'au-delà des choses. Qui naviguent en eau profonde entre le monde des vivants «occupés à construire» et celui des morts «calmes au creux des tombes». Et nul doute que l'on peut les nommer de manière plus adéquate les "ultramarins".

Ultramarins est ainsi un roman captivant dans lequel Mariette Navarro semble, à l'instar de son héroïne, clamer «son amour pour tout ce qui ne se donne pas à décoder, tout ce qui décide de faire sa propre poésie sans surveillance ; et peu importe si c'est la mort au bout».

Un premier roman d'une très belle écriture célébrant l'irruption émancipatrice de la poésie dans un monde cadré et chiffré, routinier et timoré.

 

 

 

 

 

 

Ultramarins, Mariette Navarro, Quidam, 19 août 2021, 156 p.

 

 

A propos de l'auteure :

Mariette Navarro est née en 1980. Elle est dramaturge et intervient dans les écoles supérieures d’art dramatique. Depuis 2016, elle est directrice avec Emmanuel Echivard de la collection Grands Fonds des éditions Cheyne, où elle est l’auteure de deux textes de prose poétique,  Alors Carcasse (2011, prix Robert Walser 2012), Les Chemins contraires (2016). Et chez Quartett de 2011 à 2020, des pièces Nous les vagues suivi de Célébrations, et de Prodiges, Les Feux de poitrine, Zone à Etendre, Les Hérétiques, Désordres imaginaires. Ultramarins est son premier roman.

(Quidam éditeur)

EXTRAIT:

 

On peut lire un extrait sur le site de l'éditeur : ICI

 

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Publié dans Fiction

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