Mardi 28 juin 2011 2 28 /06 /Juin /2011 18:35

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Jean Rouaud constitue le corps de ses livres. Des récits autobiographiques passés et repassés «au moulinet de la fiction» qui, au travers de son histoire personnelle  et surtout familiale, et d'une attention portée aux humbles détails du quotidien, aux «objets modestes» et aux «vies obscures» qu'il croise, témoignent aussi de l'histoire.

J'avais lu Les champs d'honneur, ce premier roman qui avec le Goncourt lui avait apporté la notoriété et, bien que peu attirée par l'auto-fiction, j'avais apprécié sa belle plume qui avait su me toucher. Plus de vingt ans après, Comment gagner sa vie honnêtement entame un nouveau cycle centré sur sa vie d'adulte, une vie marquée par la révolution des valeurs apportée par Mai 1968. Et l'auteur y retrace un parcours individuel tout en restituant la vie de la société de l'époque dans laquelle il s'insère.


Le titre est tiré du journal d'un philosophe américain du XIXème siècle, Henry David Thoreau (1), un des premiers écrivains à ne pas être un nanti, un rentier, qui avait tenté de vivre en autarcie pendant deux ans et fut le précurseur du mouvement Hippies des années 1960. Comment gagner sa vie ? est en effet pour Jean Rouaud la question centrale qui se pose à l'écrivain actuel car elle est antinomique de l'idée même de poésie qui n'est pas un "cliché honnête du monde". Inventer, c'est refuser ce qui normalise mais on ne peut pas pour autant faire abstraction du réel et La vie poétique, premier volet de cette trilogie annoncée, semble au premier abord s'apparenter au manuel de survie d'un écrivain.


Le livre débute par une évocation émouvante de ses modèles et amis, sorte d'invocation dans laquelle l'auteur, à l'image de Lucrèce ou surtout de Rimbaud, semble solliciter non Venus mais ses maîtres pour le soutenir dans son ambitieuse entreprise. Invocation aux trois C, un écrivain et un peintre incarnant les valeurs disparues du travail bien fait, de l'effort ou de la lenteur : le Chateaubriand des Mémoires pour «le grand style», tout d'ampleur et de virtuosité, et Chardin pour la modestie des sujets, l'humilité et l'authenticité. Mais aussi un cinéaste américain du XXème siècle, John Cassavetes dont le film testamentaire Love streams fut pour lui une «révélation». Et déjà s'annoncent les contradictions d'un héros orgueilleux mais timide et effacé et l'ambiguïté du sujet-même de ce livre...

 

1) link

 

Comment gagner sa vie honnêtement est le récit des années de galère d'un héros qui refuse tout travail fixe aliénant , préférant accumuler les «petits métiers» pour survivre. Un refus bien dans l'air du temps mais qui semble aussi procéder d'une vision de la vie de bohème obligée d'artistes "plus grands que leur malheur" (2), d'écrivains sacralisés et maudits, relevant d'une époque bien antérieure ! Et ce récit résonne comme celui d'un héros un peu à cheval sur deux siècles.

Un anti-héros plutôt passif et solitaire, enfermé en lui-même,  incapable de prendre en main son destin , d'envisager véritablement l'avenir, et dont le «désir d'écriture» semble surtout répondre, outre le plaisir de façonner et de polir la langue tel un orfèvre, à un besoin de conserver «la trace de ses souvenirs». Un héros secret mais plutôt prolixe sur son passé familial, peu attentif finalement à ceux qu'il croise dont il épingle avec humour les travers sans s'épargner lui-même . Un héros dont le mal-être semble également provenir de sa vie amoureuse si peu en accord avec son rêve primordial de «flux d'amour» car il aliène paradoxalement sa liberté en partageant son quotidien avec une femme qu'il n'aime pas - selon des normes somme toute très bourgeoises.

Et j'ai lu aussi La vie poétique  comme le manuel de survie d'un amoureux en puissance ou la confession d'un héros qui, malgré ses tentatives de diversion, de "recouvrement"(3), nous dit comment pendant ces longs «jours tristes» il n'a pas mené sa vie «honnêtement». Ce livre illustre en effet le contraste entre la "non-vie" à deux avec «la compagne des jours tristes» - une formule dont la lancinante répétition dit l'importance - et  la rencontre lumineuse, tardive et salvatrice, avec «la fiancée juive», même si la majeure partie de l'ouvrage s'avère une immense parenthèse de deux cent pages (4), un parcours zigzaguant au travers de flashes-back, de digressions en cascades, d'auto-citations et, forcément, de répétitions, qui explore une époque à travers l'itinéraire personnel de son héros.

La vie rêvée est donc au centre de ce livre qui retrace le gâchis d'une longue période de non-existence : être  reconnu à la fois sur le plan littéraire et amoureux, être lu et admiré par celle qui vous regardera «avec les yeux de l'amour ». Un rêve caressé mais non programmé qui, contre toute attente, alors que le héros semble toucher le fond, va se réaliser. Il se voit en effet reconnu comme écrivain dès Les Champs d'honneur et sera ensuite révélé par l'amour, «Belle au bois dormant» endormie, tiré d'un long sommeil par le baiser de sa princesse charmante, de sa Juliette (5) . «Le rêve» se révèle alors être le «le programme» .

 

2) Balzac, Le prince de Bohème


3) «L'écriture a ce pouvoir de recouvrement, et il n'est pas si facile de retrouver la vérité qui mijote en dessous comme un lac volcanique sous une surface pétrifiée» (p.31)


4) Une vaste parenthèse qui démarre justement dès les premières pages de la première partie, avec l'évocation de la vie à deux dans une mansarde (p.29) et du poêle (p.30) destiné à chauffer ce logement glacial, et ne se refermera qu'au premier chapitre de la quatrième partie - un habile chapitre consacré aux compagnons ramoneurs ! - en regagnant la mansarde partagée avec la compagne des jours tristes (p.235) et en répétant la mise en garde de la mère sur ce fameux  poêle à charbon et non à bois ! (p.236)


5) voir la fin de l'extrait n° 1 sur Chateaubriand et Juliette :

" (...) la toujours divine Juliette, laquelle, aveugle à présent, ne cessait de le regarder avec les yeux de l'amour tandis qu'il lisait ses pages somptueuses devant un parterre choisi de jeunes gens (...)" 

 


C'est une auto-fiction dans laquelle Jean Rouaud ne se se livre pas ostensiblement mais qui m'est apparue malgré cela assez égocentrée et son héros attend plus de recevoir qu'il ne cherche à donner.

Le lecteur se sent parfois un peu exclu, comme si l'écrivain n'écrivait que pour lui-même, pour  fixer ses souvenirs - il le répète - et tirer visiblement jouissance du maniement de la langue. Belle langue, sans conteste, précise, ample et néanmoins légère, et non exempte de poésie; le ton est mesuré, lucide et drôle, ironique; on goûte la virtuosité des phrases longues et l'accumulation des multiples digressions sans jamais perdre le fil mais, trop souvent, l'auteur nous impose  tout «l'écheveau» (6) et on finit par s'ennuyer (les pages sur la description de la chaîne de mise en sac d'engrais sont un summum : si l'auteur a voulu illustrer la torture de la chaîne, c'est réussi !).

Pourtant, dans l'ensemble, le texte est juste,intelligent, érudit, fin et sensible mais il en émane parfois un certain manque de générosité, d'empathie pour les personnages et on a l'impression que l'auteur cherche à se "corseter" en croisant et recroisant ses fils pour maintenir l'émotion bien serrée, n'osant pas trop la faire sourdre. Résultat : la fresque sur la société, bien que pertinente, reste assez extérieure;  elle n'apporte rien de plus que ce que tout contemporain – je suis de la même génération que l'auteur – a pu observer et/ou vivre lui-même. Peut-être était-il nécessaire de le consigner pour en garder la trace, mais est-ce là le seul rôle de la littérature ?

Belle prose donc qui, à mon sens, tourne trop souvent à vide virant à l' exercice de style, s'attachant plus aux objets qu'aux personnes – c'est moins compromettant ! Et quand la «somptuosité » du style n'apporte pas l'émotion, ne reste que du clinquant : les leçons de Chardin n'ont pas encore totalement porté leurs fruits.

 

«Je veux ce même élan, dit ce flux d'amour, je veux cette femme qui me regarde comme le sauveur avant de se jeter à mon cou, je veux l'éblouissement de la rencontre ... », c'est bien à mon sens dans cette vibrante phrase concluant l'introduction et dans tous les magnifiques passages concernant «la fiancée juive»(7) qu'il faut chercher le vrai Rouaud - celui que l'on devine sous la «surface pétrifiée»(2) -, un écrivain capable de se «déboutonner »  et qui pourra alors tourner aussi son regard vers l'autre, éclairer la vérité profonde des êtres, celle «qui mijote en-dessous». Ainsi, dans le chapitre final où sont repris les derniers mots de cette introduction, ceux de la rencontre (8), le héros trouve enfin «un lieu pour aimer» et renaître, pour être lui-même, et ce n'est pas un hasard si l'auteur réussit à nous émouvoir en nous offrant pour clore son livre  ces touchantes pages  consacrées à l'ancien camarade Gyf.


Un livre qui se lit donc globalement avec plaisir, mais qui me semble en-deça de ce qu'il aurait pu être. Et j'espère que cette belle chute est le signe de la libération définitive d'un écrivain qui pourra donner la totale mesure de son talent dans le deuxième volet de cette trilogie ...

 

6) «Une des propriétés de l’écriture, c’est qu'il suffit de se saisir d’un fil, de tirer et c’est tout un écheveau qui vient.» (p.315)


7) Sans doute, pour cette raison, lirais-je lire le recueil intitulé La fiancée juive que l'auteur a publié en 2008

 

8)«Je tremble ma chérie.»

 

 

jean-rouaud.jpg

Comment gagner sa vie honnêtement, 1 La vie poétique, Jean Rouaud, Gallimard mars 2011, 335 p.

 

 

 

EXTRAITS :

 

 

p.11/12


   (...)

   Il était mon tuteur, mon repère et ma force. J'avais pris l'habitude de lire par-dessus son épaule dans le moment même où il rédigeait ses Mémoires, ce qui me rendait témoin de ses emportements, de ses hésitations, de ses envolées , de ses dissimulations, de ses emphases, de ses repentirs. Je le voyais se réjouir d'une longue période, d'une métaphore comme "ce vice appuyé sur le bras du crime", à laquelle il ne voulait pas renoncer bien qu'elle lui compliquât la relation de l'événement, cette simple vision de Fouché aidant Talleyrand à traverser un salon pour rejoindre Louis XVIII , à Gand, car il peinait souvent dans le récit, lequel ne lui est pas naturel, dont il se tire souvent en passant au présent du verbe destiné à le rendre plus vivant, mais il ne tient pas longtemps, et bien vite il s'en échappe en plaçant un rappel historique, ou un commentaire désabusé, avant de reprendre l'imparfait de la hauteur. Je connaissais ses amours, ses mensonges, ses foucades, son ingénuité aussi, quand tout en marchant il laissait glisser sa canne contre les barreaux d'une grille pour la faire sonner, ou quand isolé dans un relais de poste il adoptait un petit chat plein de puces qu'il gardait sur ses genoux tandis qu'il écrivait. J'avais même recueilli le témoignage d'une vieille soeur en 1906 ou 1907, peu après la séparation de l'Eglise et de l'Etat, qui expulsée de son couvent de L'Abbaye-au-Bois se souvenait très bien, alors qu'elle était une jeune novice, de ce vieil homme arthritique, grimpant péniblement les marches du petit escalier menant à la chambre de la toujours divine Juliette, laquelle, aveugle à présent, ne cessait de le regarder avec les yeux de l'amour tandis qu'il lisait ses pages somptueuses devant un parterre choisi de jeunes gens , dont cet Alphonse de Lamartine, qu'à peine sorti de la chambre il traitait, en réponse aux propos flagorneurs du jeune prince romantique, de grand dadais. Juliette qu'il demanda en mariage après la mort de sa femme, et qui refusa. Ne changeons rien, dit-elle.

   (...)


 

p.16/17

 

   (...)

   Affublé d'une forte myopie que je me refusais de corriger pour des raisons esthétiques – mais j'avais bien remarqué que Chardin sur ses autoportraits portait des lunettes, ce qui conduit à privilégier une vision de près -, évoluant dans un brouillard permanent qui accentuait mon retrait du monde , je profitais que la petite salle du Louvre n'avait pas de gardiens, occupés à surveiller la cohue de la grande galerie, pour coller le nez sur les petits tableaux du doux maître. Grâce à quoi je repérais des détails de trois fois rien, comme cette gouttelette de vermillon déposée dans le fourneau de la longue pipe en terre blanche, posée à l'oblique sur le bord d'un coffret ouvert, tapissé à l'intérieur d'un velours bleu pâle. Peu à peu je me rendais, me convainquant qu'il faudrait en passer par là. Et tant pis pour les mots d'ordre qui me serinaient le contraire. C'est à cette fine pointe rougie, à ce résidu de braise dans la pipe de La Tabagie, que j'ai allumé les cigarettes que fume le grand-père des Champs d'honneur dans sa 2 CV, laquelle est pour nous,avec son allure d'escargot, l'apologie de la lenteur.

 

   Ce qui ne voulait pas dire que je tournais le dos au monde contemporain. Il n'y avait là aucune nostalgie, et de quoi, mon Dieu? De cette enfance pluvieuse? J'attends encore du lendemain qu'il me rende heureux. Si peu nostalgique que, toujours à la lettre C dans le petit carnet rouge où je compilais mes admirations, on tombe sur Cassavetes (John) New York 1929 – Los Angeles 1989. J'étais sorti deLove streams, son film testamentaire, et le premier que je voyais de lui, dans cet état d'apesanteur, de joie et de bouleversement profond que provoque la rencontre non seulement avec l'insoupçonné, mais avec quelque chose qui résonne en soi, et attend d'être sollicité. C'est de l'ordre de l'éveil. Tu peux t'extraire de ta cachette,dit une voix, tu n'es plus seul. Quelqu'un t'a reconnu. Un pan de brouillard se lève, on aperçoit mieux la route devant soi. On marche d'un pas plus léger sur le trottoir après la séance. Et même la rugueuse réalité, qui s'y entend pour reprendre le dessus et nous faire redescendre de nos nuages, ne peut étouffer ce sentiment de la révélation. Car c'est un encouragement à aller là où on ne savait pas que l'on pouvait aller, c'est un passeport pour la liberté. Maintenant à toi de jouer, dit la voix.

   (...)

 

 

p.136/37


   (...)

   Avec le temps, d'un été à l'autre, j'aurais pu grâce à Georges me faire une idée de ce qui se passait et disait sur l'autre rive, me familiariser avec une pensée politique, avec son vocabulaire, mais après la mort de notre père tout s'est écroulé. La joie ayant déserté la maison, les uns et les autres n'osaient plus pousser la porte de peur de déranger notre pleureuse. On y parlait à voix basse, comme dans une chambre mortuaire. Fini les discussions. On se contentait de venir aux nouvelles et d'apporter un peu de réconfort à la pauvre Annick, notre mère, laquelle n'avait qu'un souhait, que ça se termine au plus vite, ce rituel de la visite annuelle, pour pouvoir réintégrer son monde de tristesse. Et dans cet isolement carcéral du deuil aucune information ne passait. Ce qui obligeait à développer un imaginaire de résistance, éthéré, nourri par la seule rêverie, qui était pour moi un rêve d'amour.

 

   Lequel ne m'a pas quitté, enfantin, précieux, inadapté, tenace, auquel je n'ai pas renoncé en dépit de son peu de réalité, et qui m'a conduit jusqu'à ce "Mmm, enfin" que m'adressa la fiancée par courrier électronique, à qui j'avais confié, après des mois d'attente pour elle qui, suite au malentendu de la Grand-Place, désespérait que je la remarque, mon désir de la revoir. Mais si vous avez envie de me revoir, j'aimerais que vous me le disiez plus. Et j'avais longtemps retourné ses mots, est-ce que je lisais bien? Et comprenant enfin ma stupidité : J'ai très envie de vous revoir, j'ai très envie de vous revoir, et pour tout dire, j'ai très envie de vous revoir. Mmm enfin, avait-elle simplement répondu, juste ce soupir lumineux, ce cri de soulagement quand on a été au bord de tout lâcher, qu'on s'est cramponné contre les apparences trompeuses, qu'on a tenu encore et encore jusqu'à penser n'en plus pouvoir. Mmm enfin, vous êtes là. Mmm enfin, votre voix à mon oreille. Mmm enfin, je ne me suis pas trompée, sur moi, sur vous. Mmm enfin, peut-être ai-je une chance d'aborder ma vraie vie, de trouver une place à mes aspirations cachées, à mes désirs de poésie, d'envol. Mmm enfin, vous m'avez vue et vous voulez me revoir. Mais un étrange écho ce mmm enfin. Pas seulement l'aveu solaire de la femme aimée. J'aurais pu le formuler moi aussi s'il n'avait été aussi profondément enseveli sous les décombres. Longue attente, remontant à bien plus loin, à se demander comment elle avait survécu, comment je pouvais encore y croire, interminable attente commencée dans les nocturnes de Saint-Louis, au milieu des hululements plaintifs des cornes de brume et des gifles de pluie sur les vitres. Mmm enfin. Mystère de mon amour. Mais depuis, je sais : les rêves sont des programmes.

Par Emmanuelle Caminade - Publié dans : récits - Communauté : Lettres et littérature
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  • Emmanuelle Caminade
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  • Femme
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  • musique nature lecture théâtre Italie

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