"Des illusions", de Florence Audibert

Publié le par Emmanuelle Caminade

"Des illusions", de Florence Audibert

Des illusions est un petit livre étrange d'une écriture poétique à l'ironie subtile qui transfigure le quotidien et vous entraîne d'emblée sur un rythme alerte et feutré à la frontière de deux mondes. Florence Audibert y conte une histoire apparemment simple, l'escapade de quelques jours de deux amies dans un petit village de Provence théâtre d'une manifestation littéraire, où elles assisteront à une lecture musicale des textes de Boris K., le célèbre poète qui y est invité. Une diversion proposée par l'énergique Anne, d'une prévisible banalité, à une narratrice peinant à l'écriture d'un texte en manque de «nourriture narrative» : «Je broyais du vide. La crise fictionnelle de la quarantaine.»

Et, bien que la voix d'Anne la ramène toujours à la réalité, les images, les sons ou les mots transportent sans cesse l'héroïne, bousculant l'espace-temps, «les plumes de l'oiseau bleu» dessinant sur sa joue «des géographies incertaines», un «paysage de langage» en constante métamorphose.

 

Illusion et vacuité, les maîtres-mots de Fernando Pessoa - dont le portrait flouté orne la couverture - sont au coeur du récit traversé de visions et riche de dédoublements et de voix mêlées que mène cette jeune femme «à corps écrit», marquée jusque dans sa chair par le grand poète portugais aux nombreux hétéronymes devenu la prose-même qu'il écrivait :

«Ma peau se recouvrait d'une étrange écriture qui poursuivait son chemin à l'intérieur. L'encre pénétrait dans mon bras».

Une narratrice s'entendant penser et s'oubliant, se diluant, qui à défaut de trouver les mots justes dans la «lexicologie du réel» recourt à la poésie pour appréhender le monde en rêvant. Car «comment avec de simples mots dire le bouleversement de la beauté»?

 

«L'imaginaire sauve d'un réel souvent éprouvant en nous ouvrant des espaces de rêve et de mystère qui touchent au plus profond de la nature humaine.»

Sous l'égide de cette épigraphe de Claude Régy, Florence Audibert ouvre donc les portes de l'imaginaire, ce qui est une façon de se pencher au bord de soi-même. Elle met en scène avec maîtrise le double spectacle de la vie, car, disait Alvaro de Campos, «nous avons tous deux vies : la vraie qui est celle que nous avons rêvé dans notre enfance et que nous continuons à rêver, adultes sur un fond de brouillard. La fausse, qui est celle que nous vivons dans le commerce des autres, celle qui est pratique et utile, celle où nous finissons dans un cercueil.»

 

On s'abandonne sans peine à ces voyages immobiles, se lovant avec plaisir dans la boucle de ce récit aux résonances pessoennnes, teinté des nuances africaines ou antillaises d'Aimé Césaire et nimbé des rêveries d'Eugène Guillevic. Et, au-delà des citations poétiques qui tissent le texte, la langue très personnelle de l'auteure y est pour beaucoup. Une langue sobre et élégante qui maintient toujours une légère distance comique et joue avec bonheur sur les mots, sur leur sens propre et figuré, inventant des expressions associant de manière inattendue des élément concrets et abstraits, en parfaite adéquation avec le propos. Une écriture toute en variations et en réverbérations qui telle la kora habille les mots et fait vibrer les silences, nous plongeant, comme la Suite n°1 pour violoncelle de Bach, dans une «détente liquide» (cf 3ème extrait).
 

Premier roman de Florence Audibert, Des illusions est un texte littéraire révélant sans conteste un talent d'écrivain, un livre qui mériterait une édition autre qu'à compte d'auteur.

 

(Article paru sur  La Cause littéraire  le /05/14)

Des illusions, Florence Audibert, avril 2014, 104 p., 10 €

ISBN 978-2-9548276-0-5, EAN 9782954827605

 Le roman est disponible à la librairie "L'Attrape-Mots", 212 rue Paradis, Marseille 13006. Tél : 04 91 57 08 34 - lattrapemots@aol.com -

 

 

  EXTRAITS :

11/12

 

(...)

Pearl Grey fit soudain irruption dans le jardin et se mit à sauter après un papillon de nuit aveuglé par la lumière de l'ampoule. La lampe vacilla dangereusement. Mes idées aussi. D'un coup de patte précis, elle porta l'estocade au lépidoptère qu'elle emporta triomphalement sous la bougainvillée. J'entendis ses mâchoires s'affairer dans le noir.

De mon côté, pas la moindre nourriture narrative. Je broyais du vide. La crise fictionnelle de la quarantaine.

(...)

p.48

 

(...)

Une fois de plus, je restai seule face à Boris K.. Je fis rouler mon verre entre mes mains, le regard noyé dans le liquide grenat, espérant secrètement que dans le dépôt au fond du verre se dissimuleraient les signes d'un avenir très proche. Boris K. interrompit mes premiers pas dans la voyance. Je levais les yeux de mon ballon de cristal pour affronter la profondeur verte des siens laissant définitivemet la lie au calice.

Il me demanda si j'aimais la littérature et la poésie. J'acquiesçais et voulut lui dire qu'en ce moment je travaillais, non sans peine, à l'écriture d'un texte et que cela expliquait en partie ma présence ici mais les mots qui franchirent mes lèvres furent d'une toute autre réalité :

«Nous avons tous deux vies : la vraie, celle que nous avons rêvée dans notre enfance et que nous continuons à rêver, adultes sur un fond de brouillard. La fausse, celle qui est pratique et utile, celle où nous finissons dans un cercueil.

(...)

p. 81/82

 

Je pris avec moi mon poste de radio qui se trouvait dans la cuisine et le réglai sur une fréquence diffusant de la musique classique. Je n'avais pas de bain moussant mais la Suite n°1 pour violoncelle de Bach habilla l'eau de ses ondes graves et me plongea dans une détente liquide.

Je flottais entre deux eaux. Des lentilles aquatiques faisaient comme un berceau à mon corps. J'étais le coeur de chair d'un cercle vert. Des larmes de saules glissant le long de leurs branches pleureuses ridaient la surface végétale. Une larme roula sur ma joue suivie d'autres larmes. Les saules pleuraient dans l'eau de mon bain à cause de la voix du violoncelle. Je séchai toute cette eau, apaisée et m'enroulai dans une serviette.

(...)

Publié dans Micro-fiction

Commenter cet article