"Le point de vue de la mort", de Mustapha Benfodil

Publié le par Emmanuelle Caminade

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Monologue destiné au théâtre, Le point de vue de la mort fut créé sur scène au Caire en avril 2013 sous le titre End/Igné et fit sensation dans le off du dernier festival d'Avignon. Ce texte de Mustapha Benfodil, écrit à la demande du metteur en scène Kheireddine Lardjam, a été initié par cette épidémie d'immolations par le feu connaissant une recrudescence alarmante en Algérie depuis le geste suicidaire de Mohamed Bouazizi, l'icône de la révolution tunisienne. Une épidémie touchant d'abord la jeunesse mais aussi tous les exclus du système, et très révélatrice de l'état de décomposition de la société algérienne.

Romancier et poète ayant près d'une quinzaine de pièces à son actif, Mustapha Benfodil est aussi un journaliste connu pour ses reportages dans le quotidien El Watan, et c'est dans ce cadre qu'il a longuement enquêté sur ce phénomène (1), notamment dans la région de Ouargla où un jeune avocat sans travail s'était immolé par le feu en novembre 2011 dans le bureau du directeur de l'agence pour l'emploi, suite à l'humiliation d'une énième fin de non-recevoir.

Dans cette pièce, il recense les maux dont souffre l'Algérie mais les met à distance en recourant fortement à la dérision et parfois même au grotesque, les transcendant grâce à son langage poétique. Le point de vue de la mort est ainsi une fable puissante élevant le particulier à la hauteur du mythe universel, qui dépasse le constat amer et la dénonciation militante pour sublimer le matériau fourni par le réel et dire le monde de manière métaphorique.

 

1) cf son article paru le 29/01/12 dans El Watan :Voyage dans l'Algérie des immolés

 

Moussa qui, malgré un diplôme d'ingénieur pétrolier, n'a jamais pu trouver d'emploi dans sa qualification a pris la succession de son père, le laveur de morts. Il est l'unique agent de la morgue de l'hôpital de BalBala, petite bourgade saharienne oubliée à l'orée de la plate-forme pétrolière de Hassi Texas. Il doit y réceptionner les nombreuses dépouilles, les ranger et surtout «les identifier en prévision de l'autopsie». Sur les murs décrépis de ce lieu glauque et sinistre, il a étalé «des dizaines de coupures de journaux. Des comptes-rendus macabres, des récits de massacres collectifs et de crimes crapuleux, des avis de décès, des pensées / fragments de rubriques nécrologique», ainsi qu'une grande feuille montrant un graphique avec des chiffres et des dates, une sorte de «relevé de statistiques mortuaires». Il passe ses journées – et même ses nuits – dans cette morgue, avec pour seule compagnie un ordinateur antédiluvien, un téléphone portable et un dictaphone numérique offert par son ami, le poète et blogueur Aziz, pour qu'il y enregistre le matériau du livre qu'ils doivent écrire ensemble.

Depuis dix ans, Moussa, impie et amateur d'alcool, est maintenu à son poste en dépit de ses nombreux détracteurs : blasé ou courageux, il est le seul en effet à pouvoir supporter la vue et l'odeur des cadavres, ou plutôt «DU» cadavre de BalBala. Quant à Aziz, son double contrasté dont les vidéos dénonciatrices font le buzz sur internet, il a dans sa clé USB de quoi compromettre tous les roitelets locaux qui profitent indûment de la manne de la petite «principauté pétrolière» voisine.

Mais un jour, la routine macabre de Moussa est perturbée par un coup de tonnerre : A 36 ans, Aziz, cet ambitieux agitateur, s'est contre toute attente immolé par le feu en plein tribunal à la fin d'un procès où il était accusé de diffamation. Et c'est son corps calciné, méconnaissable, qu'il reçoit. Terrassé par le choc, désespéré, il va tenter de comprendre le geste extrême de son ami, se remémorant leur enfance, relisant ce manuscrit qu'il lui avait confié, cette anthologie poétique oeuvre de sa vie (2), comme une oraison funèbre. Jusqu'à ce qu'il recueille enfin l'âme d'Aziz ...

 

2) dont le titre, LETTRES DE CENDRES A MADAME L'ETERNITE / Petits poèmes naïfs faute d'anti-dépresseurs, renvoie à un recueil de l'auteur

 

La forme du monologue convient particulièrement à la solitude du héros dont la vie sociale est des plus limitées (mais y a-t-il encore une vie sociale à BalBala quand Facebook est devenu «la nouvelle place du village» ?). Une forme exempte de monotonie, l'auteur variant les interlocuteurs muets de son héros, des morts qu'il interpelle dans leurs tiroirs frigorifiques aux vivants qui l'appellent au téléphone, tandis que ce dictaphone dont il ne se sépare jamais justifie son flot de paroles à voix haute. Tout doit être enregistré pour donner matière au livre du poète et les soliloques du héros, «entrecoupés de phases méditatives et de rêveries hagardes», soulignent l'importance du silence, personnage central pour l'auteur. Ce texte répond en effet à ce silence qui étouffe le cri des opprimés - de ceux qui n'osent crier ou que personne ne veut entendre.

L'auteur opère de plus de fortes ruptures : un changement brutal de tonalité entre les deux actes nous fait ainsi passer d'une alerte et noire dérision, d'une satire grinçante à un lyrisme émouvant débouchant, de dédoublement en renversement, sur un crescendo flamboyant. Car, au coeur du deuxième acte, la voix d'Aziz va prendre possession du corps de Moussa endormi. Elle nous conte notamment comment, s'offrant en spectacle dans un «ultime happening», l'accusé a mis en accusation l'ordre social en vigueur dans le temple-même de la justice, refusant son enfermement dans le statut d'«INDIGENE A VIE». Un sacrifice qui redonne également dignité à tous les invisibles, à tous les pauvres dont on dénie le droit à l'existence. A ce peuple qui depuis l'Indépendance n'a toujours pas trouvé sa place.

 

BalBala est bien sûr une allégorie de l'Algérie et de son peuple, de ce «monument de torpeur et de fatalité», et cet envers du monde où s'entassent les corps en dit la pestilentielle réalité. Une réalité que Moussa refuse d'«embaumer», s'en faisant au contraire la caisse de résonance. Alliant la lucidité du «morguiste» et son patient travail socio-nécrologique à l'activisme politique de celui qui ose dénoncer la réalité et la diffuser, Moussa et Aziz, ces deux caractères opposés, semblent complémentaires. Deux moutons noirs au milieu de ces ambivalents scorpions - dangereux prédateurs dont certains se dévorent entre eux, mais aussi arachnéens dont la capacité d'endurance défie la raison - jusqu'à ce que, pris dans les cercles de feu, celui qu'on avait cru mort renaisse. Un feu prométhéen libérateur redonnant aux hommes leur humanité.

«J'AI ALLUME MON CORPS POUR LE REGARDER VIVRE», cette parole d'Aziz qui conclut la pièce et fait écho à celle de René Char (3) en exergue du livre, sera en effet portée par Moussa, prophète d'une Algérie pouvant renaître des cendres de ses enfants. Ange de la vie plus qu'«ange de la mort».

 

3) «Mes yeux ont allumé toutes les forêts pour les regarder vivre»

 

( Article paru sur La Cause littéraire le  14/05/14)

 

http://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/1/15/Mustapha_Benfodil.jpg

Le point de vue de la mort, Mustapha Benfodil, Al Dante, avril 2013, 135 p.

 

 

 

A propos de l'auteur :

 

 

Mustapha Benfodil est une figure emblématique de la nouvelle génération des écrivains algériens. Né en 1968 à Relizane, il vit aujourd’hui à Alger où il travaille comme journaliste au quotidien El Watan. Il a publié plusieurs romans sans jamais se départir de la poésie. Un recueil intitulé Cocktail Kafkaïne-Petits poèmes naïfs faute d’antidépresseurs rassemble l’essentiel de sa création poétique.

En France, où la plupart de ses pièces ont été créées, il est surtout connu pour son théâtre et pour son engagement politique. Après la création du groupe citoyen de contestation "Bezzzef!" en 2009, il a participé plus récemment à la fondation de "Barakat", mouvement d'opposition pacifique fortement relayé sur les réseaux sociaux qui a tenté de faire obstacle à la réélection de Bouteflika et oeuvre pour un réveil citoyen.

 

 

 

EXTRAITS :

 

 

Acte I

 

LES SCORPIONS

 

séquence 3 : MALIK EL MAWT

p.17/18


 

(Moussa décroche quelques articles collés au mur et les remplace par d'autres).

 

Bientôt, il n'y aura plus de place sur ce mur. Encore que j'ai dû enlever des couches et des couches d'articles funèbres. Je prépare un livre. Avec mon pote Aziz. Moi, je m'ocupe de la chair, et lui, du style. C'est une belle plume. Un poète. C'est LE poète attitré de BalBala. Et moi le Nécrologue en chef de cette sinistre bourgade.
 

(Moussa parle dans son dictaphone).
 

Je ne sais pas d'où me vient cette passion morbide : collectionneur de nouvelles macabres.
Une déformation professionnelle sans doute.
On m'a collé un sobriquet sur mesure : MALIK EL MAWT, L'ANGE DE LA MORT.

 

(Un temps).

 

Je ne sais trop comment attaquer ce livre.
Aziz me dit : faut que tu enregistres tout. Absolument tout !

Même les mouches qui valsent dans l'air en se cognant les ailes contre le vide avant de tomber en syncope à force d'inhaler la mort.
C'est d'ailleurs lui qui m'a offert ce dictaphone.

On ramasse, on ramasse, des histoires plus terrifiantes les unes que les autres. Mais pour dire quoi ? Pour faire le diagnostic des ténèbres ? Pour faire l'autopsie de nos paradis perdus? Pour guérir notre espèce de la maladie qui la ronge depuis les Pharaons, et qui s'appelle La Péremption ? Pour apprendre l'art de l'embaumement des mensonges ? Je suis un piètre Thanatopracteur, comme disent les professionnels pour désigner les esthètes de la charogne. Non, l'esthétique de la décomposition n'est pas tellement mon fort. Je ne sais pas maquiller les massacres.

(...)


 

Séquence 5 : LE PROCES DE AZIZ

p.24

 

(...)

Sacré Aziz ! Quel que soit le jugement, ça sera un procès exemplaire. En gros, c'est Aziz contre tous. Tous les notables de la ville se frottent les mains. Ils ont pris leur meilleur avocat, le sénateur Benrabi. Aziz, lui, n'a que sa grosse gueule et ses vidéos improbables postées sur Youtube. On n'a pas idée! Piéger le patron de l'ANEM, l'agence de "non-emploi", avec une caméra cachée pour prouver que les postes de Hassi Texas, ça se paie cash. Sans compter cette affaire du frère du maire pris en flagrant délit de vol de pipe-lines. Le mec s'arrangeait pour les saucissonner et les fourguer à des boites d'hydraulique ou les revendre au kilo. Ca rapporte gros la ferraille. 20 briques la tonne.

Je savais que ça arriverait tôt ou tard. Son blog était devenu la première agence d'information de tout l'Erg oriental. Tous les potins, tous les coups bas, les coups tordus, en gros, tout le off du village, tout ce que les gens disent tout bas et n'osent pas crier tout haut était divulgué en vrac sur BalBala News, le blog sulfureux de Aziz. Ce n'est pas la première fois que notre cyber-zorro comparaît pour ses scoops au vitriol. Mais va l'arrêter. Il n'en est que plus féroce. Au point d'obliger tout ce que Balbala compte de roitelets et de dignitaires, y compris nos cyber-illettrés, à se dégoter un username et un password et à ouvrir un compte Facebook, juste pour épier ce qu'il raconte sur eux. Et quand ils se croisent dans la rue, ils lui servent hypocritement du "SI Aziz", avec des poignées de main moites, des allusions vicieuses, des obséquiosités obscènes et des salamalecs allongés. (...)


 

Acte II

 

J'AI ALLUME MON CORPS POUR LE REGARDER VIVRE

 

Séquence 5 : D'AUCUN DANGER POUR PERSONNE

p.98

(...)

Trois jours avant le drame, il a pris Agroub, un gros scorpion noir à queue jaune qui était devenu son animal de compagnie, et il l'a relâché dans le désert.

Quand je lui ai demandé pourquoi, il m'a simplement dit : "Je n'ai plus de venin en moi. Je ne suis d'aucun danger pour personne !". Et BalBala restait impassiblement Balbala.

Eternelle bourgade somnolente coulée dans un monument de torpeur et de fatalité.

Pourtant, sur Facebook, il faisait encore le fanfaron.

Son blog annonçait de nouveaux esclandres.

Mais sa réputation d'agitateur l'élisait au mieux au rang de curiosité.

Il était tout au plus bon pour alimenter la chronique locale et mettre un peu de piment dans nos mornes journées.

Il me disait : « Je suis fatigué de ce jeu.

Les émeutes de l'eau, c'est fini.
J'ai 36 ans. Quand est-ce que je vais commencer à vivre bordel !

Quand vont enfin se coaguler les fleuves de sang ?
Je me demande pourquoi vous vous acharnez à faire l'autopsie de ces gens ?

La cause du décès est pourtant bien connue : elle s' appelle BalBala.
Nous habitons une ville cannibale, mon frère.

Nous habitons une nécropole.

Nous sommes déjà tous morts.

(...)

 

 

Séquence 8 : PROMETHEE SAHARIEN

p.107/109

 

 

Moussa ajuste son dictaphone.
 

Ma grand-mère disait : "Chaque fois que la mort frappe quelqu'un, une étoile s'éteint dans le ciel.

Et quand c'est un être cher qui disparaît, c'est toute la Voie Lactée qui cesse de scintiller.

Et quand c'est ton fils ou ta fille, c'est l'univers tout entier qui s'effondre."

Plus de soleil.

Plus de lune.

Black-out total.

C'est en bégayant que j'ai présenté mes condoléances à ton père. J'ai serré la main à un cadavre.

Et toutes les étoiles de l'univers étaient éteintes dans les yeux de ta mère.

Ses prunelles n'étaient plus que deux globes rouges n'émettant plus rien.

Plus rien !

Je ne sais pas si la cause que tu sers est, à ce point, cruelle.
Mais rien que pour le vide que tu nous laisses et la laideur du coffret, je peux te dire mon frère que tu as tout foiré !

Tout foutu en l'air !

 

(Un temps).
 

Malgré tout, j'ai essayé de rendre un semblant de dignité à ta gueule. Je veux que tu le saches – je me suis donné un mal fou pour te rafistoler. Tu sais que je t'aurais insufflé ma sève et mon sang, hein, frère ? Je me serais même transfusé dans tes veines.
 

(Silence).
 

De quel droit, Aziz, de quel droit nous abandonnes-tu ?
 

(En étouffant un sanglot).

 

Toi, notre Prométhée Saharien. Rebelle inné qui nous tirait par le chèche pour nous extirper de notre sieste millénaire. Tu soufflais trop sur nos braises indolentes au point de cramer le soufflet et toi avec. Tu voulais tisonner nos orgueils ramollis avec la folle espérance que du troupeau naisse un tigre. Que les moutons de Panurge se muent en dragon ailé. Et que le peuple s'ébroue enfin et déchire sa camisole de sable.

A l'arrivée, tu as tout pris sur toi.

Et Balbala reste Balbala.

Citadelle du sel innamovible.

C'est écrit, disent les anciens.

(...)


 

Publié dans Théâtre

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Praline 06/07/2014 12:36


C'est le genre de texte que je pourrais apprécier : je me le note.