"La reine de l'oubli", de Lamia Berrada-Berca

Publié le par Emmanuelle Caminade

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La reine de l'oubli, dernier livre de Lamia Berrada-Berca, jeune écrivain franco-marocain aux identités plurielles, est un court récit d'une densité et d'une profondeur mystérieuses dont le titre désigne l'héroïne - la mère de la narratrice - atteinte par la maladie d'Alzheimer. Une maladie à laquelle sont de plus en plus confrontées nos sociétés actuelles en raison de l'allongement de la vie mais dont habilement le nom n'est jamais prononcé, ce qui en renforce la puissance métaphorique.

Cette mère française, exilée par amour (mais l'amour n'est-il pas déjà «une forme d'exil»?), s'arracha «au passé de ses racines» pour suivre son époux en «territoire inconnu» dans un «pays exotique» où ils construiront le «fondement de leur histoire» : une grande maison à flanc de colline - où naîtront et grandiront leurs enfants - «qui regarde la mer avec insistance». Une maison désormais vide dont les pièces et les objets témoignent d'une mémoire oubliée.

Dans cette «Thébaïde» où le désordre de sa parole l'enferme peu à peu dans un silence la coupant du monde, elle vit dans un présent en pointillé tandis que les souvenirs les plus anciens liés à l'enfance resurgissent. Ses repères spatio-temporels brouillés, elle règne «sur une mémoire pourchassée par l'oubli» qui sans cesse reflue, s'abandonnant à ce «ressac», «s'arrach[ant] inconsciemment de soi» pour s'exiler vers des espaces infinis...

 

Explorant l'«espace de l'intime», le «lointain intérieur» de sa reine qui semble parfois se confondre avec ce «château-fort d'une mémoire engloutie» où elle s'est retranchée, la narratrice «parcour[t] la vie» de cette mère originelle qui s'achemine maintenant vers la mort, avec beaucoup de délicatesse et de sensibilité, de respect et de tendresse.

Utilisant cette maison, personnage à part entière, comme «un phare à l'envers», comme «une lumière pour regarder l'espace du dedans», elle creuse, telle Ariane, le dédale du silence pour en extraire les secrets au fil de ses mots, tentant de «rassembler les pièces du puzzle de sa vie», de fixer quelques «fragments de réalité épars». Ce faisant, elle retrouve aussi ses racines plurielles, ces racines universelles qui relient aux autres.

Et ce «royaume sans limites» à l'atmosphère irréelle, où le temps et l'espace semblent abolis comme dans La montagne magique (1), prend un goût sublime d'éternité : «Il y a là du temps arrêté, et la mer fait couler son bleu à l'horizontale des fenêtres.»

Lamia Berrada-Berca puise à l'évidence dans des données personnelles mais ce texte - qui renvoie à d'autres lectures et superpose, cumule plusieurs strates de sens - n'est pas pour autant un récit autobiographique, «[cette] mère est bien un personnage de roman». Un personnage qui semble venir prolonger celui de la mère de Michkat dans le dernier roman de la Tunisienne Azza Filali, Ouatann (2) - un roman complexe explorant également la solitude extrême des êtres, sondant les profondeurs labyrinthiques de l'inconscient pour les guider vers la lumière, et s'articulant de même autour d'une maison d'enfance emplie d'histoires oubliées qui surplombe la mer. La reine de l'oubli, même si sa patrie est plurielle, lui fait en effet écho de manière troublante jusque dans sa question finale renouant le dialogue en allant vers l'autre par la force de l'amour.

 

Ce livre n'est pas à proprement parler un roman déroulant une progression narrative, mais un récit «sans trajectoire et sans itinéraire» dont la structure divisée en soixante-treize courts chapitres semble plutôt «égrener le temps comme un chapelet». Des chapitres dont la numérotation peut aussi résonner comme ces anniversaires dérisoires marquant notre passage éphémère sur cette terre. Le texte s'apparente plus à une vaste méditation ou rêverie poétique brassant des thèmes philosophiques dans une atmosphère onirique et symbolique évoquant parfois les contes de fées. A un long poème racontant la mère «en fragments d'images, en mots troués, en phrases inachevées», irrigué par une langue magnifique qui parle en profondeur et ouvre les champs du possible, emmenant très loin le lecteur. Car l'auteure, en poète, affectionne les seuils, les «entrebâillements des portes» et les fenêtres qui parfois font écran, l'invitant à traverser les frontières, à «franchir l'au-delà des silences» et à passer avec elle de l'autre côté du miroir.

Et c'est sans conteste cette langue poétique permettant d'approcher l'énigme de l'autre et, plus largement, celle de ce monde insaisissable en nous renvoyant à notre propre mystère, qui donne cette beauté envoûtante au livre de Lamia Berrada-Berca. Un écrivain qui s'interroge sur le rôle de l'écriture dans un monde où «tout passe» et refuse que «les histoires meurent avec ceux qui les portent», épousant sans doute le point de vue de sa narratrice :

«je pense, moi, qu'il ne faut jamais cesser de croire aux murs, avoir envie que chaque histoire tienne par la grâce d'un fil, devenir adepte de l'architecture fragile des mots».

1)Der Zauberberg, le chef-d'oeuvre de Thomas Mann : un roman vertigineux et envoûtant explorant les mystères de la vie et de la mort, de l'amour et de la maladie, dans l'atmosphère irréelle d'un sanatorium hors du temps, perché dans les montagnes suisses...

(Editions Fischer 1924 / Fayard, 1931 pour la traduction française de Maurice Betz)

2)Ouatann, Azza Filali, Elyzad, 1er trimestre 2012

 

(Article paru dans La Cause Littéraire le  28/06/13)

 

 

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La reine de l'oubli, Lamia Berrada-Berca, éditions La Cheminante, mars 2013, 120 p.

 

A propos de l'auteure :

 

Lamia Berrada-Berca est née en 1970 d'une mère française et d'un père marocain, et compte dans sa généalogie un grand-père suisse-écossais et un autre arabe, une grand-mère française et une autre berbère ...

Elle a exercé durant plusieurs années comme professeur de lettres modernes en région parisienne avant de se tourner vers d’autres univers, photographiques ou plastiques.

Après un livre de poésie paru en 1998, elle a publié quatre romans entre 2010 et 2012 :

Le lien rompu, Revue Rivaginaire, 1998

Eclatantes Solitudes, Mon Petit Editeur, 2010

Une île posée sur l’horizon, Mon Petit Editeur, 2010

Kant et la petite robe rouge, éditions La Cheminante, 2011

Une même nuit nous attend tous, éditions La Cheminante, 2012

 

 

 

 

 

 

EXTRAITS : 

 

11

 

p.25

 

Ma mère fut une reine sans sujets dans un château sans passé où il fallait tout réinventer, toujours, sans cesse, car le présent venait sauvagement annuler la volonté des choses d'advenir autrement que dans ce flottement indécis propre aux contes de fée.

Régnant, fixe, dans ce lieu. Immobile. S'apprêtant à appareiller pour un dernier voyage, comme si l'avancée dans ce territoire inconnu, dans ce pays exotique qui ne s'appelle cependant ni le Canada ni l'Australie, la maintenait en instance d'être. Et en même temps revenue de tout. Revenue déjà. Et désireuse d'en partir comme si elle n'y était plus, déjà.

(...)

 

 

17

 

p. 35

(...)

Il n'y a pas d'autre histoire à raconter. Il n'y a pas d'histoire, d'ailleurs. Il n'y a qu'elle, que celle que je raconte. La reine morte d'être vivante, la reine oublieuse, la reine des songes et des images , je la raconte en fragments d'images, en mots troués, en phrases inachevées. Je la raconte sans trajectoire et sans itinéraire mais ce récit n'est pas décousu, pas plus que sa vie.

 

Eclats, résonances, échos qui viennent se projeter sur de la matière défaite, déployée à l'infini.

 

L'écriture aussi est comme un voile projeté sur nos vie. Dans l'ajour, chaque mot s'affranchit , comme il peut, du silence qui le poursuit...

 

 

22

 

p. 40

(...)

Les meubles retiennent des pans de mémoire dans leurs lignes sourdes et compassées. Le bois absorbe la lumière, étouffe les bruits, rend mate, compacte et ouatée la vie secrète des choses posées en renfort sur les étagères, au-dessus des commodes, au fond des tiroirs. Il y a la du temps arrêté, et la mer fait couler son bleu à l'horizontale des fenêtres, et le vent bruisse en dehors dans le vert des feuillages, et rien ne palpite, pourtant, que la mémoire qui tressaute par moments comme un vieux coeur fatigué.

 

 

 

26

 

p. 46

 

C'est comme les mots: ils sont au-dedans. Ce qui arrive, parfois, c'est qu'ils sortent à marée basse, en flux continu. Ils sont échoués sur la grève et meurent de solitude. Ils sont épars. Vivent peu de temps.

 

La mère avale ceux qui persistent à durer dans un élan qui rejette à tout jamais loin d'elle ceux qui voudraient les ramasser.

 

 

Publié dans Fiction

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roland 11/07/2013 22:25


Oui, je comprends ce point de vue et y souscris pour mon compte. mais je ne suis pas sûr que ce soit une vérité universelle. Il ne m'étonnerait point que pour certaines personnes l'amour d'autrui
permette de se trouver et/ou de se réaliser  soi-même.

roland 10/07/2013 14:51


Qu'entends-tu donc, chère Emmanuelle, par "l'amour n'est-il pas déjà "une forme d'exil""?

Emmanuelle Caminade 10/07/2013 15:21



Je cite entre guillemets Lamia Berrada-Berca et je pense qu'elle entend par là que l'amour est un arrachement à soi pour aller vers l'autre. Il me semble qu'elle n'a pas tort ...