"Le Dépaysement / Voyages en France", de Jean-Christophe Bailly

Publié le par Emmanuelle Caminade

 

le dépaysement

 

Le sujet du Dépaysement de Jean-Christophe Bailly, «c'est la France», l'identité nationale - mais pas celle reprise dans un sinistre ministère avec son «train de mesures xénophobes», car il ne s'agit aucunement pour l'auteur d'une «entité fixe», d'une «essence» permettant de «décerner des certificats» ou «d'exclure».

Comme beaucoup de déracinés urbains n'ayant plus d'ancrage familial dans une région de France, et appartenant de plus à une génération s'étant considérablement ouverte sur l'extérieur «dans le sillage de Mai 1968», j'avais personnellement «biffé l'idée de nation». Aussi, cette soudaine «émotion de la provenance» ressentie par l'auteur devant un film de Renoir alors qu'il était à New-York, cette «révélation»  d'une «appartenance (...) au pays d'où l'on vient», d'une «familiarité», à l'occasion d'un séjour lointain à l'étranger – qui fut à l'origine de son livre - m'a-t-elle interrogée et même dérangée.

Et c'est avec beaucoup d'intérêt que j'ai suivi Jean-Christophe Bailly dans ses Voyages en France, allant avec lui par les chemins pour «vérifier sur place» les contenus recouverts par cette nationalité française, ces contenus «travaillant en nous à notre insu». Pour «attraper quelque chose de la France d'aujourdhui».

 

Le Dépaysement, aux dires de l'auteur, est «un livre composite embrayant différentes vitesses d'écriture, tenant par certains côtés de l'essai et par d'autres du journal de bord, du récit et de l'embardée, voire épisodiquement du poème en prose.» Un livre aux qualités littéraires manifestes regorgeant de précisions, de références à des artistes ou des écrivains, de citations, mais dont l'érudition cohabite avec une certaine virginité du regard propice à une réflexion acérée, originale et subtile.

Avec beaucoup de sincérité et d'humilité, d'intelligence et de sensibilité, de disponibilité,  Jean-Christophe Bailly s'abandonne en effet à ce qu'il voit sur les routes et interprète cette «partition» comme sous la «dictée extérieure des choses rencontrées», captant les «frémissements du paysage » et les «vibrations secrètes» de certains lieux, restant «à l'écoute des idées qui se forment en chemin» .

Et chemin faisant, justement, l'histoire - pas celle des manuels ou des guides mais  «l'Histoire avec ses grands et ses petits récits, ses  simples bulles de sens et son grand vent» -  rattrape l'auteur, «prenant une importance imprévue». Au-delà de ce voyage  sur un territoire, il nous propose alors un «film accéléré du temps», nous livrant des sortes  d' «instantanés mobiles d'un pays se tenant aux aguets dans un double mouvement» qui intègre à la fois la «remontée lente dans le présent de traces lointaines » et, inversement, l'enfoncement de «signaux» amenés à disparaître totalement .  

Un parcours plus vertical qu'horizontal mettant en lumière un empilement de strates  «tantôt palpables tantôt invisibles», un «feuilletage historique» intimement mêlé à la géographie des paysages qui nous conte une «histoire de l'infini»  s'apparentant à L'histoire d'un ruisseau  d'Elisée Reclus, la thématique de l'eau - dans son aspect à la fois concret et symbolique - s'avérant centrale dans ce livre où souffle «l'esprit des rivières».

 

J'ai trouvé ces Voyages en France  fascinants, vertigineux.

On ne parcourt pas une succession de paysages urbains et ruraux comme dans un catalogue, ni «un répertoire de souvenirs et de coutumes», mais on entrecroise les lieux et les époques, et l'auteur aborde les choses dans leur extrême complexité, dans leur diversité et leurs ressemblances, dans leurs contradictions. On ne déroule pas un fil mais on sonde un  «complexe entrelacement de la mémoire et de l'oubli, de la contiguïté et de l'écart», «une pelote enchevêtrée où époques, affects et dimensions s'entremêlent»,«des parcelles d'imagerie» surgissant de l'inconscient.

L'auteur souligne bien les errements et les tensions, car «ce sont ces conflits ou ces noeuds», cette «infusion lente et sûre» de tonalités variées, voire opposées, qui pour lui structurent ce qui nous fabrique, ce sont eux  qui nous rassemblent plus qu'ils nous séparent. Et il s'intéresse au visible comme au caché, à ce qui a été comme à ce qui aurait pu être, faisant entendre notamment «le chant profond et lancinant» de «cette utopie déprise de la grandeur» qui lui semble aussi façonner la France.

Pour Jean-Christophe Bailly, «le  soubassement de l'identité d'un pays» est un ensemble de «dormances   et la possibilité à travers elles d'une infinité de résurgences invisibles». C'est «ce qui s'étoile au sein d'un système complexe de fuites et de pauses par l'entremise duquel le passé se délivre comme passé, à même la texture du présent, un seul fil tiré ayant le pouvoir d'en faire réagir une quantité d'autres selon une logique de réseau». D'où une sensation de vertige infini à la lecture de cet ouvrage .

 

Il se dessine par ailleurs tout au long de ces voyages une notion d'identité nationale très ouverte.

Ce «tour de France des imprégnations»  circule aussi « dans  les franges où le pays vient à l'étranger, s'étrangeant lui-même peu à peu»  et l'intérieur n'y apparaît pas forcément comme « la réserve "sui generis" d'identité». De même cette identité supporte à l'évidence  des «inserts», ce qui semble confirmé, avec humour, par une enseigne annonçant le «Pressing de la Vierge» ou par ces dialogues engagés en arabe se poursuivant en français avec l'accent du midi. Et le passé paraît se  recharger «à un courant d'air [venant] d'ailleurs» ...

 

On est ainsi amené à «balayer hiérarchie et rangement», à comprendre qu'il n'y a «pas tant un pays qu'un glissement continu marqué de loin en loin et de façon irrégulière par des points d'arrêts  qui ricochent dans la mémoire», comme une sorte de «fondu-enchaîné». Et la notion de «dépaysement» rend bien compte de cet «espace étrangement flottant» aux «contours indéfinis et perméables» , de ce «paysage de seuils et de transitions». Car la France  n'est «pas une unité indivise» (elle ne l'a d'ailleurs jamais été totalement car elle allait  autrefois de pair avec une diversité qui la fondait ) mais plutôt «un buissonnement» sans limites, une «somme sans fin révisée de trajectoires»

Un espace dont il émerge pourtant un «socle» commun de la provenance apparaissant comme  «une formation inachevée», l'identité s'apparentant à «un modelé de départs possible». Et s'il n'y a pas pour l'auteur de patrimoine,  il existe bien «quelque chose de discret et d'insituable qui pourtant irradie une contrée et parfois s'y dépose», des «suites de marqueurs» infimes que nous avons en partage, une «masse composite de récitatifs et de refrains» et non un chant unique. 

Oui, c'est sans doute cela la France d'aujourd'hui, une France qui échappe à l'unicité et à la fixité simplificatrice du cliché et dont on peut peindre, à l'instar de Courbet, le peintre des sources,  des points originaires - qui sont parfois déjà un retour, une résurgence -, mais  avec le monde devant soi.

 

L'ouvrage de Jean-Christophe Bailly affine considérablement les représentations de l'identité française et son propos a également le mérite de pouvoir s'élargir à d'autres pays, à d'autres nationalités car il s'insère dans une vaste réflexion sur l'ensemble des représentations concernant la vie des hommes, sur l'impact du passé et des rêves formés, ici ou ailleurs.

L'auteur approche la réalité en la complexifiant, ne sombrant jamais dans «l'inanité des divisions tranchées» en domaines séparés «aux parois bien étanches», évitant les opposition binaires et manichéennes, soulignant les paradoxes, éclairant les «trames secrètes et leur retour latent»...

Il illustre ainsi «l'accord inquiet entre une affiliation religieuse intériorisée provenant d'un lointain et une résidence déployée dans l'effectivité d'une nation» ou la possibilité «d'opposition solidaire entre une assise profondément paysanne et un destin maritime». Il réunit par exemple ces «deux versants» - manuel et intellectuel - des opérations humaines et montre que l'on peut concilier «le solitaire» et «le collectif», «l'élision de la propriété privée et l'appropriation», que parfois «prédation» et «non-violence», «contemplation», ou même «barbarie et civilisation» se côtoient, se rejoignent. Et il nous invite à méditer sur un animal symbolique, sur cette «liberté non errante» du saumon qui remonte cycliquement le fleuve pour donner la vie et mourir...

Sans  penser cela comme un amenuisement, mais au contraire comme une ouverture, Jean-Christophe Bailly  suggère qu'au fond  «la France  serait d'abord une habitude prise par ceux que l'on appelle les Français : un corps de comportements, un corps de références et de schèmes récurrents  inscrits dans une langue qui les énonce  et les renouvelle, mais rien de plus, (...) et cela suffirait amplement, pour qu'entre les bords de la Meuse et ceux de l'Adour il y ait autre chose qu'un lien de hasard ou qu'une simple transfiguration  du hasard par l'Histoire». «L'ouverture même dont le national pourrait être le seuil, en France et partout ailleurs»...

Outre l'intérêt du propos, j'ai beaucoup aimé ce vagabondage digressif plein de charme initiant de multiples  «départs de fiction» un peu   à la manière de Calvino ( « Si par une nuit d'hiver un voyageur...» ). Je me suis fondue dans le rythme lent et irrégulier impulsé par ce livre dont les trente-quatre chapitres autorisent de nombreuses pauses sans nuire à leur enchaînement, appréciant cette liberté de s'échapper sans pour autant s'éloigner du sujet. Car au travers de ces voyages et digressions, émerge bien quelque chose de commun qui se répète et  que l'on ne peut saisir que par petites touches éparses.

Et j'ai particulièrement goûté l'écriture fluide, légère et poétique, de Jean-Christophe Bailly, son long phrasé limpide ménageant avec douceur des arrêts dans d'abondantes parenthèses ou introduisant les blancs nécessaires à la respiration de son récit. Une écriture qui ôte toute pesanteur aux nombreuses références et précisions qui enrichissent l'ouvrage et permet d'apprécier la finesse des observations et la pertinence des remarques en s'abandonnant  avec l'auteur à la réflexion et à la rêverie.

Un livre d'une lecture agréable à la fin duquel on se sent plus intelligent.

 

 

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Le Dépaysement Voyages en France, Jean-Christophe Bailly, Seuil avril 2011, 420 p.

 

Biographie et bibliographie de l'auteur :

http://fr.wikipedia.org/wiki/Jean-Christophe_Bailly »

 

 

EXTRAITS :

 

  Ch. 2 Nasses, verveux, foënes, etc

p. 16/17 (...) /19

 

    (...)

    Mais le récit des filets, des nasses et des verveux est avant tout celui d'un infini de la structure, où la répétition des mailles vient s'inscrire dans l'espace des formes qui sont comme des tentatives, à partir des solides, d'imiter les fluides. Pour parler de ceux-ci, Salomon de Caus, au début du XVIIème siècle ( il y a une rue à son nom à Paris, le long du square des Arts-et-Métiers), donna à son livre un titre merveilleux : Les raisons des forces mouvantes. Or ce sont bien ces raisons dont il s'agit et ce sont ces forces qu'il a fallu reconnaître et mesurer pour que chacun de ces filets ou chacune de ces nasses rencontre l'exactitude de sa forme. D'un monde de rivières lisses, aux courants secrets, aux fraîcheurs enchâssées, s'élève, via ces structures immergées, le chant du mathème, et l'on pense, forcément, en contemplant ces résilles de lignes souples ou tendues, à la perspective, à cette sorte de nasse aussi par laquelle les peintres ont cherché autrefois à capturer le visible : même paradoxe d'un parallélisme convergent, même volonté d'emprise , même jeu de cache-cache, même espoir de saisie. Et ce que raconte ce voisinage, c'est peut-être d'abord l'inanité de ce qui divise les opérations humaines entre un versant manuel et un versant intellectuel – la mètis, selon son concept grec, étant ce qui réunit les deux versants en un seul et unique pli dont la main serait justement la pliure. (...)

   Grande est l'étendue des sensations qui va de la beauté mathématique des grandes nasses suspendues à la vision de ligaments broyés dans des pièges, mais telle est et doit être sans doute la mesure selon laquelle un pays est connu et s'éprouve : non à la façon d'un paisible répertoire de souvenirs et de coutumes, mais à celle d'une pelote complexe et enchevêtrée où époques, affects et dimensions s'entremêlent comme ici le font le chanvre et le nylon, la petite épuisette et le grand carrelet, l'émerveillement et l'effroi. De telle sorte qu'en ressortant dans la rue, en plein centre de Bordeaux, on s 'éprouve un peu différemment dans cette ville : remis au côté sanglant de la quête pour la nourriture, à un monde d'impitoyable chasse et levant la tête vers les immeubles, souvent très beaux, de ce quartier, on ne peut que faire le lien et se répéter la leçon de Walter Benjamin lorsqu'il constatait que les grands témoignages de culture étaient aussi des documents de barbarie : leçon qui défait à sa base l'idéologie du progrès continu ethnocentré, mais dont il faut répercuter l'effet de surprise pour qu'elle demeure efficace : car rien n'est moins barbare, cela va sans dire, que la rue Sainte-Colombe, surtout qu'elle s'ouvre en une sorte d'ouïe ( ou de nasse...) que l'on n'a pas été jusqu'à baptiser place mais qui en a tous les aspects, à commencer par la terrasse du café des frères Apollinaire où on peut, en saison, s'installer et boire un verre de vin ou n'importe quoi d'autre ( mais comment boire n'importe quoi d'autre à Bordeaux ?).

 

Ch.7 Légers jardins, à peine

p.57/58

 

    (...)

   J'ai entendu dire que les propriétaires de pavillons qui se construisent autour des jardins et qui, lotissement après lotissement, finissent par les rejoindre se seraient plaints, justement, de l'aspect négligé de beaucoup d'entre eux : on comprend facilement ce qui est en jeu ici, l'énigme sociologique n'est pas bien grande mais, mine de rien, ce sont deux mondes qui s'opposent. Le second, celui qui arrive avec les pavillons, les lotissements et tout ce qui les accompagne ( matériaux, formes, usages ), peut se présenter, avec arrogance, comme le visage du renouveau ou de la modernité ( ce serait bien dans le ton d'une époque où les ouvriers sont décrits comme "hostiles au changement") , il n'est pourtant que le fruit d'un avachissement du présent sur lui-même. Dans la combe de la Coronne ou du côté de Montaud, partout où les jardins se sentent libres entre des palissades bricolées et des assauts d'herbes folles, par contre, ce que l'on peut percevoir, et peut-être est-ce déjà une survivance , c'est un nouage étonnant, étonnamment raffiné, entre des temporalités différentes – le rêve d'un futur éteint dans un passé qui chantonne, et un présent sans doute ouvert à lui-même mais comme une jachère.

   Le rêve d'une chose ? Oui, et au fond c'est bien simple : les jardins ouvriers , quel que soit leur mode associatif, ne relèvent pas du régime de la propriété privée – et c'est cela que d'emblée ils rendent visible, c'est cela que l'on ressent, confusément, quand on les longe, et qui se précise quand on s'y promène. Et s'ils ont quelque chose d'un fragment discret d'utopie, ce n'est pas seulement pour cette raison, c'est aussi parce qu'ils ajointent souvent à cette élision de la propriété privée la sensation - et les gestes concrets – d'une appropriation. Chacun est chez soi dans ce qui pourtant n'est pas à lui, et cela n'a rien à voir, même s'il y a une ressemblance dans le statut, avec la simple location. Car l'appropriation que l'on voit et ressent est à la fois solitaire ( chacun est maître de sa parcelle) et collective – c'est le tissu de toutes les parcelles qui forme le jardin, et ce qui est induit, comme une enquête même brève peut le confirmer, c'est aussi tout un ensemble de pratiques que cette forme d'association entraîne : semences ou plants qui naviguent d'un bord à l'autre du groupement, secrets, recettes et même effets de mode qui se propagent en ricochant.

    (...)

Ch. 10 L'Atlantide de Rodin

p.91/92

 

(...) Loin de tout "chez nous" national mais loin aussi de ce "chez soi" qu'il risque toujours d'y avoir dans les oeuvres rassises, le flux continu n'est pas dans le registre de la grandeur mais dans celui de l'immensité : c'est son abandon à l'immensité ( "nous avons donc, tous, l'immensité pour propriété", écrit-il) qui sauve Rodin du piège de la grandeur qui s'est ouvert tant de fois devant lui ( et où, je dois le dire, j'ai cru pendant longtemps qu'il était tout entier tombé). L'immensité est à la fois un commencement et un horizon, elle est sondée par des gestes qui les relient - "une femme qui se peigne remplit de son geste le ciel", écrit encore magnifiquement Rodin. Mais ce qui vient dans l'au-delà ou le profil de ce geste, c'est peut-être moins ce que Rodin a réussi et dressé que ce qu'il a cherché et voulu : sous son oeuvre effective, c'est comme s'il y en avait une autre, encore en gestation – oeuvre à venir qui serait ( au sens direct, hégélien) la relève de l'autre. Le contraste herméneutique que Walter Benjamin avait discerné pour les époques de la culture entre ce qu'elles ont réalisé et ce à quoi elles ont rêvé, nous pouvons l'appliquer à l'univers d'une oeuvre aussi étendue que celle de Rodin : entre ce que l'on voit et ce que l'on pressent, entre ce qui est installé et qui semble en partance, les tensions écrivent un double chemin qui tantôt se sépare et tantôt se rassemble, et c'est comme s'il y avait sous l'oeuvre un continent perdu fait de toutes les tentatives qui voulurent rejoindre l'immense et s'y perdre, que ce soit par la violence d'un élan, l'intensité d'une douceur ou le vertige de la quantité : ces élans, cette douceur, ce vertige, c'est exactement ce que l'on voit lorsque s'ouvrent les tiroirs où, sagement rangés, les abattis ont l'air d'attendre la possibilité de s'ébattre, cumulant dans leur être la caractéristique du vestige et celle du présage. C'est pourquoi, dans les sous-sols de Meudon où ils reposent, l'on éprouve si fortement la sensation d'être devant un rêve de l'oeuvre qui dépasserait l'oeuvre elle-même – utopie contenue latente dans ce qui est venu mais qui, distincte aussi, et fuyante, s'en échappe.

Du coup, les objets antiques , rangés là eux-aussi, adoptent ce mouvement qui les tourne vers l'avenir où, sans cesser d'être des traces, ils se suspendent dans la possibilité d'un retour. Sans doute est-ce là, dans de tels mouvements et de tels écarts, que le passé se recharge , non seulement à lui-même, mais aussi à un courant d'air qui semble venir d'ailleurs, comme si pouvait exister un vecteur perpendiculaire à celui du temps versé. Et ce que souffle à l'esprit, jusque dans ses aspects de brocante sublime, L'Atlantide de Meudon, le continent enfoui des fragments de Rodin, c'est la possibilité qu'à tout ce qui existe ou a existé vienne s'ajointer, discrètement mais pour toujours, en filigrane en quelque sorte, la trame effacée mais sans fin renaissante de ce qui aurait pu être.

(Le pays, ce que l'on appelle un pays, qui est au fond ce que j'ai essayé d'attraper à travers un artiste supposé l'incarner, en être, en venir, s'en réclamer, peut-être est-ce d'abord dans ces trames secrètes et leurs retours latents qu'il se rend présent et s'entrouve : non comme une masse ou une citadelle d'identités et d'acquis, mais comme une formation inachevée, une esquisse – le contraire ( mais là je rêve, bien sûr) de tout repli, de toute académie, de tout "patrimoine" .)

 

Ch.14 All gone into the world of light

p.132/134

 

    (...)

    Le village d'Avocourt, par exemple, avec sa centaine d'habitants, et qui est situé sous la Cote 304 et le Mort-Homme, sur la route qui va de Verdun à Varennes. Bien sûr, on pourra dire que je l'ai visité après avoir vu ces sites fameux de la Grande Guerre et donc encore sous l'emprise des sentiments pour le moins méditatifs qu'ils déclenchent. Mais non, ce n'est pas cela, car, là-haut, dans les bois, c'était presque plus animé, avec un groupe d'hommes de l'Office national des forêts parlant de quotas de cerfs et de chevreuils à abattre (comme si au travail de deuil de la nature les hommes se devaient d'apporter leurs compétences d'assassins, ici pourtant déjà prouvées à chaque chemin, à chaque lieu-dit). Et, surtout, il y a une grande différence entre des lieux officiellement marqués ( par une solennelle allée de sapins conduisant à un obélisque trapu à la Cote 304, par un monument avec un corps décharné au Mort-Homme) et un village qui n'a rien d'autre à offrir que lui-même, c'est à dire comme partout en France une église, une mairie et quelques maisons qui, malgré leur regroupement, gardent quelque chose de disséminé, avec une route qui s'en va, en montant un peu, vide, tellement vide qu'elle semble s'ouvrir, par-delà l'horizon, sur une élongation de l'adieu, comme en Russie. Or je suis sûr qu'à la limite, sous un certain angle et par beau temps, on pourrait tirer d'Avocourt une image de carte postale française, semblable à celle qu'avait utilisée les publicitaires pour la campagne (victorieuse) de François Mitterand en 1981 et qui avait pour légende "la force tranquille", sauf que ce que l'on éprouve dans de tels villages, c'est plutôt l'intranquillité même, une vibration inquiète que le silence n'apaise pas mais propage.

  Je me souviens d'avoir fait halte à Avocourt vers quatre heures de l'après-midi, c'était au début du mois de mars et donc dans une lumière certes un peu affaiblie mais non pas encore déclinante, et le seul être humain que j'ai aperçu était un homme qui fermait déjà ses volets, geste qui, lorsqu'il fait encore jour, m'a toujours paru la négation de la vie. Mais à cette image vient s'accoler, comme pour Frances A. Yates, la primevère au vers de Vaughan ("They are all gone into the world of light") que je capte ici comme un refrain, une autre fenêtre, en face à peu près de celles dont l'homme fermait les volets. S'y tenait, assez étrangement malgré le fait que l'on rencontre cette fleur couramment aujourd'hui, la courbe blanche d'une orchidée, très belle derrière sa vitre, et c'était moins là une réponse luxueuse aux volets clos qu'une affirmation, discrète mais sûre d'elle-même, d'un autre versant de la convalescence et le signe aussi que, bien sûr, dans ces villages, dans ces terres, on peut vivre malgré tout. Et ce que je suggère, au fond, car je serais bien peiné si un jour un habitant de ces parages, lisant ces lignes, ( cela se trouvera peut-être, sait-on jamais ? ) s'en sentait offensé, c'est qu'il y a à l'intérieur de cette désolation et de cette inquiétude qui stagnent sur des villages comme Avocourt, non seulement une dignité, mais aussi une beauté particulière, et c'est ce que la main qui avait placé là cette branche d'orchidée avait su honorer. (...)

Publié dans Récit - carnet...

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Marie 09/01/2014 11:10


Très bel article, très belle lecture!


Saviez-vous qu'il a sorti un nouvel ouvrage, accompagné des photographies de Bernard Plossu, aux éditions médiapop?


http://www.mediapop-editions.fr/portfolio/berlin-2005/


Joli!

Emmanuelle Caminade 09/01/2014 11:58



Non je ne le savais pas , merci du renseignement.