Mardi 7 septembre 2010 2 07 /09 /Sep /2010 10:55

 

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Le sentiment du lièvre est un carnet de promenade en forêt jurassienne, une succession de poèmes en prose regroupés sous dix titres magnifiques et nourris du regard d'un poète "à l'affût" avançant parfois "les yeux au sol", "comme à l'intérieur de soi", ou "prenant cette distance qui permet de voir" "au travers d'une clairière" ou "d'un essart".
Comme un lièvre "aux champs" passant et repassant en un même lieu, imprimant l'herbe de sa trace, Joël Bastard "a marché et écrit" :

"Ecrire pour avancer pays", la marche et l'écriture se confondent tandis que les territoires se mêlent. Le poète n'en finit pas "d'écrire les arbres", éclairant les passages entre deux mondes, entre le "dedenz" et le "dehors", le"visible" et"l'invisible". Et, au fond de ses empreintes, "la neige est bleue, qui nous redit en marchant l'immobile, le ciel".

 

Je ne me lasse pas de l'écriture poétique de Joël Bastard. Une écriture humble dont l'ambition semble être seulement de traduire l'harmonie cachée du monde en le regardant sous toutes ses faces. Il se contente ainsi de "passer", de se fondre dans le spectacle de la nature et de nous tendre le miroir, "de prendre ce qu'il voit et de le rendre à ce qu'il voit".

La langue de Joël Bastard , concise et dense, est dotée d'une grande puissance évocatrice qui atteint souvent la clarté de l'épure. C'est une écriture précise, concrète, immédiate, qui "retourne les mots" au-delà des apparences et dont l'abondance et la fulgurance des images s'abat sur le lecteur – comme des "poings serrés de plumes" jaillissant des branches - et le transporte en un instant.

 

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Le sentiment du lièvre, Joël Bastard, Gallimard 2005, 132 p.

 


 

EXTRAITS :

 

 

Le dérapage du sanglier,

p.22/23

 

Vous qui marchez dans mon cahier, je ne vous retiens pas!

 

La forêt dégoutte mollement au sol. Les fûts de lumière nous dressent un tableau de fin d'hiver. Par endroits, la diaphane tendresse du gui sur les lichens. Son éclairage.

 

La difficulté de la marche sur la surface bosselée et glacée fait que je n'écris pas. Qu'aucune phrase ne tient en moi. Attentif au chemin! A mes pieds! C'est sans doute cela marcher.

 

Mouvements de bêtes dans les chênes blancs. Frôlements. Non, c'est le vent qui veut passer par là! Tu es seul en forêt et marche vers l'affection. Les arbres ne sont pas plus noirs des disparitions que tu additionnes en toi, l'air de rien! Tu as laissé sur la lisière les premiers mots de cette phrase. Avancer pays.

 

Les évidents m'accompagnent. Haie d'honneur sur mon passage! La politesse de ces muets permet cette ligne.

 

Pas un bruit. Ni paroles. Ni beuglements au chargeoir. Seulement le pré qui passe, sans forcer la barrière!

 

Je n'en finis jamais d'écrire les arbres. Le front des arbres côté soleil. Et de passer de l'autre côté. Sachant le soleil ce matin avec nous. Qui déborde du tronc, avec l'enfance!


 

Je suis dans les yeux du lynx

p. 79

 

L'essence mêlée aux essences, à la transpiration du bûcheron. Non, c'est la mienne qui revient du désert sur les mots. Sous le désert les arbres soufflés. Les roches piétinées et les eaux engouffrées. Certainement la route va sous le désert, dans cette forêt lumineuse qui élève l'eau à la tête des arbres que je traverse emmêlé de chants d'oiseaux. Le ciel est son propre désert. Aucune empreinte ne tient là-dedans. Ce sont les mots les plus usités – usés peut-être - qui posent leurs feuilles, leurs pattes et parfois leurs empreintes sur le bord du déroulement sans frein de la route. De la boue sur un caillou. Un morceau d'écorce. Une feuille morte, encore. Une fleur de fraise. Un chemin comme étonné d'être coupé net par plus grand que lui.

 

 

La source ne reprend pas le dessus

p.111

 

Le dimanche matin les animaux à l'affût regardent passer les hommes qui courent, qui marchent. Qui font trois petits tours dans la chlorophylle et puis s'en vont. C'est avec ces yeux-là que j'irai en ville. Pour voir aux commissures d'une rue les solitudes affichées.

 

Les sécrétions viennent de loin. De ce qui ne se nomme pas. Ne se dit pas. Ne peut se dire. Nous trempons dans la vie.

 

L'exploitant forestier retourne chez lui les mains vides. Dans ses yeux le reflet persistant d'un jet d'eau stupide planté au bout du lac.

Par Emmanuelle Caminade - Publié dans : poésie - Communauté : Mes livres préférés
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