Un sermon consolateur sur le monde

Publié le par Emmanuelle Caminade

  sermon sur la chute de rome image

 

Deux ans après Où j'ai laissé mon âme , roman salué unanimement par la critique, les libraires et les lecteurs, Jérôme Ferrari publie à nouveau un très beau livre chez Actes Sud pour cette rentrée littéraire 2012.

Dès les premières lignes de ce récit fragmenté à l'écriture fluide dont le style et la construction narrative épousent parfaitement le sujet, un univers complexe  d'une extrême densité, à la fois proche et mystérieux, se met en mouvement. Et l'auteur, particulièrement impliqué dans l'histoire qu'il raconte, semblant vouloir partager les mots qui permettent d'affronter la fin de tout monde humain sans désespérer de la vie, s'adresse à ses lecteurs dans un sermon romanesque compassionnel d'une cruelle lucidité qui n'a rien de moralisateur.

 

Le titre, Le sermon sur la chute de Rome, fait écho à Saint Augustin, ce Romano-Berbère converti au christianisme et devenu évêque d'Hippone qui, suite au sac de Rome de 410 - prélude à la chute de l'Empire romain d'Occident -, prononça plusieurs sermons d'une grande sagesse pour tenter d'apaiser le profond désarroi de ses frères païens et chrétiens à la lumière de sa foi en leur faisant miroiter la cité de Dieu. Car les mondes terrestres recevant bonheurs et malheurs en tout arbitraire ne sont pas plus éternels que les hommes.

Et si l'auteur centre essentiellement son propos sur la cité des hommes, ce dernier n'en est pas moins consolateur, les larmes n'empêchant pas de sourire à la vie.

 

Jérôme Ferrari explore le «cycle immuable de la naissance et de la mort» au travers de mondes terrestres multiples, individuels et collectifs, qui se côtoient, s'emboîtent et se succèdent à l'infini, ranimant le temps d'un livre les vestiges des mondes morts et faisant revivre leurs fantômes tout en exhumant, tel un archéologue du présent, des mondes enfouis dans le secret des vivants. Un archéologue des possibles aussi, imaginant ce qui aurait pu être et n'a jamais existé, sauf parfois dans nos désirs.

 

Le récit aborde de front des mondes disparus, brutalement ou progressivement, ainsi que des mondes existants ou rêvés, ébauchés ou à bâtir - qu'ils soient seulement possibles ou illusoires. L'auteur s'y intéresse particulièrement aux passages entre ces univers, à ces mondes qui soudain s'écroulent sans qu'on ait rien vu venir ou ces seuils jamais franchis qui jalonnent le réel, au difficile abandon de l'enfance simplificatrice ou à ces mains tendues «au-dessus de l'abîme» qui ne peuvent se rejoindre. Et il approche avec beaucoup de compassion le mystère angoissant de la mort.

 

Le sermon sur la chute de Rome a pour «centre de gravité» un village corse, l'unité de base de la société insulaire, avec son bar et sa fontaine, un monde aussi à lui seul...

Nous suivons ainsi deux générations d'Antonetti, celle du grand-père et de ses petits-enfants, l'auteur s'étant amusé à rattacher à ce village familial la belle-famille corse du héros d'Où j'ai laissé mon âme. Et il fait même repartir l'action principale du bar de Marie-Angèle Susini huit ans après le fait divers sanglant sur lequel s'ouvrait Balco Atlantico, désireux, semble-t-il, d'en prolonger aussi la thématique principale de la mémoire.

 

C'est un roman à l'humanité apaisante dont les préoccupations mystiques ne sont pas absentes. Et si le monde fictif de Jérôme Ferrari reste ancré dans la cité des hommes, l'auteur sait porter un regard perçant capable de dépasser la matérialité de ces mondes terrestres que les sermons de Saint Augustin concourent à éclairer.

Tantôt drôle ou touchant, poignant et douloureux, lucide et caustique, nostalgique, inquiet ou visionnaire, ce septième livre de Jérôme Ferrari revêt des tonalités très variées, comme la vie, prenant même dans certains passages une dimension épique confinant au mythe. Et le retour de la dérision, totalement absente de ses deux derniers ouvrages, sera sans doute une découverte pour certains.


 

ferrari avanzato 2

Photo de Melania Avanzato *

Le sermon sur la chute de Rome, Jérôme Ferrari, Actes Sud, 22/08/2012, 208 p.

 

* http://www.melania-avanzato.com/galleries

(voir, entre autres, son  beau portfolio "portraits d'écrivains")

 

Ce billet n'est qu'une rapide présentation, un résumé  reprenant essentiellement le début d'une analyse du roman - à la lumière notamment des autres livres de l'auteur - que je publierai dans le courant du mois...

Réédité le 22/09/12 : "Le sermon sur la chute de Rome ", de Jérôme Ferrari (2)  

 

 

 

EXTRAITS :

  “

 

"Peut-être Rome n’a-t-elle pas péri

si les Romains ne périssent pas"

 

p.11/13

 


      Comme témoignage des origines - comme témoignage de la fin, il y aurait donc cette photo, prise pendant l’été 1918, que Marcel Antonetti s’est obstiné à regarder en vain toute sa vie pour y déchiffrer l’énigme de l’absence. On y voit ses cinq frères et soeurs poser avec sa mère. Autour d’eux, tout est d’un blanc laiteux, on ne distingue ni sol ni murs, et ils semblent flotter comme des spectres dans la brume étrange qui va bientôt les engloutir et les effacer. Elle est assise en robe de deuil, immobile et sans âge, un foulard sombre sur la tête, les mains posées à plat sur les genoux, et elle fixe si intensément un point situé bien au-delà de l’objectif qu’on la dirait indifférente à tout ce qui l’entoure – le photographe et ses instruments, la lumière de l’été et ses propres enfants, son fils Jean-Baptiste, coiffé d’un béret à pompon, qui se blottit craintivement contre elle, serré dans un costume marin trop étroit, ses trois filles aînées, alignées derrière elle, toutes raides et endimanchées, les bras figés le long du corps et, seule au premier plan, la plus jeune, Jeanne-Marie, pieds nus et en haillons, qui dissimule son petit visage blême et boudeur derrière les longues mèches désordonnées de ses cheveux noirs. Et à chaque fois qu’il croise le regard de sa mère, Marcel a l’irrépressible certitude qu’il lui est destiné et qu’elle cherchait déjà, jusque dans les limbes, les yeux du fils encore à naître, et qu’elle ne connaît pas. Car sur cette photo, prise pendant une journée caniculaire de l’été 1918, dans la cour de l’école où un photographe ambulant a tendu un drap blanc entre deux tréteaux, Marcel contemple d’abord le spectacle de sa propre absence. Tous ceux qui vont bientôt l’entourer de leurs soins, peut-être de leur amour, sont là mais, en vérité, aucun d’eux ne pense à lui et il ne manque à personne. Ils ont sorti les habits de fête qu’ils ne mettent jamais d’un placard truffé de naphtaline et il leur a fallu consoler Jeanne-Marie, qui n’a que quatre ans et ne possède encore ni robe neuve ni chaussures, avant de monter tous ensemble vers l’école, sans doute heureux que quelque chose se passe enfin qui les arrache un instant à la monotonie et à la solitude de leurs années de guerre. La cour de l’école est pleine de monde. Toute la journée, dans la canicule de l’été 1918, le photographe a fait le portrait de femmes et d’enfants, d’infirmes, de vieillards et de prêtres, qui défilaient devant son objectif pour y chercher eux aussi un répit et la mère de Marcel, et ses frère et soeurs, ont patiemment attendu leur tour en séchant de temps en temps les larmes de Jeanne-Marie qui avait honte de sa robe trouée et de ses pieds nus. Au moment de prendre la photo, elle a refusé de poser avec les autres et il a fallu tolérer qu’elle reste debout toute seule, au premier rang, à l’abri de ses cheveux ébouriffés. Ils sont réunis et Marcel n’est pas là. Et pourtant, par le sortilège d’une incompréhensible symétrie, maintenant qu’il les a portés en terre l’un après l’autre, ils n'existent plus que grâce à lui et à l’obstination de son regard fidèle, lui auquel ils ne pensaient même pas en retenant leur respiration au moment où le photographe déclenchait l’obturateur de son appareil, lui qui est maintenant leur unique et fragile rempart contre le néant, et c’est pour cela qu’il sort encore cette photo du tiroir où il la conserve soigneusement, bien qu’il la déteste comme il l’a, au fond, toujours détestée, parce que s’il néglige un jour de le faire, il ne restera plus rien d’eux, la photo redeviendra un agencement inerte de taches noires et grises et Jeanne-Marie cessera pour toujours d’être une petite fille de quatre ans. (...)

 

 

 

"Ce que l’homme fait,

l’homme le détruit"

 

p.93/94

 

(...)Il parlait de l’avenir en visionnaire et Matthieu l’écoutait comme s’il était le sceau des prophètes, il leur fallait modérer leurs ambitions sans y renoncer tout à fait, il était exclu qu’ils offrent un service de restauration complet, c’était un bagne et un gouffre financier, mais ils devaient proposer à manger à leurs clients, surtout en été, quelque chose de simple, de la charcuterie, des fromages, peut-être des salades, sans lésiner sur la qualité, Libero en était certain, les gens étaient prêts à payer le prix de la qualité, mais comme il fallait se résigner à vivre à l’heure du tourisme de masse et accueillir également des cohortes de gens fauchés, il était hors de question de se cantonner aux produits de luxe et ils ne devaient pas hésiter à vendre aussi de la merde à vil prix, et Libero savait comment résoudre cette redoutable équation, son frère Sauveur et Virgile Ordioni leur fourniraient du jambon de premier choix, du jambon de trois ans, et des fromages, quelque chose de vraiment exceptionnel, et même de si exceptionnel que quiconque y aurait goûté mettrait la main au portefeuille en pleurant de gratitude, et pour le reste, inutile de s’embarrasser avec des produits de seconde zone,les saloperies que vendaient les supermarchés dans leurs rayons dans leurs rayons terroir, conditionnés dans des filets rustiques frappés de la tête de Maure et parfumés en usine avec des sprays à la farine de châtaigne, autant y aller carrément dans l’ignoble, en toute franchise, sans chichis, avec du cochon chinois, charcuté en Slovaquie, qu’on pourrait refourguer pour une bouchée de pain, mais attention, il ne fallait pas prendre les gens pour des cons, il fallait annoncer la couleur et faire en sorte qu’ils comprennent les différences de prix et n’aient pas l’impression de se faire entuber à sec, la daube, c’est cadeau, la qualité, tu raques, l’honnêteté était absolument indispensable en la matière, non seulement parce qu’elle était une vertu recommandable en elle-même, mais surtout parce qu’elle jouait à peu près le rôle de la vaseline, il fallait préparer des plateaux de dégustation pour que les clients puissent se faire une idée, vous goûtez et vous prenez la commande après, mais non, je vous en prie, reprenez donc un bout pour être sûr, et cette scrupuleuse honnêteté serait d’autant plus récompensée que, quel que soit le choix final, leur marge serait sensiblement la même, ils allaient les saigner, tous ces connards, les pauvres, les riches, sans distinction d’âge ni de nationalité, mais les saigner honnêtement, et même en les choyant, un patron de bar devait s’occuper de sa clientèle, il ne pouvait pas passer son temps vissé derrière sa caisse, comme ce demeuré de Gratas, il fallait qu’il soit disponible, avenant, soucieux de faire plaisir, et le problème crucial à résoudre était donc celui des serveuses.(...)

Publié dans Fiction

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clovis simard 21/10/2012 03:52


Voir Blog(fermaton.over-blog.com)No.20 - THÉORÈME la CHUTE. - La fin de l'Empire Romain.

Mise en Page 17/09/2012 00:00


Bonjour,


 


merci pour votre passage sur notre site et merci pour le commentaire que vous nous avez laissé concernant sur la chute de Rome. Je prends bonne note de votre conseil de lecture!


 


Bien cordialement