"Où j'ai laissé mon âme" , de Jérôme Ferrari

Publié le par Emmanuelle Caminade

 

  Où

Depuis qu'il est publié par Actes Sud, Jérôme Ferrari nous offre un livre par an - Dans le secret (2007), Balco Atlantico (2008), Un dieu un animal (2009) – et réussit toujours à en maintenir la qualité à un niveau élevé. Son dernier roman, Où j'ai laissé mon âme, ne déroge pas à la règle et me semble même le plus beau.

C'est un roman qui reprend bien des thèmes habituels de l'auteur mais se démarque nettement des précédents. Il s'appuie en  effet  sur notre  histoire  récente, sur l'institutionnalisation de la torture et des exécutions sommaires pendant la guerre d'Algérie qui a fait couler beaucoup d'encre, notamment à l'occasion des aveux tardifs des principaux officiers qui s'étaient tristement illustrés pendant la bataille d'Alger. Et il prend comme héros principal un orgueilleux militaire chrétien soudain «mis à nu», pris de remords mais incapable de surmonter sa honte.

Un roman différent également car il se déroule essentiellement en Algérie et non en Corse – l'île y est peu évoquée -, un pays où l'auteur a enseigné pendant quatre ans il y a quelques années. Sans doute est-ce en partie cette proximité qui donne autant de profondeur à ces interrogations universelles sur le bien et le mal et le sens de la morale, sur le courage et la lâcheté, la liberté , la responsabilité et la fraternité, ainsi que sur la foi en l'amour et la rédemption possible, et fait sourdre une telle émotion. Y contribue  aussi certainement la nostalgie qui imprègne les  pages algériennes de ce livre .

Jérôme Ferrari aborde ce sujet historique encore sensible et riche de questionnements philosophiques avec une grande habileté en recourant à la puissance poétique des grands mythes qui ont imprégné la culture européenne. La combinaison des mythes fondateurs judéo-chrétiens ayant trait à la damnation et à la rédemption – problématique centrale du livre - avec celui de Faust, repris par Goethe et revisité par Boulgakov au XXème siècle, s'avère magistrale. L'assimilation de Faust à Ponce Pilate et son rapport à Yeshoua Ha-Nostri, empruntés au Maître et Marguerite, répondent en effet parfaitement à la réalité des personnes et des événements ayant inspiré à l'auteur les personnages du capitaine Degorce, chargé de conduire la bataille d'Alger, et de Tahar, son illustre prisonnier qu'il abandonnera à la mort . Et Jérôme Ferrari apporte à ces derniers, mais aussi à Satan, le lieutenant Andreani chef de la section spéciale chargée des basses besognes, et à Marguerite, Jeanne-Marie, l'épouse maternante du capitaine , un traitement original tout à fait intéressant , modifiant et enrichissant le mythe à son tour, tout en prolongeant la fascinante mise en abyme du roman de Boulgakov.

La construction est, comme toujours, complexe mais nullement déroutante tant elle est en adéquation avec le propos. Deux narrations décalées se recoupent et s'équilibrent, deux fils narratifs tissant entre un diable à la fonction révélatrice capitale et un Faust ayant perdu son âme un maillage étroit enserrant également le lecteur. Dans le premier qui semble s'affranchir du temps et de l'espace, le lieutenant Andreani s'adresse avec une étrange douceur au capitaine Degorce, livrant ses souvenirs au travers d'un passé commun en Indochine et éclairant ce que ce dernier a toujours voulu ignorer . C'est une voix d'outre-tombe, expression d'une âme damnée, une voix perturbatrice qui semble s'imposer comme le murmure éternel de la conscience. Dans le second, un narrateur extérieur à la troisième personne s'attache aux faits et investit les pensées d'un  héros  écartelé entre la réalisation et l'acceptation progressive de son ignominie, répondant aux incitations démoniaques, et son impossibilité à avouer ses fautes à sa femme malgré ses tendres sollicitations épistolaires.

Le récit adopte par ailleurs une construction hautement symbolique qui semble l'inscrire dans une courte et précise période de l'année 1957,  mais dont la portée excède largement le cadre temporel annoncé - ce qu'indiquent à la fois sa durée de trois jours et sa date initiale qui n'ont rien d'anodin. Et on retrouve avec plaisir le style si caractéristique de l'auteur , une mélodie continue dont   la  beauté   atteint ,  dans le premier fil, une sorte  d'apothéose  finale  apaisante  qui résonne comme L'enchantement du Vendredi Saint *.

Où j'ai laissé mon âme , beau titre  large d'interprétations par son imprécision géographique, l'ambivalence de ses termes et sa formulation à la première personne, résume bien la spécificité et la portée de ce roman. Le «» fait en effet implicitement référence à l'Algérie mais s'étend également à tout autre lieu , «laisser son âme» signifie autant  perdre sa dignité d'homme que donner une part de soi-même et le «je», polyvalent, émane à la fois d'un héros avili et d'un auteur exprimant sa tendresse pour un pays frère tout en pouvant être endossé par chacun d'entre nous.

Un grand livre, profondément humaniste, dont j'approfondirai l'analyse plus tard, après en avoir donné deux extraits incitant à sa lecture , car je ne voudrais priver quiconque du plaisir de sa découverte !

* Wagner, Parsifal , Acte III

 

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Où j'ai laissé mon âme, Jérôme Ferrari, Actes Sud, Août 2010, 160 p.

 EXTRAITS :

 

Premières pages (p. 10/11/12)

Il dit que même en présence de la lune il ne connaît pas de repos, et qu’il fait un vilain métier. C’est toujours cela qu’il dit quand il ne dort pas ; et quand il dort, il fait toujours le même rêve : il voit un chemin de lune sur lequel il veut s’engager pour continuer de parler avec le prisonnier

Ha-Nostri car – c’est ce qu’il affirme – il n’a pas eu le temps de dire tout ce qu’il avait en tête, ce fameux jour d’autrefois, ce 14 du mois printanier de nisan. Mais hélas, quelque chose fait qu’il ne parvient pas à rejoindre ce chemin, et personne ne vient vers lui.

mikhaïl boulgakov,

Le Maître et Marguerite.

 

Je me souviens de vous, mon capitaine, je m’en souviens très bien, et je revois encore distinctement la nuit de désarroi et d’abandon tomber sur vos yeux quand je vous ai appris qu’il s’était pendu. C’était un froid matin de printemps, mon capitaine, c’était il y a si longtemps, et pourtant, un court instant, j’ai vu apparaître devant moi le vieillard que vous êtes finalement devenu. Vous m’aviez demandé comment il était possible que nous ayons laissé un prisonnier aussi important que Tahar sans surveillance, vous aviez répété plusieurs fois, comment est-ce possible ? comme s’il vous fallait absolument comprendre de quelle négligence inconcevable nous nous étions rendus coupables – mais que pouvais-je bien vous répondre ? Alors, je suis resté silencieux, je vous ai souri et vous avez fini par comprendre et j’ai vu la nuit tomber sur vous, vous vous êtes affaissé derrière votre bureau, toutes les années qu’il vous restait à vivre ont couru dans vos veines, elles ont jailli de votre coeur et vous ont submergé, et il y eut soudain devant moi un vieil homme à l’agonie, ou peut-être un petit enfant, un orphelin, oublié au bord d’une longue route désertique. Vous avez posé sur moi vos yeux pleins de ténèbres et j’ai senti le souffle froid de votre haine impuissante, mon capitaine, vous ne m’avez pas fait de reproches, vos lèvres se crispaient pour réprimer le flux acide des mots que vous n’aviez pas le droit de prononcer et votre corps tremblait parce que aucun des élans de révolte qui l’ébranlaient ne pouvait être mené à son terme, la naïveté et l’espoir ne sont pas des excuses, mon capitaine, et vous saviez bien que, pas plus que moi, vous ne pouviez être absous de sa mort. Vous avez baissé les yeux et murmuré, je m’en souviens très bien, vous me l’avez pris, Andreani, vous me l’avez pris, d’une voix brisée, et j’ai eu honte pour vous, qui n’aviez même plus la force de dissimuler l’obscénité de votre chagrin. (...)

 

 p. 29/30

27 MARS 1957 : PREMIER JOUR

Genèse, IV, 10

Du haut de l’immense organigramme qui occupe tout un pan de mur du bureau, Tarik Hadj Nacer, dit Tahar, le Pur, semble considérer le monde avec une incommensurable mélancolie. Au moment où cette photo était prise dans un commissariat de Constantine, il n’avait pas encore gagné son surnom. Il n’était qu’un employé de banque aux idées subversives et s’il commençait à comprendre qu’il n’échapperait plus à son avenir de seigneur d’une guerre clandestine, il s’y résignait peut-être sans enthousiasme. Deux mois plus tôt, quand le capitaine André Degorce a pris possession des lieux, Tahar trônait seul, comme le souverain d’un royaume invisible, au sommet d’un organigramme vierge que des dizaines de noms et de photos, la plupart marquées d’une petite croix rouge, recouvrent aujourd’hui presque entièrement. Quand il ne restera plus aucune case vide, le capitaine Degorce aura terminé son travail. Il sait maintenant que ce n’est

plus qu’une question de temps et il sait aussi que, le jour venu, il sera incapable de se réjouir de sa victoire. Toute sa vie, il a nourri des rêves de victoire, sans connaître autre chose qu’une longue suite de défaites, mais jamais il n’aurait pensé qu’à la veille d’être enfin exaucé il lui faudrait découvrir combien la victoire peut être cruelle et qu’elle lui coûterait bien plus que tout ce qu’il avait à donner. Il ne peut plus prier. Il a beau s’agenouiller dans la pénombre de sa chambre et s’astreindre à la ferveur, comme il le fait depuis l’enfance, aucune parole ne monte à ses lèvres. Il reste immobile dans le silence et il se laisse bercer par les battements réguliers de son coeur engourdi jusqu’à ce qu’il se décide finalement à ouvrir sa bible au hasard et à lire à voix basse quelques versets qui ne lui apportent aucun réconfort. Il ne perçoit plus de messages d’espoir dans les Ecritures mais seulement l’expression sans cesse réitérée d’une menace effroyable. Il ne peut plus recevoir les lettres de Jeanne-Marie sans frémir. Chaque jour, il en retarde l’ouverture de peur d’y lire qu’il a déjà reçu son châtiment. Il imagine que son neveu est devenu subitement infirme, ou que sa fille est morte, emportée en quelques jours par une pneumonie ou renversée par une voiture, à cause de ce qu’il fait ici. (Je sais qui tu es. J’ai longtemps écouté ta voix. Tu es un Dieu jaloux, qui punis la faute des pères sur les fils, sur la troisième et la quatrième génération.) Ce matin encore, il se contente de caresser l’enveloppe du bout des doigts et il en respire le parfum avant d’appeler un sous-officier. - Febvay, prévenez le Kabyle que je vais passer le voir. Mettez les types qui sont avec lui dans une autre cellule. Apportez-lui des cigarettes. Et du thé. Montrez-vous amical avec lui, dites-lui qu’il n’y aura plus d’interrogatoires, que je vais juste passer discuter. Appelez-moi quand tout est prêt. Le capitaine Degorce allume une cigarette qu’il fume avec soin, le front appuyé contre une vitre. Le soleil brille sur la baie et aucun nuage ne passe au-dessus de la mer mais le ciel n’est pas vraiment bleu, il est parsemé de traînées délavées, jaunâtres, qui lui donnent la teinte sale et terne de l’eau d’un étang. Dans ce pays, le ciel n’est jamais bleu, pas même en été, surtout pas en été, quand le vent brûlant du désert efface les contours de la ville dans ses tourbillons de poussière ocre et que s’élèvent des flots morts de la Méditerranée les vapeurs d’une brume éblouissante où tremble la coque rouge des cargos. (...)

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Attention !  la deuxième partie de cette analyse est destinée à ceux qui ont déjà lu le livre et que j'invite à donner leur propre sentiment  et leur propre interprétation ...

Je poursuis donc mon analyse d'un ouvrage qui, en recourant à la fiction et en évoquant les  grands mythes pour traiter de la torture pendant la guerre d'Algérie, dépasse le cadre d'une morale étriquée et aisément réversible pour s'intéresser plus à la rédemption qu'à la damnation et aborder le pardon , un thème majeur – quoique souvent sous-jacent - et récurrent chez Ferrari. Et la confrontation de ce roman avec celui de Boulgakov duquel il démarre ostensiblement - par cette citation en exergue et sa magnifique image onirique du chemin de lune -  me semble riche d'enseignement.

De la réalité historique à la fiction

Dans ce livre, Jérôme Ferrari mêle très intimement la réalité à la fiction.

Outre une implication plus grande du lecteur, cela présente l'avantage de compléter l'histoire en l'abordant plus en profondeur ( mais ne peut remplacer l'histoire et comporte un certain risque de confusion pour les jeunes générations qui n'ont pas connu cette période encore peu abordée dans les manuels scolaires ).

Ne faisant pas oeuvre d'historien , l'auteur n' a pas à respecter les lieux, ni les dates, ni même la spécificité, l'identité de chaque acteur. Il change de nombreux noms tout en en conservant d'autres et, surtout, invente en intégrant des éléments réels épars. Il fusionne les histoires et souligne ainsi la continuité des événements unissant la seconde guerre mondiale, les guerres d'Indochine et d'Algérie et les violences qui ensanglanteront ensuite ce pays. Et le lecteur pénètre toute la complexité humaine, comprend mieux pourquoi les victimes peuvent devenir bourreaux et pourquoi le monde reproduit sans cesse les mêmes maux.

Où j'ai laissé mon âme part d'un épisode significatif de la bataille d'Alger : l'arrestation et l'assassinat - par pendaison - déguisé en suicide de Larbi Ben M'hidi, un des chefs politico-militaires de la rébellion, responsable notamment de l'organisation de l'attentat du Milk Bar. Arrestation qui fut l'oeuvre des parachutistes du colonel Bigeard, menant cette bataille sous les ordres du général Massu, qui commis l'imprudence de l'annoncer à la presse. Un assassinat revendiqué bien plus tard par le général Aussaresses, chef des sections spéciales de renseignement à l'époque .

Si, au soir de sa vie, le Chrétien Massu émit quelques remords sur la pratique de la torture – fondés plus sur son inefficacité que sur son immoralité -, Aussaresses, lui, assumera ses exactions sans le moindre état d'âme. Et le général Bigeard, qui pourtant lui avait remis à contre-coeur ce prisonnier qui le fascinait, non sans lui avoir fait rendre auparavant les honneurs militaires, ne manifestera pas plus de regrets et exprimera même son mépris envers Aussaresses, cette brute «sans scrupules» !

Les trois protagonistes principaux du roman empruntent de nombreux traits aux personnes impliquées dans cette affaire. Tahar, le Pur, reste très proche de Larbi Ben M'hidi dont il adopte le charisme, ce courage et cette sérénité qu'admirait tant Bigeard. Le capitaine André Degorce s'apparente essentiellement à un Bigeard mâtiné de Massu, tandis que le lieutenant Horace Andreani ressemble à un Aussaresses, mais antérieurement parachuté en pleine bataille de Dien Bien Phu puis rescapé des camps de rééducation comme le jeune Bigeard, et qui aurait fini par rejoindre les rangs de l'OAS .

Quant à la date de l'arrestation, l'auteur la décale au 27 mars, sans doute pour la faire coïncider avec le jour de la publication dans L'Express de la lettre d'un certain Jacques de Bollardière, acte par lequel ce brillant général enfreignait délibérément son devoir de réserve , sacrifiant sa carrière pour accorder son soutien à Jean-Jacques Servan-Schreiber inculpé d'atteinte au moral de l'armée pour avoir publié des articles relatant son expérience algérienne. Il y expliquait pourquoi il avait renoncé à son commandement pour ne pas cautionner la torture par son silence, pour ne pas perdre son âme...

De la morale chrétienne à l'humanisme laïque

Le capitaine Degorce, héros principal et Chrétien convaincu méprise le lieutenant Andreani pour sa participation active aux basses besognes tout en lui remettant ses prisonniers. Il pense avoir les mains propres et se berce d'une «morale de pacotille» faite de «compassion théorique» et d'«amour abstrait du prochain», mais peu à peu les doutes et la honte l'assaillent. Englué dans des discours justificateurs du mal, il cherche à se dédouaner de sa responsabilité en rejetant la faute initiale sur l'ennemi, ce qui excuserait la réponse du camp adverse. Une logique qui s'inverse facilement.

L'auteur dénonce, au travers de ce personnage, la bien-pensance d'une morale hypocrite – nettement majoritaire dans l'armée mais aussi dans toute la société française de l'époque et notamment dans certains milieux chrétiens autorisés - qui refusait d'admettre la réalité des faits tout en justifiant l'usage de la torture en Algérie (1) . Une morale chrétienne dévoyée qui semble plus se rattacher à l'Ancien Testament qu'aux Evangiles.

Dès les premiers chapitres de la Genèse – auxquels se réfère la première partie du livre -, la fraternité entre les hommes est en effet brisée. Le frère est devenu l'ennemi et le meurtre d'Abel, dont Dieu demande des comptes à Caïn, retombera sur plusieurs générations d'innocents. Le dieu de l'Ancien Testament est un dieu de châtiment et de vengeance et les premiers tourments du capitaine, réalisant progressivement l'étendue de ses fautes, viendront de cette peur de voir s'abattre ce châtiment divin  mérité sur sa fille ou son neveu innocents.

Un grand humanisme imprègne ce livre dont l'auteur condamne clairement les actes des deux camps mais manifeste aussi sa compassion pour tous , envers les victimes comme envers les bourreaux – des rôles qui s'inversent souvent. Un humanisme laïque tirant une bonne part de ses racines du message chrétien originel. ( Le Christ a transfiguré la déchéance de l'homme par sa Résurrection . Il s'est mis à la place des hommes , a souffert et est mort comme eux et son pardon est venu ressouder la fraternité brisée. ) Seule la conscience que le mal n'est étranger à aucun homme permet la véritable compassion et le pardon, et rétablit la fraternité à l'échelle de l'humanité. D'où la nécessité d'abandonner la bonne conscience pour une prise de conscience...

(1) Les nombreux articles et commentaires  faisant suite au récent décès du général Bigeard , le 18 juin dernier , montrent que les choses n'ont pas beaucoup changé depuis.

Puissance et richesse du recours au mythe

En se référant à Boulgakov et aux Ecritures ( Ancien Testament et Evangiles ), Jérôme Ferrari fait resurgir les grands mythes,  ces histoires fabuleuses ou sacrées mettant en scène les mystères et les angoisses de l'homme qui ont façonné notre imaginaire collectif depuis des siècles et constituent une sorte de patrimoine universel et intemporel. Et c'est cet aspect du livre qui m'a le plus séduite, tant sur le plan esthétique qu'intellectuel.

Il donne en effet une grande puissance poétique au texte qui renvoie à une multiplicité de références littéraires et artistiques – musicales et notamment lyriques , picturales et, plus largement, visuelles. Multiplicité d'échos et d'enchâssements qui plongent par ailleurs le lecteur  (ou du moins la lectrice que je suis ) dans une ivresse vertigineuse.

Outre que raconter ainsi éclaire bien mieux le sens   et permet une compréhension profonde des malheurs des autres, je trouve émouvante l'idée qu'un jeune écrivain contemporain puisse s'insérer délibérément dans une continuité et venir enrichir à son tour les mythes.

De Boulgakov à Ferrari

Je ne peux faire l'économie de la confrontation de ce roman de Ferrari avec Le Maître et Marguerite de Boulgakov car ce dernier vient, à mon sens, l'éclairer bien au-delà des reprises explicites de l'auteur. Sans doute  m'éloigné-je un peu du texte mais se référer à un livre aussi signifiant ne peut être purement ponctuel ou fortuit : c'est aussi initier un dialogue entre deux oeuvres.

Jérôme Ferrari , comme Boulgakov, aborde par la fiction une réalité historique précise en combinant les mythes judéo-chrétiens et païens ayant trait à la damnation et à la rédemption. Tous deux s'attachent principalement à démonter et dépasser les logiques mécaniques fallacieuses qui viennent justifier la folie des hommes en faisant, par leur écriture, acte de foi . Mais Le Maître et Marguerite s'inscrit dans le cadre étroit de la Russie soviétique stalinienne des années 1930 et surtout de Moscou - dont il donne une vision apocalyptique qui l'assimile à la Jerusalem de la semaine sainte.  Où j'ai laissé mon âme  part de la bataille d'Alger et excède largement son cadre spatio-temporel pour atteindre une portée universelle. Et Jérôme Ferrari, qui reprend cette vision apocalyptique ( avec l'orage de la crucifixion ) , renouvelle le mythe rédempteur en le détachant de la religion et donne ainsi au pardon un aspect plus humain en le recentrant sur la vie terrestre et non éternelle. Un pardon fraternel qui  n'efface pas le passé mais surmonte l'omniprésence du mal pour permettre aux hommes de vivre à nouveau ensemble.

Les personnages

L'auteur a  modifié de manière significative deux des personnages de son trio central - emprunté à l'écrivain russe - de manière à ce que le mal ne soit étranger à aucun.  Si Tahar, le Pur, reprend le Jésus (Yesouah Ha-Nostri) du Maître et Marguerite, il ne ressemble guère à cet  innocent  dont l'amour infini ne fait voir que "bonnes gens" chez les pires des bourreaux. Il est bien plus humain que ce dernier, car Larbi Ben M'hidi dont il s'inspire fortement portait la responsabilité de la mort de nombreux innocents. C'est une sorte de reflet serein du capitaine André Degorce et la fascination du capitaine pour son illustre prisonnier prend d'ailleurs aussi sa source dans l'apaisement que lui procure ce point commun - cette responsabilité, cette culpabilité similaire - qui leur permet une compréhension mutuelle.

Pour le chrétien Degorce – proche de Pilate par ses remords et surtout par sa lâcheté - , Tahar est en effet le seul dont il puisse espérer le pardon car il connaît l'étendue de ses fautes pour les avoir lui-même commises. Une miséricorde divine est pour lui plus facile à recevoir que le salut offert par son épouse car il craint que l'amour de cette dernière ne puisse survivre à la révélation de ses turpitudes . La foi est un pari et celui sur l'amour humain nécessite plus de courage que celui sur l'amour divin . Le capitaine Degorce préférera donc conserver son image glorieuse et mensongère  – à l'instar de Pilate préservant sa brillante carrière -  plutôt que prendre ce risque  terrestre .

Et le diable mène la danse en bouleversant , en inversant les certitudes mais Satan , chez Boulgakov, est un magicien , un être surnaturel dont la fonction première est de restituer la croyance en l'existence de Dieu dans une société russe matérialiste prônant l'athéïsme . Le lieutenant Andreani, lui, ne croit pas en Dieu et sa fonction, tout aussi positive,  est de montrer «l'homme nu»  , de faire réaliser  au capitaine - qui ne le reconnaît plus comme son frère - leur parenté dans l'horreur. Et les frontières entre le bien et le mal s'estompent car c'est un Satan humain et touchant, à la fois bourreau et victime, proche du jeune héros de Un dieu un animal, fasciné par l'ivresse du combat et affranchi du poids du remords par la croyance en un idéal abstrait qui le dépasse et qu'il sert avec loyauté. Un Satan lucide sur lui-même qui se confesse honnêtement et oblige son  ancien compagnon à se regarder en face et à prendre conscience de sa liberté.

Curieusement , l'auteur a relégué, presque effacé, le personnage de Marguerite. Quant à celui du Maître, il a disparu. Pourtant, une fois la lecture du roman terminé, cela ne semble pas si sûr ... L'amour de Jeanne-Marie n'est pas celui d'une femme pour un homme, c'est plus largement, plus symboliquement un amour-compassion , l'amour d'une mère pouvant s'étendre à tout homme quelle que soit l'étendue de ses fautes. Et l'on peut regretter de voir disparaître ainsi la belle figure de Marguerite qui domine toute la deuxième partie du roman de Boulgakov : une amoureuse compatissante mais aussi passionnée – corps et âme - dont l'amour généreux, désintéressé et fidèle, sauvera le Maître  ( double de l'écrivain russe) en lui redonnant foi en l'écriture. Mais sans doute le parcours d'écrivain de Jérôme Ferrari est-il déjà bien plus avancé que ne l'était celui de Boulgakov achevant difficilement son ultime roman .  

(  Où j'ai laissé mon âme montre une capacité à prendre du recul  et témoigne d'une grande maturité , ce qui n'est pas le cas du Maître et Marguerite, oeuvre magnifique, érudite,  mais très égocentrée. Une oeuvre laborieusement écrite par un auteur sans cesse rejeté , dénigré , par un monde littéraire soviétique aussi puissant que médiocre.)

 

Le pardon comme acte de foi

Le Maître et Marguerite exprime la foi en Dieu  d'un homme fatigué aspirant au repos éternel , sa foi  dans les manifestations divines que sont  l'art et  la littérature ainsi que dans l' existence "en ce bas monde, de véritable, de fidèle, d'éternel amour" . La foi en l'homme, en la vie mais aussi en l'écriture , me semble sous-tendre tout le roman de Ferrari. Une foi reliée au mythe chrétien de la Résurrection, mais d'une Résurrection au sens psychologique et non religieux.

Où j'ai laissé mon âme est un récit au temps flou, brouillé, dont le premier fil narratif semble commencer après la mort du héros principal et se situer dans une sorte de Purgatoire transitoire où il attendrait le Jugement dernier en désespérant de sa délivrance, comme le Pilate de Boulgakov. Un fil qui très vite réintègre un cadre temporel étrangement précis et très antérieur à la mort du capitaine Degorce. Le roman se déroule alors sur trois jours à compter de l'arrestation de Tahar, trois jours à la fonction uniquement symbolique. Le Christ n'avait-il pas annoncé qu'il ressusciterait le troisième jour ? Tout le mystère chrétien du Salut repose sur la foi en ces paroles christiques.

Le pardon n'est pas accordé à Degorce par Tahar puisqu'Andreani l'a empêché de parler avant sa mort, mais il l'est par l'auteur - qui visiblement souhaite le voir accorder par ses lecteurs – et ce pardon semble se fonder sur sa foi en ce que recouvre cette date associée au premier jour du roman. 27 mars 1957 : c'est la parole d'un juste, celle du seul officier qui, dans un acte de désobéissance délibéré, s'éleva publiquement contre la torture en Algérie. Une date aidant à croire en l'homme dont la capacité individuelle à changer reste toujours possible car il est libre, libre de parler, libre de refuser.

Ce récit me paraît reposer ainsi sur la foi de l'auteur en la rédemption de son héros le troisième jour. Trois jours (2) de la Passion du Vendredi saint (3) à la liturgie de Pâques célébrant le renouveau, trois jours de la malédiction au pardon, ce pari sur la vie «malgré la misère, malgré la guerre» , la violence et la souffrance : le temps d'un roman !

(2) Trois jours selon le décompte hébraïque qui comptabilise chaque jour entamé

(3) C'est en 1857, par une belle matinée du Vendredi saint (jour de deuil et d'enchantement, marquant le réveil de la nature au printemps et annonçant le renouveau symbolique de la fête de Pâques ) que Richard Wagner eut la révélation de «la rédemption du monde par la pitié ( la souffrance partagée)». Et c'est à partir de cet Enchantement du Vendredi saint , titre du premier morceau de Parsifal qu'il composa, qu'il écrivit son dernier opéra.

( anecdote racontée par le compositeur dans son autobiographie )

L'apothéose finale

La fin du roman est très belle, sombre et douloureuse et pourtant lumineuse, harmonieuse, d'une douceur et d'une sérénité  profondément apaisante (4) . Si le lieutenant Andreani a réussi à attirer le capitaine Degorce dans son enfer, il a également obtenu un double pardon car quelqu'un «vient vers lui », vers eux, répondant à l'appel lancé dans l'épigraphe : un lecteur compatissant amené à ressentir l'infinie solitude des bourreaux et à partager leurs souffrances. Une libération qui pourra faire regagner à l'homme le chemin de lune, ce «chemin s'élevant jusqu'à la beauté infinie » et permettra à la vie de continuer.

Où j'ai laissé mon âme prolonge  ainsi la fascinante mise en abyme du Maître et Marguerite. A l'instar du Maître, écrivain maudit sauvé par l'amour de Marguerite, qui arrive enfin à terminer son livre en libérant son héros Pilate , Jérôme Ferrari, bien que son héros ait refusé le salut offert par sa femme, réussit à finir le sien en libérant Degorce mais aussi Andreani, ces deux âmes damnées. Par la seule grâce d'un récit empreint d'une profonde compassion, par l'art  d'un écrivain intercédant pour ses héros.

(4) On peut trouver, dans cette oeuvre plus particulièrement –  et notamment dans le premier fil narratif qui commence et termine ce roman -,  une certaine correspondance entre le style de Jérôme Ferrari et la musique de Wagner, ce flux , cet enchevêtrement complexe de leitmotiv qui abolit les frontières et semble fusionner le temps et l'espace . Et la sérénité qui émane de la fin n'est pas sans rappeler L' enchantement du Vendredi Saint ...

" Ce livre a été chroniqué dans le cadre de la rentrée littéraire 2010 en partenariat avec Ulike"

Publié dans Fiction

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deashelle 16/05/2011 14:46



le 16 mai sur le réseau Arts et Lettres (Belgique)


lisez mon billet: http://artsrtlettres.ning.com/group/dismoicequetulis


 



Emmanuelle Caminade 16/05/2011 20:46



Merci, de votre passage.


J'ai lu votre billet auquel j'adhère tout à fait .



gaelle josse 02/12/2010 21:25



bonsoir, je découvre votre site avec bonheur, j'aime bien votre optique de dépasser l'actualité littéraire immédiate et je trouve vos commentaires très riches. Voici là un livre que vous me
donnez envie de lire, il n'y a rien de plus contagieux que la passion !



jerome 01/11/2010 07:54



MErci pour toutes ces précisions qui donnent un éclairage nouveau à ma lecture. Vraiment passionnant !



norbert paganelli 13/09/2010 18:45


Toutes mes félicitations ma chère Emmanuelle pour ce brillant et fécond commentaire. j'étais justement en train de terminer le livre lorsque je l'ai découvert . J'ai l'impression que tu révèle bien
des aspects cachés de l'ouvrage et cela me donne un peu le vertige. je crois savoir que ton analyse a séduit l'auteur qui en paraît émerveillé....C'est vrai que pour un auteur, c'est toujours très
émouvant d'entendre d'autres voix parler de son enfant et , peut-être, lui révéler ce qu'il n'avait fait qu'entrevoir. C'est un peu le sentiment que m'a donné J. Ferrari lorsque je l'ai rencontré
et que nous avons parlé de ton billet.

Bien à toi.

Norbert (j'ai tenté de retrouver les mots du billet perdu...)


Renucci François-Xavier 30/08/2010 17:25


C'est bien le papier le plus précis et le plus passionnant que j'ai lu sur ce roman de Ferrari. Merci, Emmanuelle. Comme j'en "discute" plusieurs points sur l'autre blog où l'on parle souvent de
Jérôme Ferrari, je me permets d'y renvoyer : http://pourunelitteraturecorse.blogspot.com/2010/08/lecture-en-cours-la-ou-jai-laisse-mon.html

Signalons aussi pour les amoureux de Ferrari que X. Casanova fait une première recension des recensions du livre ; ici : http://isularama.canalblog.com/archives/2010/08/30/18930212.html