"Malacarne" de Giosuè Calaciura

Publié le par Emmanuelle Caminade

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Long monologue d'un tueur de la Mafia sicilienne s'adressant à un juge pour lui retracer son parcours au sein d'une Cosa Nostra évoquée à mots couverts, ce premier roman du journaliste sicilien Giosuè Calaciura paru en 1998 en Italie ne se veut pas pour autant la simple confession d'un repenti, et sa langue excède largement celle d'un petit truand né dans un quartier démuni. Malacarne (1) ne ressemble guère aux nombreux livres consacrés à la Mafia qui donnèrent lieu à tant de films célèbres, et il se situe aussi loin de la chronique journalistique à sensation que du thriller ou du roman naturaliste. Très ancré dans la culture sicilienne et ayant pour principal décor une Palerme jamais nommée, cet ouvrage ambitieux à l'écriture envoûtante affirme en effet puissamment sa profonde spécificité littéraire, évitant voyeurisme et pathos sans jamais sombrer non plus dans l'esthétisme.

1) "Malacarne" (mot à mot "mauvaise chair") désigne en dialecte palermitain un petit truand de la Mafia

 

Eclairant un pan de l'histoire économique, sociale et politique de la Sicile intimement lié à la Mafia - et au contexte géostratégique international - au travers de la description des multiples trafics clandestins rendus possibles par la corruption et, surtout, de tous ces crimes et ces massacres ordonnés, de ces luttes intestines se muant en une véritable "guerre d'extermination", l'auteur ne se contente pas de décrire "le comment". Il s'interroge aussi sur "le pourquoi" de cette violence née dans ces terres déshéritées du Sud où les exclus de l'abondance sont contraints d'"attendre devant le robinet les jours sans eau", insérant plus largement son sujet dans une réflexion philosophique et métaphysique universelle et intemporelle.

Et pour ce faire, il déploie une flamboyante geste sanguinaire alliant l'hyperréalisme le plus sordide à l'exagération, à la démesure, et le fantastique à l'absurde dans un texte tissé de somptueuses et saisissantes métaphores marquées par la noirceur et l'ironie, et il joue avec brio de toutes les possibilités narratives, rythmiques et linguistiques à sa disposition. Car pour approcher le sens de la violence abominable de cette Mafia dont "les quarante familles gouvernent le monde à la mesure du juste calibre de leur armée", substituant à la "sécheresse institutionnelle" d'un Etat chaotique les règles imparables de leur "mécanisme bien huilé", leur "technologie appliquée aux homicides prémédités" et leur "froide rationalité",  il n'y a pas pour lui d'autre langage que celui de la poésie, de la tension vers l'utopie (2).

2)«Per arrivare al senso delle cose, non c'è probabilmente altro languaggio se non quello del verso, della tensione verso l'utopia.»

(cf l'interview de Giosuè Calaciura en date du 20/05/2003 : ici)

 

La "matanza" (pêche au thon rouge), île de Favignana (Sicile)

 

Dans ce roman au souffle tellurique et à la dimension cosmique, d'une structure et d'une texture profondément signifiantes, Giosuè Calaciura creuse les viscères du monde en s'enfonçant de manière concentrique dans les cercles de l'enfer terrestre à la faveur d'une trentaine de courts chapitres. Dévoilant les multiples visages de l'homme abandonné à sa terreur, à cette "maladie incurable " d'être né dans un monde où il ne peut que se nourrir d'illusions en se dissolvant dans le néant, il nous fait rejoindre la file interminable des désespérés, de ces "morts-vivants en attente d'autopsie", de ces bêtes traquées et condamnées depuis la nuit des temps. Et relançant l'incipit initial dans la plupart de ces chapitres, il nous entraîne dans une danse macabre hallucinée, dans le tourbillon vertigineux de cette vie dont "aucun coin ne peut bloquer le mécanisme  implacable" conduisant à la mort. Malacarne aborde ainsi le processus mafieux comme une incarnation de la violence du monde et de la marche immuable et répétitive du destin, remontant jusqu'à la préhistoire au coeur-même de notre modernité pour mettre en scène la tragédie humaine en confrontant l'homme oublieux à "la vérité inacceptable" de cette "matanza terrestre" (3) à "dimension industrielle", révélant non seulement "la vérité de l'instant" mais donnant "voix au chapitre du futur non écrit ".

3) La "matanza", l'ancestrale "mise à mort" du thon rouge fut pratiquée jusqu'en 2007 le long des côtes siciliennes. Lors de leur migration entre  l'Atlantique et leurs lieux de ponte en Méditerranée, les bancs de poissons étaient piégés dans un labyrinthe de filets dont la taille se rétrécissait progressivement. Ils étaient ainsi inexorablement guidés vers le piège final (la "chambre de la mort") où ils étaient livrés aux pêcheurs sans aucune échappatoire possible, la mer lavant tout ce sang, mémoire du massacre.

 

 

Attentat contre le juge Falcone (1992)


Il faut bien vivre, Monsieur le juge. Et tout est bon pour y parvenir. 

Ce roman apocalyptique fascinant qui s'inscrit dans un temps cyclique niant toute progressivité de l'Histoire, débouche sur l'explosion programmée de notre monde emportant les bourreaux comme les victimes, les malfrats comme leurs juges. Car les mondes et les hommes sont mortels et penser pouvoir survivre relève de la "fantaisie". S'annonce ainsi la fin d'un cycle infernal qui recommencera «da capo», l'homme, dans son archaïque soif de vie et son "antique faim de pouvoir", ne connaissant pas d'autre modèle. Piégé dans son labyrinthe, il ne dispose  en effet dans ce jeu absurde et monstrueux se déroulant sur l'échiquier du monde que d'un "As inutile". .

 

 

 Sans réelle précision de date ni de lieu, la voix d'un narrateur sans nom prend en charge ce récit mais à la première personne du pluriel, ce "nous" semblant englober tous ces désespérés grossissant les rangs de la mafia pour trouver une oasis dans leur désert et plus largement tous les hommes (Un "nous", parfois relayé par un "je", semblant aussi diluer, étendre  la responsabilité de ce narrateur). Cette "ombre loghorrique qu'on ne peut arrêter" raconte tout "avec l'intelligence des morts qui savent qu'ils ont à leur disposition tout le temps de l'éternité ". Et, plus on avance, plus cette voix amplifie "le volume de sa vérité" pour forcer le lecteur, partie prenante de cette tragédie collective, à l'écouter.

Malacarne est ainsi un récit d'outre-tombe, celui d'un mort à un juge dont il revendique à plusieurs reprises "le prodige" de  l'assassinat - un juge indifférent auprès duquel le narrateur se justifie, qu'il provoque aussi et interpelle, posant les questions et donnant lui-même les réponses. Et cette apostrophe de plus en plus frénétique scandant le texte, ce "signor giudice" s'adressant à une obscure divinité indifférente et muette, à un Signor Giudice majuscule, nous martelle en écho le silence de son inexistence.

Dieu paraît bien mort en effet pour Giosuè Calaciura qui, dans une jubilatoire parodie blasphématoire - recyclant notamment les paroles de l'Evangile -, nous présente son fils sous les traits d'un ambivalent Jésus mafieux, d'un "Gesù assassino" dont on doute qu'il puisse sauver les hommes ! Et notre monde binaire désincarné, cet "empire du rien", s'avère un ordinateur fou dont les "grands artificiers " (ceux de la Mafia et des Etats-Unis prétendant ordonner l'équilibre international) ne font que précipiter l'implosion.

 

 

Non eravamo più niente. / Nous n'étions plus rien.

Au centre de ce roman, l'anéantissement, et cet incipit repris en anaphore comme une litanie incantatoire ne possède pas seulement des vertus musicales, donnant à chaque fois un nouvel élan à cette spirale d'horreur déroulée par un texte au flux incoercible. Il vient aussi souligner l'importance de ce thème sans cesse développé de la désintégration, de la dissolution finale. Un thème qui culmine lors de la "fête de la liquéfaction", quand après avoir précipité toute une journée des malheureux dans des bidons et "étant sûrs que leur âme avait disparu liquéfiée dans l'acide et jetée dans le trou des toilettes",  le narrateur et ses compagnons recueillent le soir "un petit trésor de dents en or, de chaînettes avec la médaille de la Madona della Pietà, de bagues de fiançailles et alliances ..." :

"Et Dieu avait beau s'essouffler à la  [leur âme] chercher, il n'arrivait pas à la trouver, si bien qu'il dut instituer d'autorité divine un nouveau cercle de l'enfer pour les traitres morts liquéfiés dans l'acide. Mais il le fit seulement pour satisfaire la bureaucratie de Satan parce que des âmes, dans ce cercle-là, on n'en vît jamais." (p.50)

Cette négation absolue de l'homme, cette perte de la conscience, de l'humanité, s'annonce par une perte d'identité, une dépersonnalisation et une déresponsabilisation progressives. Et une seconde formule anaphorique capitale, reprise plusieurs fois avec quelques variantes  mais uniquement dans le  corps du texte, nous renvoie à la "boussole de l'ordinateur" qui oriente désormais notre monde moderne, venant insister sur l'aspect désincarné de ce monde virtuel virant à l'abstraction dénuée de sens. Où les mots ne savent plus nommer les choses, où l'homme perdant son âme devient un rouage interchangeable d'une machine folle dont il n'a pas le contôle.

Deux thèmes liés, ce qui apparaît, entre autres, dans ce passage où l'auteur évoque avec malice comment s'est amorcée cette "décadence anthropologique", faisant remonter le déclin "au moment ou nous commencions à appeler Deborah et Samantha nos filles et  Robby et Rudy nos fils, compensant en nommant nos animaux domestiques de noms d'hommes dans notre langue, le chat Filippo et le chien Vincenzo, Monsieur le juge, pour ne pas se perdre définitivement dans cet enchantement de mots étranglés et à moitié brisés, morts dans la gorge avant de les prononcer, nous commencions à appeler Saverio la souris (4) insaisissable qui était en train de dévorer le cordon de l'ordinateur, nous commencions à appeler Mimma la souris  hamlétienne  qui doutait d'elle-même quand  nous la laissions accoucher dans le bac papier de l'imprimante laser." (p. 37)

4)Traduction approximative de ma part (jeu de mot de l'auteur sur "topo" qui désigne en italien un rat, notamment celui d'Hamlet, mais aussi la souris de l'ordinateur)

 

Ce qui donne à mon sens son identité littéraire profonde à Malacarne, ce roman marquant de Giosuè Calaciura, c'est peut-être l'aptitude de l'auteur à amplifier en jouant sur les accumulations d'images, sur les rythmes et les sonorités, sur l'élan donné par la répétition, mais aussi en englobant les contradictions entre la vie et la mort, le concret et l'abstrait dans une langue décrivant notamment l'horreur brute dans toute sa précision avec la solemnité d'un récit classique globalement au passé et n'hésitant pas à recourir à l'imparfait du subjonctif, sans jamais utiliser le discours direct. En fusionnant de même toute une variété de matériaux linguistiques et de tonalités apparamment antinomiques (5) en une sorte de magma incandescent qui s'écoule le plus souvent  dans de longues phrases splendides et terrifiantes, avalant tout sur son passage.

5) L'auteur qui intègre parfois quelques mots français ou anglais, puise largement dans la langue sicilienne et le dialecte palermitain, dans le parler populaire comme dans les termes recherchés appartenant au registre littéraire, administratif ou technnique. Il use autant du réalisme le plus sordide que du champ sémantique religieux, ose des inventions lexicales que n'aurait pas reniées Queneau (acronymisation de SOS en esseoesse / transcription du "pourquoi" français en "purquà")... Et il mêle ainsi sans cesse la gravité et le désespoir à un humour noir sarcastique ou burlesque, voire surréaliste.

 

 

Comme l'affirme souvent Jérôme Ferrari, fervent admirateur et prescripteur de ce roman qui a, à ses dires, changé sa manière d'écrire (6), Malacarne est vraiment un chef-d'oeuvre insuffisamment reconnu. Et ceux qui apprécient les livres de l'écrivain français décèleront tout de suite l'influence de ce roman italien sur son écriture (7). Une lecture incontournable donc pour tous les amateurs de littérature, d'autant plus que la traduction française de Lise Chapuis a plutôt bonne presse (la lecture en italien n'étant pas des plus faciles). 

 

6) Cf, récemment dans la revue Décapage (hiver/printemps 2016) mais aussi dès Mai 2009 dans une interview du Magazine des livres :

«Dès les premières phrases, on est submergé par la présence d’une langue, une langue impossible, unique, radicalement étrangère, qui impose pourtant par sa seule autorité la nécessité de son existence. Sa puissance objective est telle que la question de savoir si on l’apprécie ou pas devient soudain hors de propos. (...) Il [Giosuè Calaciura] invente cette langue impossible, pleine de métaphores somptueuses et de poésie, cette langue de prophète de l’apocalypse qui n’édulcore cependant rien de l’horreur de son récit et n’en dissimule ni la bassesse ni la vulgarité. Cela, c’est un tour de force presque miraculeux qui met ce texte à l’abri du reproche d’esthétisme qu’on aurait pu lui faire s’il n’était si souverainement réussi.»

 

    7) Notamment dès Un dieu un animal, me semble t-il, avec ce récit d'un seul souffle où un narrateur inconnu s'adresse à un jeune homme qui n'est pas nommé et, manifestement, dans Où j'ai laissé mon âme où Jérôme Ferrari reprend le procédé narratif d'une voix semblant venir d'outre-tombe et s'adressant non à "Monsieur le juge", mais à "Mon capitaine" , cette apostrophe scandant de même tout son texte...

     

     

    Malacarne, Giosuè Claciura, Baldini & Castoldi, Milano, 1998 / 2015, 158 p.

     

    traduction de l'italien par Lise Chapuis, édition Les Allusifs, 2007

     

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    A propos de l'auteur :

    http://italopolis.italieaparis.net/wiki/giosue-calaciura

     

    EXTRAITS :

     

    p. 8/9

    (...) Il suo cervello non aveva ancora registrato l'agguato e aspettava il resto in spiccioli per i suoi gomitoli truccati mentre mi allontanavo e la realtà metteva il rallentatore nella paralisi temporanea del mondo per i nostri botti incrociati. Il tempo si era fermato per permeterrei la fuga indisturbata secondo quanto convenuto e sopratutto verificato nell'experienza centenaria, negli omicidi a catena dei nostri affari malriusciti, delle vendette che non potevano permettersi pietà, dei messaggi trasversali a lettere di sangue.

    Mi colpì, signor giudice, quel genero che rantolava in un attacamento alla vita da ultimi instanti, con quello scalciare per allontanare la morte che accarezzava con unghiate finali, nel fluire di rivoli di sangue che andavano a ingrossare il fiume allargato in un lago sotto le panche di legno dei filati, inondando il marciapiede e la strada, mentre tentavamo di non farci raggiungere le scarpe dal pantano senza colore, e vedevo con i miei stessi occhi le sue illusioni di sopravivenza, le fantasie dell'istinto di non voler morire, signor giudice, ma era già morto e allontanandomi tirai su i pantaloni per evitare le pozzanghere del massacro. (...)

     

    p.82

     

    (...)

    Signor giudice, fu lui a uccidere il bambino che lo aveva guardato in faccia quando ammazzò il segretario del partito dei ladri et non potevamo permetterci confronti perché dubitavamo della sua innocenza infantile.
    Lo uccise all'ingresso della scuola mentre si raccontava la filastrocca infinita del re vefè viscotto e minè che aveva una figghia vefigghia viscotta e minigghia che aveva un aceddu vefeddu viscotto e mineddu, lo uccise nelle scarpette nuove che gli aveva allaciato la mamma, devastandogli il visino pettinato con le carezze del buon risveglio perché non avevano ancora inventato calibri di proiettile adeguati alle mesure infantili, lo uccise nel suo completino buono con i pantaloni al ginocchio accorciati per far bella figura quando avrebbe recitato le letterina di tanti auguri e buon compleanno signora maestra e che ripassava cantilenandola quando si trovò di fronte quel Gesù assassino e terrore del mondo che dovette prendergli la mira tenendolo fermo con una mano perché era un bersaglio troppo piccolo persino per la sua precisione infallibile.

     

    p. 103

    (...)

    Era un disegno di annientamento così prolisso e nello stesso tempo particolareggiato che non lasciava margini di sopravvivenza a chi avesse in coppia un qualsiasi affare consociato.

    Moriva di morte innaturale chi parlava al telefono con qualcun altro e moriva anche lui come se la pallotola viaggiasse dentro il cavo telefonico, e si moriva dentro le felegnamerie mentre l'ebenista ordinava al ragazzo di bottega reggimi lo stipite ed entrambi finivano per soreggersi a vicenda perché li aveva colpiti la morte. Moriva chi pagava il conto dal macellaio e il macellaio e morivamo noi stessi signor giudice, mentre ci raccontavamo il mistero di quelle morti binarie lasciandoci in una prostrazione da solitudine dove ciascuno sopravviveva soltanto se si faceva i cazzi suoi, soltanto nella propria unicità desertica.

    (...)

    Publié dans Fiction

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    Victoria 01/06/2016 15:48

    Je recommande vivement la lecture de ce livre
    Il nous aide à comprendre comment le mal domine les individus voués eux m^mes à leur perte
    victoria