"D'exil et de chair" de Anne-Catherine Blanc

Publié le par Emmanuelle Caminade

"D'exil et de chair" de Anne-Catherine Blanc

Anne-Catherine Blanc est une auteure au talent éclectique qui aime varier les genres, les sujets et les formes pour aborder notre «monde merveilleux et monstrueux» en nous montrant «l'homme universel avec ses vices, ses tares et ses beautés».

Après Moana Blues, court et intense roman inspiré d'un tragique fait divers, qui se déroulait sur une unique journée, elle publia ainsi L'astronome aveugle, un petit conte léger et lumineux, suivi de Passagers de l'archipel, un recueil de nouvelles nous faisant dépasser les clichés d'une mythique Tahiti, avant de se lancer avec Les chiens de l'aube dans un roman d'aventures mené tambour battant sur plus de trois cents pages nous entraînant au coeur d'un bordel sud-américain. D'exil et de chair, cette cinquième fiction traitant de l'exil et de la mémoire, est lui un roman polyphonique et fragmenté qui, de 1938 à 2012, s'attache à de sombres réalités de la seconde guerre mondiale et du XXIème siècle, s'intéressant aux trajectoires diverses de trois exilés, qui se croiseront à Rivesaltes dans les Pyrénées orientales et dont elle entremêle les voix.

 

Mobilisation de tirailleurs sénégalais

 

Mamadou, jeune tirailleur sénégalais arraché à son pays natal pour venir faire la guerre en France fut ainsi cantonné au camp Joffre (1) au début des années 1940 pour y encadrer les réfugiés de la Retirada (2) avant d'être rapatrié pour raison sanitaire. Il y croisa la route de Soledad, paysanne ayant fui la Galice avec son fils Jacinto après l'assassinat de son mari par les nationalistes espagnols, tandis que bien des années plus tard les vestiges de ce camp reçoivent la visite d'Issa Diamé, clandestin africain tentant de gagner Londres. Un exilé venant d'arriver enfin en Europe via le détroit de Gibraltar après avoir tutoyé la mort plusieurs années dans une sorte de «fondu enchainé» de «camions rampant dans les sables» et de «pirogues fendant les vagues» :

«Les dunes moutonnaient là où les lames avait déferlé. Le Sahara évaporait l'Atlantique».

Trois magnifiques personnages que l'auteure incarne avec beaucoup d'empathie et d'humanité, de sensibilité et de justesse.

1)https://fr.wikipedia.org/wiki/Camp_de_Rivesaltes

2) https://fr.wikipedia.org/wiki/Retirada

 

Réfugiés espagnols sur la plage de Saint Cyprien

 

Anne-Catherine Blanc interroge ce qui pousse les hommes à résister et à survivre, à avancer ou se reconstruire. Cette énergie, ce mouvement perpétuel qui constitue la force-même de la vie.

Mamadou s'accroche ainsi à l'idée de son retour au pays. Issa au contraire ne vit que dans ses rêves d'artiste impossibles à réaliser chez lui. Soledad, qui ne se reconnaît plus dans son Espagne natale, aspire à une nouvelle vie pour elle et son fils. Quant à El Pounet, ce réfugié catalan au grand talent de dessinateur rencontré au camp Joffre, il est «illuminé de l'intérieur par ce don qui le garde en vie».

Mais sans doute n'auraient-ils pu survivre sans l'aide des autres, de leurs compagnons de souffrance et de tous ceux qui osent agir de leur propre initiative : «en être humain». L'auteure met ainsi en lumière la solidarité des réfugiés et des tirailleurs entre eux et la fraternisation avec certains hommes de troupe, comme ces «réseaux de solidarité [qui] existent sur tous les chemins de la clandestinité». Ce souci de l'autre qui fait braver tous les interdits notamment «pour détourner quelques vivres à l'intention des plus misérables». Qui conduisit certains officiers français à s'opposer à l'occupant nazi pour éviter de voir massacrer leurs hommes en raison de leur couleur, tandis que la «solidarité du détroit» vient parfois supplanter les lois internationales.

 

Ruines du camp Joffre de Rivesaltes

 

Des ruines de ce camp de Rivesaltes qui a vu transiter tant de malheureux, de «ce vide immense dévoré par le vent», semble se lever «une armée de fantômes», comme si les lieux aussi, à l'instar des corps, avaient une mémoire et que rien ne pouvait effacer la trace des pas de ceux qui y ont vécu. Et Anne-Catherine Blanc, qui sans doute a parcouru ce lieu et s'est nourrie des témoignages qu'elle a pu lire ou entendre, l'imagine et le reconstruit. En peuple les allées.

Les voix de Mamadou et de Soledad, comme sorties d'outre-tombe, nous parlent avec le recul donné par le temps. Ce sont celles de personnes qui ont évolué, qui se sont peu à peu émancipées. Le villageois africain analphabète - mais pas idiot pour autant - a appris à lire et écrire le français au camp, il a écouté les récits de ses camarades et a beaucoup tiré de ses souffrances mais aussi de celles des autres. Quant à Soledad qui, bien que sans instruction, sait «penser clair et droit», c'est de la religion que son expérience l'a dégagée : «penser que je blasphème ne m'effraie plus comme autrefois».

Leurs voix se succèdent ainsi et s'entremêlent, se rencontrent parfois, au fur et à mesure qu'affluent des bribes de souvenirs. Des images simples liées au concret de la souffrance et de la mort, du réconfort aussi, car c'est d'abord leur chair qui se souvient. Des souvenirs qu'ils nous livrent avec beaucoup de sincérité, tels qu'ils les ont ressentis à l'époque. Et les fragments de texte qui les concernent, se rattachant par leur titre à ce concret, surgissent ainsi dans «un ordre mystérieux et émotionnel» peu respectueux de la chronologie, comme les morceaux épars d'un puzzle inachevé.

 

Issa, qui est aussi bousculé «par les images qui défilent sous ses paupières», a lui fait des études. Ses lectures et internet lui ont ouvert le monde dont il connaît intellectuellement la réalité, mais c'est désormais aussi dans sa chair qu'il va la vivre.

Sa voix cependant dispose d'un tout autre statut : elle nous est contemporaine et s'étale sur une période plus longue, s'affirmant comme le moteur du roman. Même si les bribes plus nombreuses de son récit ne commencent pas par le début, elles s'enchainent en effet en séquences de plus en plus longues, dévoilant des pans importants du puzzle. Des fragments adoptant parfois en leur sein la linéarité d'un journal, ce qui permet de donner de l'élan à ce roman et d'en maîtriser l'éclatement.

C'est que, contrairement à Jacinto - le fils presque octogénaire de Soledad devenu Jacky qui a besoin d'un certain cocon faisant écran avec son passé - Issa ne semble pas seulement le dépositaire d'une mémoire familiale mais un découvreur en quête d'origine. Ainsi qu'un artiste oeuvrant comme l'auteure à perpétuer une certaine continuité de l'histoire en en retissant les liens, en cherchant à raviver les traces de ceux qui l'ont vécue.

 

Migrants africains dans le détroit de Gibraltar

 

Outre l'efficacité de ce dispositif narratif *, on est emporté par la beauté du style. Par l'adéquation des mots et des rythmes aux personnages et aux événements. Anne-Catherine Blanc est en effet une grande travailleuse de la langue toujours en recherche de justesse et d'authenticité.

Ses personnages, même s'ils possèdent une expression très imagée, n'ont pas le même langage. Issa, l'intellectuel, ne s'exprime pas comme Soledad ou Mamadou mais ils endurent tous trois des souffrances similaires, ce qu'elle souligne en tissant leurs récits de très nombreux motifs qui se font écho et donnent unité au roman. La narration, variée, se fait à la première personne, le "je" passant souvent au "nous" (ou au "on") de la solidarité, et passé et présent alternant sans cesse d'un récit à l'autre ou au sein d'un même fragment, brisant toute routine. Des changements de rythme que viennent relayer les phrases qui s'allongent ou raccourcissent et se précipitent de manière parfois haletante, en accord avec ce qui est décrit ou raconté. Et cette écriture sensuelle et visuelle se teinte souvent de poésie et de philosophie et parfois d'un humour léger. Une écriture profondément vivante qui rend au monde "ses fulgurances de beauté et d'horreur".

* Malgré les quelques coquilles qui se sont glissées dans les dates (et seront, on l'espère, corrigées lors des prochains tirages...)

 

D'exil et de chair s'avère ainsi un roman puissant dans lequel l'auteure porte un éclairage aigu et dépourvu de tout manichéisme sur la noirceur du passé et de la réalité actuelle, tout en investissant ses personnages avec beaucoup de respect et de tendresse. Un roman magnifié par une très belle écriture épousant harmonieusement son sujet, où les forces de vie l'emportent sur la mort.

 

 

 

D'exil et de chair, Anne Catherine Blanc, éditions Mutine,4 novembre 2017, 300 p.

 

A propos de l'auteure :

http://www.m-e-l.fr/anne-catherine-blanc,ec,1087

Voir la page qui lui est consacrée sur ce blog : ICI

 

EXTRAITS :

1

Le vent

Mamadou Diamé, camp Joffre, Rivesaltes,

Pyrénées-Orientales, 1939-1940

p. 5/6

 

Au début de mon histoire, il y a le vent.
Si je cherche en moi le froid qu'il a laissé, je remonte le temps.

J'ai vingt ans.

Je suis glacé.

Je suis à Rivesaltes.

 

Les souvenirs ne font jamais surface quand j'essaie de draguer ma mémoire comme on drague une mare avec une perche. J'ai beau remuer la vase, je ne ramène que des débris, je ne reconnais rien. Mais quand je sonde les marques de la vie sur mon corps, alors, les images se bousculent. Le corps n'oublie jamais. Les sensations remontent en tourbillon. Les mots pour raconter jaillissent avec elles.

Je traverse le camp au pas de course, ivre de vent.

Les gens du pays l'appellent la tramontane. C'est un fauve glacé, qui t'accroche avec des griffes et des dents. Une fois cramponnée à toi, elle ne te lâche plus. Elle te mord, elle te paralyse. Elle traverse la capote militaire, l'uniforme, la peau. Elle s'infiltre dans ton sang, dans tes os. Elle te tue de froid. Tes doigts ne répondent plus, ils laissent tout échapper, comme ceux des petits enfants.

Le sergent instructeur gueule après les nègres qui ne supportent pas le vent, qui ne supportent pas le froid.

Le vent balaie la plaine nue. A l'horizon, il y a la mer à l'est et, au sud-ouest, des montagnes très hautes. Sur le Canigou, la plus haute de toutes, on voit de la neige tout l'hiver. Sur les autres, la neige va et vient. Le camp est construit dans une plaine aussi plate que le tann (*) de chez nous, autour de Joal. Rien pour arrêter la tramontane, rien pour casser son élan. Les arbres rares sont courbés naturellement dans la direction où elle souffle. Quand tu marches, tu es son seul obstacle, ça la rend folle, elle te dévore et te recrache.

Ils te donnent une écharpe, un bonnet, un passe-montagne, ils te donnent des gants, ils savent que les tirailleurs ne supportent pas le froid. Le froid les empêche de travailler. Ils disent que déjà, le travail et les nègres ça fait deux, alors, quand ils ont froid, tu parles.

* tann : en wolof :plaine salée et marécageuse

(...)

 

2

Le sable

Soledad Juarez, Saint-Cyprien,

Pyrénées-Orientales, février 1939

p.11

(...)

Le bébé ne pleurait pas. Sa mère le mettait au sein, on lui disait que s'il tétait, ça ferait monter le lait. Mais le lait n'est pas monté. Le bébé s'est vite lassé de téter. La tramontane hurlait, le froid nous rentrait dans le corps. Je protégeais Jacinto en le serrant contre moi. Heureusement, il avait un chandail de laine que j'avais fourré dans le baluchon au mois d'août, à tout hasard. Le chandail le serrait un peu, à peine, il n'avait pas eu de quoi grossir ni grandir depuis l'hiver précédent. Il pleurait à cause du sable dans les yeux, et je le laissais pleurer parce que les larmes nettoyaient le sable. Le bébé souffrait comme nous tous. Doucement, il est devenu bleu de froid. Il ne pleurait pas, il ne tétait pas, il ne mourait pas non plus.

La femme n'avait pas de chaussures, elle les avait perdues sur la route. Ou alors elle les avait abandonnées parce qu'elles étaient trop usées, ou parce qu'elles lui faisaient plus de mal que de bien. Elle enfonçait ses pieds dans le sable. Elle disait que ça les réchauffait pour de bon. Elle a enfoui le bébé dans le sable, jusqu'au cou, et on a eu l'impression que ça lui faisait du bien à lui aussi. Il avait moins froid dans le sable que dans l'écharpe et le veston. Avec le veston, la femme a fabriqué une espèce de tente, pour que le sable ne vole pas dans les yeux de son bébé. Elle restait allongée à côté de lui, elle chassait le sable qui se collait quand même à ses yeux et à sa bouche, elle maintenait le veston à deux mains pour qu'il ne s'envole pas. Nous, on était assises en rond, on essayait de former un rempart contre le vent pour les protéger. Mais le vent s'en foutait. Il élevait sur nous de petites dunes bien fermes, joliment ondulées. On savait que si on ne bougeait pas de temps en temps, il finirait par nous ensevelir.

(...)

 

3

L'ailleurs

Issa Diamé, Agadès, Niger

octobre 2010

p. 16/17

(...)

Moi, les éléments, j'en ai marre. La mer, le vent. Je me souviens de la pirogue, il y a quatre ans, du martèlement incessant sous la quille battue par les lames courtes que soulevait le vent debout. Sans lui, il n'y aurait eu que la longue houle de l'Atlantique, celle qui te lève le coeur. Mais là, en plus du balancement de la houle, il fallait supporter ces coups de battoir pareils à une fessée interminable. Le vent soulevait aussi l'embrun, fin et salé. Au début, il s'est déposé sur nos vêtements sans les mouiller. Il formait une sorte de rosée délicate qui argentait tout, c'était beau. Il lui a fallu quelques heures pour tout imbiber. Là, on a compris : impossible de sécher, impossible de s'abriter nulle part, le froid gagnait les mains, les pieds, les pensées. Les passeurs, eux, étaient équipés, ils avaient des cirés. Pas nous. Et des lames, il en venait toujours plus. Le vent ne se lassait pas de soulever l'embrun, de soulever ces lames courtes qui t'inondaient et te corrigeaient au passage, l'une ne filant sous la quille que pour laisser place à la suivante. Quand l'un des nôtres tentait de regarder par-dessus le plat-bord, il voyait arriver, crachées par l'horizon, des milliers de lames semblables, prêtes à nous tabasser, à nous glacer, à nous dissoudre le courage. L'embrun, le froid, les lames, les coups.

Ici, à Agadès, l'embrun, personne ne sait que ça existe. C'est du sable que le vent soulève. Un beau sable fin, merveilleux pour dessiner ses rêves au bout des doigts. Un sable qui joue avec toutes les nuances de l'ocre. Ceux du désert, les passeurs, peuvent même dire d'où vient le sable suivant sa texture et sa couleur. De quelle oasis, de quel point d'eau, de quelle falaise. Enfin, c'est ce qu'ils prétendent. Je ne sais pas si c'est vrai. Je préfère croire que oui, croire qu'ils savent, qu'ils sont compétents, puisque ma vie leur appartient.

(...)

Publié dans Fiction

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