"Le sauvage" d'Anton Tchekhov

Publié le par Emmanuelle Caminade


Familière de l'oeuvre de Tchekhov depuis l'adolescence, j'ai lu et relu son théâtre, marquant toujours ma préférence pour Le Sauvage (1), pièce de jeunesse majeure dans laquelle l'auteur se dévoile en nous livrant toute sa philosophie de l'existence.

Pourtant, elle reste encore fort peu représentée et est presque toujours citée comme brouillon, première version ratée, d' Oncle Vania.


Or Oncle Vania, écrit en 1890 un an seulement après l'échec cuisant du Sauvage, n'en est à mon sens qu'une copie élaguée et trompeuse. Reprenant la même intrigue en la resserrant, supprimant des personnages ou les dénaturant totalement, gommant toute la gaieté qui irradiait la pièce, anéantissant l'amour et ôtant toute espérance en l'avenir, Tchekhov se livre à un véritable détournement de son oeuvre initiale, à une trahison.    

Comment en est-il arrivé là ?


Je ne crois pas en un tournant si rapide qui marquerait l'évolution de l'auteur vers une mélancolie désabusée.

Déjà Ivanov, sa première pièce montée en 1887, une satire aiguë et très drôle de la petite bourgeoisie, avait provoqué un esclandre et Tchekhov avait dû reprendre son texte pour le rendre plus conforme au goût du public et de la critique, sa seconde version jouée en 1889 recevant un triomphe.

Cette mésaventure ne l'empêcha pas de réitérer et de monter cette même année sa nouvelle comédie, Le Sauvage, qui fut rejetée comme la précédente et retirée de la scène au bout de cinq représentations !

Et, après avoir rapidement remanié la pièce, son auteur attendit quand même 7 ans avant de publier cet Oncle Vania (en 1897) qui connut immédiatement le succès.


Tchekhov fut donc à mon sens contraint à transformer ses comédies en drames pour pouvoir être joué. Et il semble en avoir tiré les leçons, sachant par la suite , non pas abandonner totalement , mais fortement tempérer cette tonalité comique à laquelle il tenait tant.

Certes, Oncle Vania est une excellente pièce, bien plus maîtrisée car exempte des quelques longueurs qu'on peut reprocher au Sauvage, mais elle fait plus que gommer l'aspect comique, elle prend le contre-pied de la philosophie de Tchekhov, elle ne me semble pas sincère.

Personnellement, je vois dans ce reniement une réaction de dépit, de la part d'un auteur qui s'était totalement mis à nu et avait été désavoué.

D'ailleurs, curieusement, Tchekhov ne voulut plus jamais entendre reparler du Sauvage qu'il raya définitivement de son répertoire (2). Et il comprit  sans doute qu'il ne devait plus montrer de manière si flagrante cette foi en l'homme et en sa possible "révolution individuelle" qui, pourtant, semble l'avoir accompagné  durant toute sa vie.


1) Le Sauvage, ou , selon les traductions : le Génie ( ou l'Esprit ) de la forêt (ou des forêts), l'Homme des bois, le Sylvain...

 

2) pour savoir ce que Tchekhov a dit, lui-même, du Sauvage , vous pouvez consulter la  page dans laquelle je reproduis des extraits de ses lettres.    

 

*

 


Il faut donc réhabiliter Le Sauvage pour retrouver le vrai Tchekhov, du moins celui de ses débuts de dramaturge.


L'auteur s'y livre entièrement au travers de deux personnages : le personnage principal qui donne son titre à la pièce et celui de Diadine, surnommé Gaufrette.

Mikhaïl Khrouchtchev, dit le Sauvage, homme d'origine modeste ayant fait des études de médecine, travaille sans relâche avec une grande énergie, tout comme Tchekhov. Comme lui, il mène de front une double activité de médecin et de philanthrope. Et si, au-delà de son métier, la philanthropie de l'auteur s'exprime par l'écriture, celle du Sauvage se réalise dans la forêt. Mais, ne nous y trompons pas, dépassant une préoccupation écologiste surprenante de modernité, le thème de la forêt n'est qu'une métaphore de l'humanité. Le Sauvage lutte contre la tendance auto-destructrice de l'homme qui abat les arbres nécessaires à sa survie future. Il aime les forêts et utilise «sa force créatrice» pour les sauver de la hache et planter des bois de ses propres mains. Et il puise la foi pour entreprendre ce travail gigantesque, semblant voué à l'échec, dans cette «petite lumière» aperçue au loin : l'amour, la récompense «de celui qui travaille, qui lutte, qui souffre».

Diadine, propriétaire ruiné au physique ingrat, marqué par la petite vérole (d'où son surnom de Gaufrette), quitté par sa femme au lendemain de ses noces, a tout pour être désespéré. Mais il sautille joyeusement comme un oiseau, riant aux éclats, se moquant de lui-même, s'émerveillant de tout et tentant d'apaiser les conflits. Il s'affirme comme l'innocent, l'idiot de la tradition russe, celui qui dit la vérité et indique la voie de la sagesse. On ne peut que faire le parallèle avec Tchekhov dont l'enfance fut dure et laborieuse et la jeunesse rapidement obscurcie par la maladie : condamné par la tuberculose, sachant que chaque petite joie arrachée à la mort était précieuse , il ne se départit jamais de son humour. Et cet amour de la vie, cette joie des petits riens, rayonne dans toute la pièce. On s'agite, on se moque, on s'esclaffe dans le même temps qu'on s'ennuie, on se désespère et on se suicide !


Dans Le Sauvage, l'auteur montre, sans concessions, cette bourgeoisie paysanne telle qu'elle est, avec sa bêtise et son hypocrisie, ses mesquineries, ses bassesses, son vide et son ennui. Sa critique est acérée mais, plutôt que de condamner ses personnages, aveuglés par leurs certitudes et leurs préjugés ( comme le vieux professeur Sérébriakov) ou lucides, mais trop paresseux pour prendre leur destin en main ( comme Elena , la belle et jeune femme du professeur, ou comme Voïnitzki, dit Georges, le beau-frère aigri et jaloux de ce dernier), il prend le parti d'en rire et ne se montre pas totalement désabusé. Car si la plupart des hommes s'auto-détruisent faute de courage, ce n'est pas inéluctable. Une fois conscient de ses imperfections et de ses limites chacun a la possibilité de changer, ou du moins d'essayer, et c'est là que réside la grandeur de l'homme.

C'est ce que fera le Sauvage en se remettant en cause : 

«Il y a un sauvage en moi, je suis mesquin... Je ne suis pas un héros ? Je le deviendrai ! Je me ferai pousser des ailes d'aigle. (...) Tant pis si les forêts brûlent, j'en planterai de nouvelles. Tant pis si on ne m'aime pas, j'en aimerai une autre.»

C'est ce que fera également Sonia, la fille du professeur, se libérant de ses peurs et de ses préjugés en avouant enfin son amour au Sauvage :

« C'est moi qui suis une autre maintenant. Je ne veux plus rien que la vérité (...) maintenant je suis libre».

Et même ce coureur et ce bon à rien de Fédor se décidera à épouser la jeune Youlia pour entamer une nouvelle vie :

«L'idée m'est venue que si je me mariais, ma vie en serait transformée.»


 

*

 


Dans Oncle Vania Tchekhov se renie.


Khrouchtchev, le Sauvage, transformé en Astrov, médecin et propriétaire s'employant également à sauver les forêts, n'est plus le personnage principal. Toujours lucide sur lui-même , il ne se remet plus en cause de manière positive mais se laisse aller à la boisson, se complaisant dans l'auto-destruction, attitude qui rend d'ailleurs incohérentes ses premières tirades métaphoriques sur la forêt (qui n'ont pas été remaniées). Il n'aperçoit plus «aucune lumière dans le lointain », il «n'aime pas les hommes», il «n'aime plus personne», maudit ses patients et, attiré par la femme du professeur, Elena, cesse même de travailler.

Le rôle de Gaufrette est considérablement raccourci et affadi au profit de Teleguine, personnage troquant sa fonction d'innocent contre celle de parasite.

Sonia, devenue laide , aimant sans retour Astrov, subit avec courage son destin, n'entrevoyant plus qu'une bien faible lueur pour éclairer sa vie.

La joyeuse petite Youlia et son bon à rien de Fédor, désireux de s'amender, ont carrément disparu.

Quant à Voïnitzki, le raté jaloux et amer, il est promu au premier rang sous le nom d'Oncle Vania. Toujours aussi geignard et incapable de changer, il n'aura même pas la force de se suicider et se résignera , avec sa nièce, à une vie sans amour.

Dans cette deuxième version, la gaieté s'est éteinte , la foi en l'homme et en sa possibilité de changement, de progrès, a disparu.

 

 


Représenter sans cesse Oncle Vania en occultant Le Sauvage, c'est donner une idée trompeuse de Tchekhov et de son oeuvre car la mélancolie et le cynisme désabusés lui ont toujours été étrangers. Tchekhov est un humaniste qui a foi en la vie, en l'homme malgré tout  car au sein de la forêt obscure, chaque arbre croît vers le ciel en tendant sa cime vers la lumière.



 


 

 

 

 

Le Sauvage, Oncle Vania, La Cerisaie, Anton Tchekhov,Théâtre complet, T2, Folio,Gallimard


                                          

Je n'ai malheureusement jamais eu l'occasion de voir jouer Le Sauvage, alors que j'ai vu et revu la plupart des autres pièces de Tchekhov.

Il faut louer les quelques récentes tentatives qui ont été faites pour réhabiliter cette oeuvre majeure, notamment celle de Roger Planchon en 2006 ( coproduction du Théâtre Gérard Philipe de Saint Denis et du TNP de Villeurbane ) ainsi que celle du Théâtre National de Bruxelles en 2007.

A défaut de la voir représentée, on peut toujours lire la pièce et laisser son imagination faire la mise en scène .

 


 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Publié dans Théâtre

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article