"Vae Victis et autres tirs collatéraux", de Marc Biancarelli

Publié le par Emmanuelle Caminade

Vae victis

 

Vae Victis et autres tirs collatéraux, le titre du dernier livre de Marc Biancarelli, s'avère riche de connotations qui semblent annoncer la  démarche de l'auteur. Et il ne faut surtout pas en négliger le deuxième élément, même s'il n'est pas typographiquement mis en relief. Le terme inattendu de "tirs" introduit dans une expression militaire consacrée (1) renverse en effet l'affirmation première "Malheur aux vaincus" en reprenant l'offensive, faisant des écrits regroupés dans ce recueil – dont le premier est intitulé Vae Victis - une réplique aux vainqueurs, un refus de se soumettre à la loi du plus fort, de s'inféoder à aucun pouvoir.

1) "collateral damage": expression militaire apparue pendant la guerre du Vietnam pour désigner les importants dégâts  périphériques sur la population et les installations civiles résultant des bombardements de l'US Air Force sur les cibles Vietcong, un euphémisme justifiant les pertes subies par ces populations, ces victimes indirectes, en les présentant comme inévitables...

Et si Marc Biancarelli, dans sa préface, considère Vae Victis et les autres textes réunis dans cet essai comme des écrits «collatéraux» au regard de ses fictions qui constituent l'essentiel de son oeuvre, l'adjectif "collatéral" ("qui est à côté par rapport à un élément central") renvoie aussi implicitement à celui avoisinant de "périphérique" et fait surgir la référence aux Ecrits corsaires (2) de Pasolini développée dans son précédent roman, élargissant alors l'interprétation de la reprise des célèbres paroles du chef gaulois Brennos après sa victoire sur Rome et confirmant d'où écrit l'auteur.

2) Ecrits corsaires, le dernier livre de Pasolini (1975), reprend des articles et des interviews de l'auteur parus dans la presse italienne dans lesquels il dénonce le gigantesque phénomène d'acculturation, de normalisation du "centre consommateur" et de son  "hédonisme de masse" comme un "véritable fascisme" détruisant les cultures périphériques 

L'heure n'est plus à ce combat dépassé contre le "Gaulois" et tous les Corses - comme les Italiens pour Pasolini et notamment les intellectuels - prennent leur part de responsabilité dans la défaite. Le combat est maintenant ailleurs et le refus de la loi du "centre" s'exprime dans la résistance à l'homogénéisation, au nivellement et à la décérébration imposés par un système de consommation de masse mondialisé qui, à la différence du centralisme étatique - que ce soit celui du fascisme mussolinien ou du colonisateur gaulois - fait, lui, disparaître totalement les cultures des vaincus, unifiant les comportements et les modes de pensée. Et si cette résistance est portée par l'auteur sur le terrain de la culture, il ne s'agit pas de celle de l'intelligentsia récupérée par le centre dominant (3), mais d'une culture diverse, ouverte, libre et surtout vivante.

3) Les intellectuels corses qui avaient pourtant ouvert un chemin lors du "Riacquistu", ce mouvement de "réacquisition" de la culture et de la langue corse des années 1970, ont ainsi bien souvent fini par s'intégrer au système. Le centre, se définissant en termes de pouvoir et non de géographie, s'étant déplacé dans les nouvelles institutions régionales donnant naissance à un establishment insulaire tendant paradoxalement à la mort de cette culture qui avait semblé renaître (la «pensée nationaliste » rejoignant ainsi finalement la « pensée jacobine » ...)

Un sursaut semble donc malgré tout encore possible pour Marc Biancarelli, une résistance de l'esprit qui élève l'homme et serait engagée par les «nouveaux intellectuels» – au rang desquels il semble se  ranger - : des auteurs, des poètes, des artistes, des libres penseurs, des «acteurs culturels alternatifs» en marge du système et de l'«establishment insulaire» «inventant des formes d'expression aux aspirations plus universelles et investissant des champs de création hors contrôle». Et l'auteur se situe résolument au côté «des faibles anéantis par l'injustice sociale, économique, par la brutalité intrinsèque à toute domination», s'engageant dans un «combat permanent». Se battre jusqu'au bout : on retrouve le message délivré par "le Vieux" dans Murtoriu  (4), écrivant jusqu'à son dernier souffle. Et cette discrète reproduction d'une gravure (Vercingétorix jetant ses armes aux pieds de César) qui illustre ironiquement le titre en couverture semble bien montrer qu'il ne faut jamais s'avouer totalement vaincu...

4)Murtoriu , roman, Albiana (2009)

*

Cet essai réunit une quinzaine de textes écrits entre 2001 et 2010, déjà publiés pour la plupart dans la revue corse bilingue A Pian d'Avretu, auxquels s'ajoutent quelques inédits récents ainsi que deux chroniques littéraires. Ce sont des articles assez variés, tant par le contenu que par le ton adopté, qui tous dénoncent dans leur domaine la violence de la domination et de l'asservissement de l'autre. Des textes de réflexion et d'opinion d'un Corse sur la situation politique, économique et sociale de son île, reliée à son contexte historique, qui abordent clairement les responsabilités des uns et des autres dans les scléroses et les divisions, les dérives et les tragédies ayant marqué l'histoire récente de la Corse. Mais aussi de nombreux écrits parlant de son enfance, expliquant son rapport particulier à la langue et à la culture corse, au «territoire» ainsi qu'à la littérature : aux livres qui l'ont marqué comme à son métier d'écrivain. Ces textes plus personnels venant éclairer, incarner cette réflexion en restituant l'homme dans sa globalité.

Vae victis  et autres tirs collatéraux est un témoignage mais aussi une analyse et une remise en cause publique d'un auteur qui cherche à tirer la leçon des erreurs - à commencer par les siennes -, d'un auteur n'hésitant pas à prendre position et ayant l'intelligence de repenser toujours son combat. Et on ne peut s'empêcher d'établir un parallèle avec Murtoriu , tant cet essai complète le roman.

Alors que Murtoriu était un hommage à un monde rural mis à l'agonie par la guerre de 1914, cet essai, plus critique, souligne aussi l'implication des Corses dans les vilénies de l'histoire, de Napoléon à la «grande aventure coloniale » en Indochine. Et si on y retrouve l'écho du double bilan de Marcantonu, celui d'un écrivain et d'un homme, il s'agit du citoyen concerné par la vie publique de l'île et non du héros tourmenté par sa vie sentimentale. Mais ce bilan qui associe toujours l'individuel au collectif s'inscrit également dans une dynamique permettant de repenser une écriture engagée ...

 

Un essai au style non conforme

La résistance s'exprime donc pour l'écrivain Marc Biancarelli sur le terrain de l'écriture et le recours permanent à un langage oral et familier ainsi que le ton parfois très virulent (5), inhabituels dans ce genre littéraire, peuvent surprendre.

Il était à mon sens grandement nécessaire d'entendre un discours clair et ferme refusant l'aveuglement ou l'hypocrisie. Et, pas plus que son oralité, la violence de la langue ne m'a posé problème, cette dernière m'ayant même paru d'une grande efficacité. D'abord, on décèle de la part de Marc Biancarelli un désir de faire accéder l'oralité (symbole des vaincus, de la langue et de la culture corse et bien plus largement de tous les dépossédés, de tous les dominés) à la dignité de l'écrit. Un style plus conforme, plus nuancé, plus policé, relèverait sans doute pour lui de la soumission au vainqueur. Aussi délaisse-t-il les armes lexicales du genre, trop normalisatrices, et affirme-t-il son particularisme stylistique, sa liberté, en parfaite cohérence avec son combat.

On ne peut pas non plus faire abstraction du "caractère" de cet écrivain, en partie forgé par son histoire, tel qu'il paraît transparaître dans certains de ses textes comme dans ses nombreuses interventions publiques sur le Net : un homme qui dit souvent préférer régler ses problèmes en face à face, et même préférer le corps à corps à la polémique verbale. Un intellectuel qui, paradoxalement, ne semble pas tant aimer combattre avec les mots, du moins avec certains mots, et introduit donc les poings dans la langue. 

Et, le plus souvent, cette violence verbale n'entache en rien la finesse de la réflexion, les positions affirmées étant toujours reliées avec justesse au contexte socio-politique et historique. De plus, même si on ne souscrit pas totalement aux analyses de l'auteur, c'est cette  violence  -  dont il émane une grande sincérité - qui rend audible le propos et permet de comprendre des choses que l'on n'aurait pu entrevoir autrement. Aussi, exprimer avec outrance la violence du ressenti m'apparaît-il beaucoup plus pertinent qu'une approche objective pour décrypter la complexité des problèmes corses ! Cette franchise, cette authenticité,  situent pour moi ces textes bien au-delà de la dénonciation et de l'indignation et ils devraient pouvoir susciter non seulement une réaction (car il ne s'agit pas de provocation stérile) mais une vraie réflexion. Faire ouvrir les yeux et peut-être délier la parole, permettre un débat sur des sujets trop souvent esquivés ?

5) Certains textes montrent une implication très forte, et on a l'impression que les blessures sont encore à vif, d'où une violence à fleur de peau ...

 

Un premier livre en français

On connaissait Marc Biancarelli comme un écrivain corsophone, nouvelliste, poète et romancier, dont la plupart des livres étaient ensuite traduits en français. Aussi, ce premier ouvrage proposé dans cette langue qui réunit des articles rédigés directement en français ou écrits en corse et traduits par la suite, suscite-t-il des interrogations. Comment doit-on l'interpréter ? Précisons tout d'abord que cet écrivain a toujours entendu ses parents parler corse même s'il ne s'est véritablement approprié la langue de ses ancêtres qu'après son arrivé dans l'île vers l'âge de dix ans, qu'il y est de plus devenu professeur de corse et s'exprime "naturellement" dans ces deux langues.

Cet abandon du corse dans ces écrits montre sans doute un certain "ras le bol" de prêter le flanc aux clichés venant de part et d'autre (6) et manifeste ainsi, en tentant d'échapper aux étiquettes, le désir d'être mieux entendu, mieux compris sur certains sujets. Le désir que l'on prenne plus au sérieux ses réflexions et ses "analyses" sur la situation de l'île (sans compter le besoin de renouvellement, bien légitime chez un écrivain qui en est à son huitième livre ...). En utilisant une langue comprise par un plus grand nombre de lecteurs, en proposant non seulement un livre mais un essai visant un public différent ne recoupant qu'en partie celui de ses fictions, l'auteur paraît traduire également une nette volonté d'augmenter son lectorat. Et même s'ils ne sont publiés que par un petit éditeur corse, ces écrits me semblent aussi concerner un  public extra-insulaire : les Corses de la diaspora et tous ceux qui s'intéressent à la Corse sur le continent et au-delà et, bien plus largement,  tous les vaincus. Car la résistance par l'esprit, le refus de la décérébration et de la normalisation, la révolte contre les injustices et la bêtise, ont vocation à s'étendre.

6) Dans l'article Langue et patrie : «Ecrire en corse aujourd’hui, c’est souvent selon moi être pris entre l’enclume du militantisme culturel et le marteau des pourfendeurs de corsitude».

 

Un vertigineux jeu de miroirs

Marc Biancarelli souligne dans sa préface l'importance qu'il accorde à voir figurer dans ce livre deux textes majeurs, Vae Victis et La guerre civile, inscrits dans leur logique et accompagnés de textes qui les confortent, le premier conduisant inéluctablement au second. Deux écrits très forts, en effet,  entre lesquels j'intercalerai personnellement Le jeu du plus fou. Car j'ai été frappée par ce rapport complexe entretenu par les Corses avec leur image qui ressort de nombre des textes de l'auteur - et notamment de ces trois-là - un rapport qui me semble aussi la clé de bien des problèmes.

Vae Victis est un des articles les plus violents qui aborde notamment le thème, récurrent dans ce livre, du racisme anti-corse. Et je dois avouer que j'ai été surprise, non de l'indignation légitime de l'auteur face à la volonté d'exemplarité frénétique d'une justice d'Etat oubliant que le rôle du juge est justement d'individualiser les peines, mais de la longue diatribe détaillant, avec une virulence délibérément outrancière et teintée de dérision, une accumulation de clichés sur les Corses véhiculés par les médias - relevant ou non du racisme d'ailleurs (7) - dont certains apparaissent  surréalistes ou du moins totalement  dépassés ...

7) Il ne faut pas oublier que la bêtise réductrice du cliché ne devient racisme que si elle rejoint une croyance en l'inégalité des "races"

J'ai réalisé alors combien les clichés accumulés au cours des âges s'étaient sédimentarisés dans les consciences corses, toujours prêts à resurgir, conditionnant la perception par les Corses de l'image que se font d'eux les continentaux et, bien souvent, leur méfiance envers ces racistes en puissance. Je ne nie pas que l'on retrouve la trace des  excès médiatiques chez certains continentaux au quotidien, mais il existe à mon sens un important décalage entre l'image que ceux-ci ont des Corses et celle que ces derniers leur supposent  avoir. Un décalage qui ne facilite pas la compréhension et conduit parfois certains à "en rajouter" dans ce qu'ils pensent être  attendu d'eux pour dépasser cette image blessante, ce qui risque alors de faire naître un cliché ...

Alors, quand ce Jeu du plus fou vient en réponse aux amalgames de personnalités politiques et médiatiques irresponsables dont le discours simplificateur a des visées électorales - la politique du bouc émissaire étant toujours payante en temps de crise -, il peut en effet tourner au drame. Et quand toute l'Histoire corse inscrite dans les mémoires rappelle «l'infériorité», l'escalade de la violence est facilitée et on aboutit au pire... Et le pire s'est en effet inscrit dans la catastrophe de Furiani dont les responsables comme les nombreuses victimes étaient corses, l'image du barbare ayant été ainsi renvoyée par les siens :

«Ca n'était pas un accident, c'était ce qui devait arriver. Je me suis senti coupable, toute notre Histoire se résumait là, dans ce désastre, dans cette auto-mutilation de notre corps collectif. Nous n'étions foutus que de ça, semer ce carnage, déjà nous cherchions nos ennemis, déjà nous voulions laver le sang, déjà nous pensions à choisir notre camp, et le sang, et la haine, et la peur de nous regarder dans ce miroir aveuglant. Et ce sentiment insupportable d'être bien l'engeance maudite qu'évoquait la marâtre. Ce besoin qui s'affirmait de nous détruire nous-mêmes , d'en finir avec notre destinée obscure, de nous achever dans un dernier tremblement, de nous exterminer afin de ne plus exister, et exister insatisfaits, toujours, et incompris, et incapables d'expliquer quoi que ce soit.

 

Alors il y a eu la guerre civile.»(p.104)

 

Un livre au contenu dérangeant ?

La présentation de Vae victis et autres tirs collatéraux  dans le dossier de presse (8) de l'éditeur - que j'ai consulté avant d'en entamer la lecture - m'a semblé un peu étrange. Car ce dernier, requérant la caution de quelques grands noms sulfureux pour soutenir son auteur et le faire passer pour une sorte d'enfant terrible de la littérature, m'y a donné l'impression de vouloir désamorcer la charge des écrits qu'il a pourtant entrepris courageusement de publier ! Et dans ce curieux "grand écart", j'ai cru deviner que le contenu de cet essai devait être vraiment dérangeant. Un sentiment conforté dès la préface du livre par le propos de Marc Biancarelli évoquant le refus de publication qui lui fut opposé par nombre d'éditeurs insulaires. Il mentionne en effet qu'«il [lui] fut signifié une fois que l'on ne [le] laisserait pas occuper en Corse la place de l'intellectuel».

Certes, Biancarelli présente lui-même son livre comme un «travail littéraire» (9) et non une oeuvre de «journaliste», mais il ne s'agit pas non plus d'une fiction : c'est l'auteur qui parle, qui s'exprime sans ambiguïté sur la situation politique, économique et culturelle de l'île, qui évoque des faits précis et des acteurs réels. Et l'éditeur Materia Scritta, dans son insistance, fait naître des interrogations : Attention! nous répète-t-il, ces textes sont ceux d'un «écrivain» faisant «acte de littérature». (Est-ce à dire qu'il ne faut pas prendre les réflexions de l'auteur trop au sérieux, notamment dans le domaine politique ?) Ces écrits n'ont rien à voir avec les «analyses» (objectives ?) d'un spécialiste autorisé, nous avertit-il en effet. Et il faut les considérer comme «un cri de rébellion», ajoute-t-il (le cri se distinguant peut-être du propos articulé ?), comme un «contre-pied libertaire» (les positions de l'auteur ne seraient-elles qu'une manifestation d'opposition systématique imprégnée d'utopie libertaire ?)

Personnellement, je préfère y voir tout simplement des textes de réflexion et de résistance portés par une écriture forte, parfois violente, mais aussi drôle et souvent émouvante. Une réflexion tirée du vécu, influencée par un parcours individuel dans lequel l'expérience fondatrice (10) d'un enfant ou la rencontre avec certains livres et auteurs ont aussi leur part. Une révolte qui n'apparaît pas comme une réaction provocatrice immature et dérisoire mais comme la seule manière pour l'homme d'exister. Je ne vois pas pourquoi les analyses subjectives d'un écrivain corse engagé sur l'histoire récente de son île seraient à priori moins intéressantes que celles d'un «politologue»; et le  fait que cet essai soit aussi par son style de la littérature ne fait qu'ajouter au plaisir de sa lecture.

Quant à la comparaison de ces écrits à des «écrits corsaires à la manière corse», je l'ai trouvée ambiguë. D'abord l'éditeur, ne soulignant en rien combien la réflexion de Pasolini était profonde et prémonitoire sous la violence du langage, risque par cette référence pourtant justifiée d'inciter à ne retenir que le côté provocateur, justement, de cet écrivain italien plus connu comme cinéaste et sous cet aspect. De plus, si Vae victis et autres tirs collatéraux peut représenter pour la Corse l'équivalent de ce que furent les Ecrits corsaires pour l'Italie, si Marc Biancarelli s'y exprime par certains côtés à la manière de Pasolini, dire que ces écrits sont  des écrits corsaires «à la manière corse» me paraît maladroit. La manière franche et directe avec laquelle l'auteur s'exprime, son implication personnelle, sa violence verbale, les positions tranchées qu'il assume, ne me semblent pas correspondre en effet à la manière qui prévaut dans un microcosme insulaire où l'on préfère en général ne pas trop "se mouiller" et ménager les susceptibilités et les notabilités ... 

8)http://www.materiascritta.fr/Dossier%20de%20presse%20Vae%20Victis.pdf

9)http://marcubiancarelli.blogspot.com/2010/10/on-sest-construit-dans-la-violence-et.html

10) expérience apparaissant déjà comme capitale dans le parcours du héros de son précédent roman Murtoriu

*

Les analyses politiques de Vae Victis et autres tirs collatéraux restent fines et complexes, leur formulation brutale, excessive, permettant paradoxalement de mieux rendre compte de la réalité. Et cet ouvrage a le mérite de rendre public un propos inhabituel qu'il est important d'entendre. Entre le silence et la langue de bois impersonnelle et réductrice  du discours militant apparaît enfin une troisième "voix" responsable, affrontant la complexité des problèmes avec lucidité, honnêteté et courage, et surtout les intégrant dans une vision plus large. Et si ce propos est peut-être difficile à accepter pour certains Corses, et sans doute aussi pour certains continentaux, il me semble malgré tout très recevable. D'autant plus qu'il ne s'agit  pas d'un combat d'arrière-garde mais d'un combat d'avenir dans lequel chacun peut se reconnaître.

Il me paraît donc important de diffuser cet ouvrage et pas seulement en Corse. Ce ne sera pas chose facile vu que les chances de trouver ce livre chez un libraire continental sont quasiment nulles, qu'aucun des grands sites de vente de livres en ligne ne le propose et qu'il faut le commander directement à l'éditeur, un tout petit éditeur de Calvi... Mais au lecteur curieux, rien n'est impossible et lire cet essai que le système confine à la confidentialité, c'est déjà un peu résister...

 

bis

Vae Victis et autres tirs collatéraux, Marc Biancarelli, Materia Scritta , septembre 2010, 141 p.

(http://www.materiascritta.fr/vaevictis.html)

 

A propos de l'auteur :

http://marcubiancarelli.blogspot.com/2010/10/propos-de-lauteur.html

 

EXTRAITS :

 

Vae Victis, p.28

(...)

On a vu aussi se déchaîner les campagnes médiatiques , nous nous sommes vus globalisés, comme toujours ceci-dit, nous les déviants, nous les racistes, nous les fainéants, nous les parasites, nous qui coûtons cher, nous qui n'avons pas la reconnaissance du ventre, nous les mafieux, nous les repliés identitaires, nous les hystériques ethniques, nous les zoophiles, nous les consanguins, nous les crétins, nous qui ne sommes rien, et surtout pas un peuple, nous les lâches, les tordus permanents, les possesseurs d'un gène de la criminalité, nous les fous paranoïaques nous les susceptibles, nous les austères, nous les irascibles, nous les tribaux, nous qui nous croyons le centre du monde, nous les arrogants, nous les violents, les terroristes, les complices adeptes de l'omerta, nous les voleurs au coin du bois, nous qui sommes rétifs à toute forme de loi ou d'ordre, nous les profiteurs, les arnaqueurs, la sale engeance primitive, sournoise, archaïque, repliée sur elle-même, ne possédant aucune ouverture sur le monde, ni reconnaissance pour les bienfaits de la Nation nous concernant, nous qui sommes des sous-développés et coupables de l'être, des corrompus ayant dévoyé toute l'action de l'Etat, nous qui sommes des ingrats, qui possédons une culture passéiste et nombriliste, incapable de s'élever aux subtilités de la civilisation, nous qui parlons une langue, plutôt un dialecte, héritée de l'agro pastoralisme le plus rustre, une langue lointainement italienne en plus,  ce qui est déjà une tare, nous dont les us et coutumes portent le reflet complet de notre barbarie et de notre sadisme, la chasse, la confection de la charcuterie, le rapport à la terre, ou au territoire, tout ce qui dénote ici un infantilisme de culs-terreux, mais qui est pourtant élevé ailleurs au niveau de vertus nationales, de plus nous sommes inhospitaliers, contrairement à ce que vendent les guides touristiques, et nous ne savons pas travailler. Qu'est-ce qui est dit aujourd'hui de nous et qui n'était pas dit dans l'Empire Colonial d'autrefois ? Qu'est-ce qui ne nous est pas balancé à la gueule et qui ne servait jadis à qualifier les sous-races à civiliser et à exploiter ?

(...)

 

Le Riacquistu et moi p.45/46

(...) Les Etudes Corses, pour tout dire, étaient fortement politisées. Les élèves étaient des espèces de moines-soldats et les enseignants des prédicateurs fous, des doctrinaires illuminés qui nous menaient sur les sentiers éclairés de la corsitude et de ce mot que j'entendis alors pour la première fois : Le Riacquistu. Je ne prétendrai pas que, un temps, je ne fus quelque peu séduit par tout ça, par l'apparence révolutionnaire des lieux et des attitudes, par la noblesse et la grandiloquence des discours, par ce sentiment fort d'appartenance à un groupe marchant vers la lumière, et s'aveuglant derechef en la regardant. La séduction ne dura pas, je crois tout simplement parce que mon militantisme était léger, et ma passion immense. J'aimais la langue corse pour des raisons réellement affectives, charnelles, familiales, je l'aimais depuis la plus tendre enfance du désir de la posséder, de la parler avec brio, de l'écrire avec talent, je la voulais anoblie et vivace, capable de se régénérer, de s'enrichir, d'évoluer, je voulais la posséder en propre, jusqu'à, pourquoi pas, la transformer jusqu'à ce qu'elle devienne ma possession personnelle, je l'aimais comme on aime une femme, jusqu'à la déchirer et la détruire, pour mieux la récupérer et en faire mon objet, je l'aimais dans une relation sado-masochiste où la psychanalyse devait bien avoir sa part, je voulais cette langue avec frénésie sexuelle, je voulais l'introduire, la pénétrer, la forcer, je voulais qu'elle hurle de plaisir... On me la proposait combattante, en tenue kakie, vociférante et agressive, on me la disait inaccessible aux non-initiés, hermétique aux oreilles étrangères, aux oreilles ennemies, on me l'exhibait en bottes cloutées, défilant au pas cadencé, chantant aux accents martiaux des marches militaires, on me la décrivait unique et éternelle, une langue qui avait duré mille ans et qui devait durer mille ans encore, dans ses habits revendicatifs et guerriers, c'était une langue qui disait l'exclusion et la haine, le désespoir et la chienlit, une langue qu'on ne pouvait plus prononcer sans l'affubler d'un adjectif : obligatoire, officielle, maternelle, nationale... Je crois que mes premiers mots de corse, ceux que j'évoquais à propos de ma genèse en corsitude, me sont revenus en bouche ... Et ma passion et mon militantisme n'ont pas fait bon ménage. Il m'est resté la passion et je suis devenu enseignant de langue corse et écrivain.

(...)

 

Profanateurs et apprentis-sorciers p. 137

(...) 

Enfin Murtoriu. Il y a dans ce texte, prolongement par le roman des thèmes de la précédente nouvelle*, un désir de dépasser définitivement l'appartenance. Je sais que cela peut paraître paradoxal si l'on ne voit que le narrateur, Cianfarani, a décidé de se replier sur son promontoire et d'éviter de se faire aliéner au cycle des saisons estivales. Je sais que l'on peut lire ce livre bien différemment de la vision que j'en ai, mais sans énumérer toutes les thématiques qui m'ont habité pour l'élaboration de ce projet littéraire, je veux insister sur le fait que Cianfarani voit d'abord comme plaie du territoire le temps qui passe et l'abrutissement des êtres. Sa réponse à la dépossession, et à la chute inévitable des mondes et des cultures, est dans le repli vers la littérature, et la littérature dans ce qu'elle a d'universel. Cianfarani ne défend pas le monde ancien en exhibant les oripeaux, de la tradition et du sacré, mais en appelant ses semblables à lire les auteurs russes ou américains. Il règle ses comptes avec quelques auteurs français, mais ce n'est qu'une concession faite à un identitarisme à peine voilé, un aveu de faiblesse ou d'appartenance aussi à son temps, et à son histoire, mais ce qu'il condamne dans l'enfermement d'une certaine littérature française, c'est l'enfermement tout court, et certainement aussi le sien. Aussi n'y a-t-il que peu de livres corses dans sa bibbliothèque du désespoir. Manière de nous forcer à chercher ailleurs ce que nous ne connaissons pas, et qui nous sera salutaire, ce que nous connaissons, nous le gardons d'évidence; et manière donc de désanctuariser le savoir et la connaissance, et de dire à ses semblables : il n'y a que l'élévation spirituelle qui sauvera les dernières bribes de votre territoire, votre espace de préservation mentale. (...)

* Le peuple du quad

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Publié dans Essai

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norbert paganelli 10/05/2011 15:04



Félicitaions pour ce brillant billet Emmanuelle ! Il est vrai que tu commence à bien connaître notre île et sa complexité mais cela n'est rien à côté de ton talent à voir juste et loin. Peut-être
plus juste et plus loin que nous le faisons habituellement, englués que nous sommes dans une "gélatine" tenace qui, bien souvent nous obscurcit la vue. Tu as parfaitement raison de rappeler que
ce livre (mais c'est aussi le cas des autres ouvrages de l'auteur) est un plaidoyer pour une résistance généralisée à toutes les orthodoxies..."Vaste programme" nous dira-t-on ! L'important est,
somme toute, d'en avoir un et de s'évertuer à le faire vivre...Ton billet m'a donné l'envie de relire ce livre décapant !


Amicalement


 


Norbert



laure reveillère 09/05/2011 09:18



REBONDISSANT SUR VOTRE ECRIT et surtout sur la phrase "réplique aux vainqueurs. Un refus de se soumettre à la loi du plus fort, de s'inféoder à aucun pouvoir", je vous signale (si vous ne les
avez déjà lu) deux articles parus dans LE MONDE de dimanche 8 Lundi 9. A des titres divers, l'un, Percy Kemp, face à l'événement mort de Ben Laden, l'autre, nancy HUSTON "la littérature hors les
murs", ont avec courage et intelligence écrit hors des sentiers battus. Ces articles, ces écrits aussi pertinents que littéraires sont un bain de jouvence. Ne les manquez pas. Lizez les, faites
les lire. Merci pour votre travail et vos articles.



Emmanuelle Caminade 09/05/2011 09:54



Merci, Laure, pour ces deux références :


http://www.lemonde.fr/idees/article/2011/05/07/la-litterature-hors-les-murs_1518464_3232.html#xtor=AL-32280184


 


http://robocup555.blogs.nouvelobs.com/archive/2011/05/08/ben-laden-j-accuse.html