"Des pierres dans ma poche" de Kaouther Adimi

Publié le par Emmanuelle Caminade

Jeune auteure algérienne de la génération des années noires (1), Kaouther Adimi vit à Paris depuis 2009. Après L'envers des autres qui, sous son titre original Les ballerines de papicha reçut en 2011 le Prix de la Vocation, elle revient avec un second roman d'inspiration en partie autobiographique, Des pierres dans ma poche, dont l'héroïne tiraillée entre deux rives, entre deux «chez soi», nous conte son histoire : «l'histoire d'une barre médiane qui n'arrive pas à trouver une autre barre à laquelle s'accrocher en toute confiance». L'histoire d'une jeune femme moderne entre deux mondes : entre Alger et Paris, la ville de son enfance et celle de sa vie adulte. Une situation inconfortable que rend plus difficile encore l'impossibilité du partage de son vécu de part et d'autre.

1) Durant cette guerre civile qui a ensanglanté l'Algérie dans les années 1990 https://fr.wikipedia.org/wiki/Guerre_civile_alg%C3%A9rienne

 

L'héroine est une jeune célibataire bientôt trentenaire qui, ayant eu la force de quitter l'Algérie quatre ans auparavant, s'est installée dans cette «ville lumière» éblouissante où elle a réussi professionnellement comme «chercheuse d'images» dans une maison d'édition pour la jeunesse - ce qui lui permet de louer un petit logement dans un quartier animé qu'elle apprécie. Cette indépendance fièrement conquise et à laquelle elle tient plus que tout comporte néanmoins son coût de solitude, au point d'acheter un olivier mais pas assez quand même «pour adopter un animal» !

L'intrigue démarre quand la narratrice reçoit un coup de téléphone de sa mère lui annonçant les fiançailles précoces de sa petite soeur le mois suivant – événement auquel elle ne peut manquer d'assister. Son univers semble alors s'écrouler tant ce retour la panique : comment affronter tous ces regards prévisibles sur l'exilée «traitre à la patrie», et plus encore sur la femme sans mari ? Car à Alger, «les féministes, les carriéristes, les belles, les riches, presque toutes ont abandonné la cause», et «même les orphelines pataugent dans le célibat à la recherche d'un anneau». Certes elle a Paris, mais «aucune vraie femme ne préfèrerait la pollution d'une grande ville aux bras d'un homme».

Et durant tout ce mois d'angoisse précédant l'échéance festive, c'est son propre regard qu'elle affronte, s'interrogeant sur son statut, sur sa féminité, sur la place qu'elle désire occuper dans ce monde. Une interrogation identitaire, existentielle, qui s'élargit à son pays natal. Et le violent contexte politique dans lequel a grandi la narratrice vient exacerber une méditation plus globale sur le vieillissement et le passage du temps, sur le poids du réel et le poids de l'enfance.

Mais nulle pesanteur dans ce joli roman qui aborde au contraire ces problèmes avec beaucoup de légèreté et d'humour, d'imagination et de poésie, et avec le double regard de la parisienne et de l'algéroise et de l'adulte comme de l'enfant. Un regard à la fois plein de sensibilité et de fraîcheur, et d'une lucidité caustique n'épargnant aucune des deux rives, que vient enrichir une forte dose d'autodérision.

Dans un dense récit intimiste malicieusement scandé par les appels répétés d'une mère envahissante et culpabilisante, nous assistons ainsi à la dérive loufoque d'une héroïne qui sans cesse «révâsse». Coincée entre l'acharnement de sa mère à vouloir la marier et une «douillette vie parisienne» non exempte de stress au travail, elle se heurte à un monde semblant soudain devenu fou, un monde «uniquement fait pour les couples» et les femmes «baguées à l'annulaire gauche». «Dernière femme à trimbaler sa peur de finir seule», hantée par ses cauchemars comme par des faits divers aussi saugrenus que dramatiques ou diverses statistiques alarmantes, elle se met alors à la recherche d'un mari, listant méthodiquement les principaux critères de choix tout en rêvant encore à celui qui «la laissera dormir avec [son] tee-shirt troué» et «autorisera les animaux à boire un café». Et, quand le décompte fatal se précise, elle n'hésite pas à tenter de séduire le Grec du coin qui lui vend ses sandwiches ou à relancer le terne Yacine.

Mais heureusement pour elle il y a Clothilde, cette «femme de rue» cinquantenaire et philosophe n'ayant «jamais appartenu à aucun homme» qui lui explique le bonheur comme «un ensemble de petits moments parfaits». Sans compter ces «élans de nostalgie» auxquels elle peut s'abandonner...

 

Alger, la baie de nuit

 

Et tout en nous faisant vivre de manière extravagante, décalée ou onirique, ce mois parisien précédant son retour à Alger, la narratrice égrène ses souvenirs, évoquant avec beaucoup de poésie et de pudeur son enfance durant la décennie noire et son adolescence «ivre de vie dans une ville brisée». Remonte alors à la surface ce «précieux trésor enfoui au plus profond d'elle-même» : «un patchwork d'émotions, de fous rires et de larmes». Et ces «images composées d'angoisse, de beauté, de terreur et de tristesse» qui lestent  ses poches telles ces petites pierres qu'elle serre fébrilement entre ses doigts, comme un boulier magique ou un chapelet apaisant, lui permettent d'avoir prise sur ce monde qui lui échappe. Des pierres qui ne quittent pas sa poche car faisant partie intégrante de son être.

Nous naviguons ainsi avec fluidité de réflexions et sensations en souvenirs, épousant le cours des pensées de l'héroïne, sans cesse transportés d'une ville à l'autre et d'une époque à une autre, comme du rêve à la réalité, ce qui procure un étrange sentiment d'intemporalité.

 

"Tale of Tales", film de Matteo Garrone

 

Des pierres dans ma poche  s'articule autour d'une mère caricaturale dont le ressort comique du harcélement téléphonique relance sans cesse la narration, tandis que son obsession du mariage cristallise la crise traversée par sa fille. Et nul doute que cette mère angoissée et rabat-joie s'apparente à ces redoutables «petites vieilles râleuses» et médisantes qui empêchent la jeunesse de vivre.

Bien au-delà de ce cliché de la mère algérienne déjà raillé par Leïla Marouane dans La vie sexuelle d'un islamiste à Paris, la figure maternelle semble pour Kaouther Adimi - et cela dès son premier roman - éminemment castratrice et mortifère. Cette mère anéantissant toute notion de désir et d'espoir, de rêve, donne en effet moins la vie qu'elle n'interdit d'exister, s'avérant le principal agent du maintien de l'ordre social et du conformisme moutonnier : d'«une vie sans couleur, sans émotions, sans plaisir».

Figure sombre et anxiogène, elle semble associée au malheur, à l'Algérie noire, contrairement à «Demoiselle Cothilde», «lumière» des matins parisiens de l'héroïne, ou à la figure émancipatrice et apaisante du père récemment décédé. Et elle nous renvoie à la mère de L'envers des autres, à cette Algérie enfermant ses enfants dans la schizophrénie - à l'exception de la petite dernière, "papicha" aux ballerines multicolores symbolisant une nouvelle génération algérienne (et notamment féminine) en laquelle l'auteure semblait mettre tous ses espoirs. Le mariage de la petite soeur - qui fait écho à la Mouna de ce précédent roman - vient ainsi traduire une certaine inquiétude concernant cette jeunesse devenant adulte et l'Algérie. Et la narratrice, sorte de "papicha" ayant grandi, se retrouve confrontée à ses désillusions. Car s'il n'y a plus de couvre-feu, si Alger est désormais éclairée, les Algériens - et notamment les Algériennes - ne semblent pas encore prêts à prendre leur destin en main : «nous ne savons pas encore quoi faire de ces étoiles». Des inquiétudes qui ne réussissent cependant pas à gommer «l'immensité du ciel, poème en langue arabe, d'un bleu de crayon de couleur, éclatant d'espoir».

 

Alger



Etre grand. Ne plus compter les mois mais les années. Etre grand. Ne plus rêver.

Quant au mariage prôné par cette mère comme unique rite de passage dans le monde adulte, s'il déstabilise sa fille qui se croyait une femme forte assumant pleinement ses choix, il lui fait aussi prendre conscience que, au-delà de cette indépendance acquise par son travail, devenir adulte c'est d'abord vieillir. Le mariage inattendu de sa petite soeur pousse ainsi l'héroïne à s'interroger non seulement sur sa vie mais sur la vie, la confrontant brutalement à la question universelle du passage du temps, liée à celle de la finitude de l'homme.

Des pierres dans ma poche  résonne  alors comme un roman tentant d'exorciser la peur du vieillissement, la peur de la mort, et d'embrasser cette vie sous le signe du bonheur. Comme un roman d'ombre et de lumière prenant subtilement une teinte philosophique, voire métaphysique à l'instar du roman de Virginia Woolf Mrs Dalloway (2) d'où est tirée son épigraphe, et dont la tonalité nostalgique est atténuée par la dérision et la fantaisie d'une narratrice qui ne semble pas décidée à abdiquer la liberté donnée par le rêve, par l'imagination.

2) https://fr.wikipedia.org/wiki/Mrs_Dalloway

(le titre du livre adressant de plus un clin d'oeil à la mort de Virginia Woolf)

 

 

 

L'héroïne voit ainsi se resserrer le champ des possibles et diminuer cette attente qui porte vers l'avenir : «je n'ai plus l'âge où l'attente fait partie de la vie». Elle réalise que «[son] corps commence à flétrir» et a «peur d'être devenue quelqu'un d'autre», «d'avoir perdu un peu de son âme». Mais elle ne veut pas renoncer aux couleurs de la jeunesse, aux couleurs de la vie.

La crise traversée lui permet d'éclairer la persistance rassurante de l'enfance, de son vécu et de ses rêves, au travers du souvenir. La persistance du ciel d'Alger qui l'enveloppe et la protège comme la «canne solide, noueuse, constamment là » de son grand-père, qu'il «gardait auprès de lui, même à la fin, quand ça ne servait plus à rien». Grâce à Clothilde, l'héroïne comprend que «les personnes comme [elles] ne deviennent jamais adultes». Que tant qu'elle saura jouir de tous ces petits instants de bonheur accumulés et sera libre de se souvenir et d'imaginer, la vie ne perdra pas la vivacité de ses couleurs.

Et le roman se termine sur ce retour à Alger tant redouté où, dans un très beau passage, la narratrice entrevoit qu'un jour elle reviendra seule «pour de bon» dans cette ville, et que «ce ne sera pas un drame». Elle y retrouvera alors les siens et fermera les yeux, revoyant ces années parisiennes, tous ces moments d'amitié et de complicité, de rires et de «secrets murmurés». Et elle pourra, tel un fantôme, avancer «sans bruit sur la route craquelée, dans une espèce de vide» :

 «Je ramasserai des pierres et elles n'alourdiront plus mes poches.»

Des pierres dans ma poche, Kaouther Adimi, Seuil, mars 2016 (Barzakh, octobre 2015), 174 p.

A propos de l'auteure:

https://fr.wikipedia.org/wiki/Kaouther_Adimi

EXTRAIT :

On peut consulter les premières pages ( p.5 à 22) sur le site de l'éditeur : ici

 

Retour Page d'Accueil

Publié dans Fiction

Commenter cet article