Entretien avec Anne-Catherine Blanc, Octobre 2014

Publié le par Emmanuelle Caminade

Entretien avec Anne-Catherine Blanc, Octobre 2014

Suite à la sortie de son dernier roman Les Chiens de l'aube, Anne-Catherine Blanc a bien voulu répondre à mes questions. Une occasion également pour cet écrivain singulier de sonder le "pourquoi" de l'écriture ...

Après un premier roman publié en 2002 chez un petit éditeur tahitien, vos livres suivants sont sortis chez Ramsay.

Pourquoi avoir quitté Ramsay et vous être engagée dans la difficile recherche d'un nouvel éditeur pour Les Chiens de l'aube ? Parlez-nous de votre rencontre avec les éditions D'un noir si bleu.

Anne-Catherine Blanc : Tout d’abord, je voudrais rebondir sur l’expression "petit éditeur tahitien". Au Vent des Îles est certes une "petite" structure à l’échelle d’un continent. Mais Christian Robert, qui l’a créée en 1991, a accompli et accomplit encore un travail considérable pour faire connaître la littérature polynésienne, hélas trop éloignée de la France métropolitaine pour que celle-ci la "découvre" vraiment. Or, ne pas être "découvert" signifie ici «ne pas exister». Ce mot, qui valait au XVIII° siècle pour les îles lointaines, vaut encore aujourd’hui pour leurs écrivains, leurs artistes. Je me dois de donner ces précisions, pour les auteurs polynésiens et pour Christian Robert, qui n’est d’ailleurs pas le seul éditeur de Polynésie française. À vingt mille kilomètres de Paris, des gens se battent pour que surgisse des îles une écriture singulière, pour que vivent et perdurent les livres et les métiers du livre. Les occasions de parler d’eux sont rares, je saisis donc celle-ci.

 

Pour moi – cette position n’a rien d’original – la relation entre l’auteur et l’éditeur doit se construire sur une rencontre, un échange. Ce qui ne s’est pas produit avec Ramsay. Étant donné que par l’intermédiaire de ce "gros" éditeur, mes livres n’ont rencontré qu’un public… disons, avec le sourire, "confidentiel", je ne risquais pas grand-chose à chercher ailleurs. Le manuscrit des Chiens de l’aube a connu des fortunes diverses et frôlé trois labels successifs, sans réussir à s’imposer. Pascal Arnaud, l’éditeur de D’un Noir si Bleu, a eu un coup de cœur pour ce texte. Contrairement à d’autres, il ne m’a demandé aucune modification, aucune coupe. DNSB aussi est une «petite» maison, installée en région et non à Paris, mais peu importe, je suis habituée à travailler dans l’ombre. Je sais que Pascal Arnaud fera le maximum pour donner à ce livre la plus grande visibilité possible. Je préfère de loin un "petit maximum" à un "gros minimum" !

 

Votre dernier livre se déroule à l'époque actuelle, dans le bordel d'un quartier populaire d'une capitale d'Amérique latine. Vous y multipliez les péripéties et les rebondissements dans des scènes où le cocasse rejoint parfois l'horreur, mêlant imagination et dérision au réel le plus sordide sans vous départir d'un regard à la fois critique et/ou tendre pour vos personnages.

Quelle a été la genèse de ce roman singulier ? Qu'est-ce qui l'a nourri ?

A.-C. B. : Vous me posez une colle. J’ai toujours beaucoup de mal à définir ce que vous appelez "la genèse". En fait, j’y pense très peu. Je n’écris ni pour me soigner, ni pour me connaître. Je n’ai rien à prouver. Ce qui est sûr, c’est que le titre vient droit de la relecture, il y a déjà longtemps, d’un de mes livres fétiches : La tante Juliaet le scribouillard, de Mario Vargas Llosa, à la fois roman d’apprentissage et interrogation sur cette genèse du texte. Au début du récit, lorsque s’esquisse la romance entre le narrateur et sa tante, les amoureux se séparent en écoutant aboyer "les chiens de l’aube" après une lente déambulation nocturne, main dans la main, dans les rues de Lima. Le passage est superbe, chargé à la fois de poésie urbaine et de tendresse pour les personnages. L’expression ne m’a pas quittée, une fois le livre refermé.

Simultanément, j’avais découvert Pantaleón et les visiteuses, du même Vargas, un texte magistral, brillant exercice de style à l’intrigue pimentée, au service d’une critique sociale et religieuse impitoyable. Un livre au cœur duquel tourbillonnent putes, maquereaux et bordels ! À l’époque, j’étais, en outre, immergée dans un projet d’échange culturel entre Tahiti et l’île de Pâques, donc en contact étroit avec le Chili, pays rival et frontalier du Pérou de Vargas.

Oui, le cadre du roman doit beaucoup à cette lecture de Mario Vargas Llosa, à la petite musique obsédante du titre. Quand je dis obsédante, je n’exagère pas, car je n’ai commencé les Chiens que cinq ou six ans plus tard… mais sous ce titre. Ce qui m’arrivait pour la première fois. Tous mes récits naissent de mots, de bribes de phrases lues ou entendues, jamais d’une idée d’intrigue. J’écris ce leitmotiv et je me dis «voyons quelle histoire va sortir de là »… Mais c’était la première fois qu’ils s’imposaient d’entrée de jeu.

Quant à l’intrigue, elle vient d’une interrogation à laquelle tous mes textes cherchent plus ou moins une réponse : qu’est-ce qui pousse à vivre, à survivre, ceux qui ont souffert et souffrent encore, ceux dont l’existence n’a, en apparence, rien d’enviable ? J’ai rencontré sous toutes les latitudes des gens satisfaits, voire heureux de vivre, quoique durement cabossés par la vie. Ils m’ont tous paru fascinants, mus par une énergie inexplicable, souvent contagieuse. Ils n’ont rien, mais ils offrent un trésor. La thématique de la résilience est au cœur des Chiens de l’aube.

Cette interrogation en recouvre une autre, que Salvat Etchart, dans le Monde tel qu’il est, a exprimée ainsi : «Quoi écrire, en sachant qu’on n’est pas un génie ? C’est bien triste, oui, c’est bien malheureux, oui, c’est le seul malheur qui compte, en somme.» Je pense que tout écrivain se la pose tôt ou tard. La réponse d’Etchart est la suivante : «Mais pouvoir écrire, et n’écrire pas, cela, c’est impardonnable.» Celle de Vargas, dans La tante Julia et le scribouillard,se masque d’ironie. Le futur prix Nobel s’y met en scène à dix-huit ans, rêvant d’une mansarde à Paris (incontournable nid de la gloire littéraire). Tâcheron chargé de rédiger les bulletins d’information à Radio Lima, il écrit des nouvelles qui lui paraissent géniales le soir, consternantes le lendemain, et finissent sans exception à la corbeille. Pendant ce temps, son collègue Pedro Camacho, inénarrable personnage de feuilletoniste inspiré, pond chaque jour des kilomètres de scénarios rocambolesques, enflamme l’imagination de milliers d’auditeurs et offre à ses employeurs des records d’audience. Intimement convaincu de son propre génie, Pedro Camacho se sacrifie sur l’autel de l’écriture, ascète shooté à la verveine. Il finit par s’égarer jusqu’à la démence dans ses intrigues à rebondissements multiples, contraint, pour y voir clair, d’en décimer les protagonistes à l’aide de catastrophes en série. Sous la cocasserie des situations et des personnages surgit, là aussi, la seule question qui vaille : le "pourquoi" de l’écriture.

 

Vous semblez aimer vous glisser dans la peau de héros très différents de vous. Vous confiez ici la narration au vieux factotum difforme d'un bordel sud-américain, dans Moana Blues, c'était un homme mûr à la dérive qui se confiait, se confessait, et dans L'Astronome aveugle, la narration extérieure propre au conte ne vous empêchait pas de pénétrer l'intimité profonde d'un vieux savant recouvrant paradoxalement la vue en étant soudain frappé de cécité...

L'écriture est-elle pour vous une manière d'investir l'autre, de devenir autre ?

A.-C. B. : Investir, devenir, non. Comprendre, oui. Comprendre l’autre et peut-être, par ce biais, apporter une réponse, forcément subjective, forcément imparfaite, à La fameuse question. C’est vrai, mes personnages, mes narrateurs, sont très différents de moi. Ce sont souvent des hommes. Quelques-uns sont très âgés. Pourtant, nous partageons certaines pulsions, certains traits de caractère et bien sûr, certaines expériences. Mais à quoi bon les revendiquer ?

Je ne me prétends pas capable de transcender, par la grâce des mots, ma petite existence en œuvre. De grands auteurs ont conduit l’écriture du «je» à des sommets. Yourcenar, dans Archives du Nord, attaque ainsi : «L’être que j’appelle "moi"…» Tout est dit. Bien s’écrire exige une force singulière, celle de se prendre soi-même comme objet d’étude, de soumettre à une investigation rigoureuse ce "moi", tenu à distance. Or, de nos jours, la scène littéraire déborde de témoignages, de confessions, d’autofictions. Combien, dans ce grand déballage, qui ne relèvent pas de la thérapie, du règlement de comptes, voire des deux ? Àl’origine de ces récits, souvent, il y a moins une démarche d’écrivain que l’expression d’un ombilicocentrisme forcené.  

 

Écrire dans la peau d’un autre c’est pour moi, tout en me tenant à distance, essayer de comprendre comment on peut fonctionner "autrement" et, par-là même, essayer de comprendre le mécanisme d’un monde dont «je» ne suis qu’un atome. L’altérité, la terrible et merveilleuse altérité, c’est l’interface du monde. Paradis, enfer, où serais-"je", que serais-"je" sans l’autre ? L’altérité détermine la relation au monde, dans l’amour sublime comme dans les pires conflits. Le point de vue de l’écrivain sera toujours plus ou moins subjectif, mais pour rétablir l’équilibre, il devrait tendre à l’objectivité, d’une manière ou d’une autre, et l’altérité en est une : elle oblige à accommoder, à trouver la bonne focale. Il est grand temps de redonner leur place aux diverses formes d’"alterfiction" !

 

Outre la thématique de l'altérité, de la rencontre, et celle de la résilience, le thème du nom, de l'identité semble sous-tendre ce roman. Votre héros est doté d'un immense désir de vivre, d'exister, mais les autres lui portent peu d'attention et on ne connaît pas sa véritable identité. Affublé d'un sobriquet honteux qui lui a été imposé, c'est le «surnom d'élection» généreusement offert par une des filles qui, porteur d'une dignité nouvelle, semble le premier déclic l'ayant mis en mouvement. Et le livre s'achève sur une question en suspens qui nous laisse supposer le héros enfin prêt à dire son «vrai nom».

Que recouvre pour vous cette marche du héros vers son identité, vers la vérité de son nom ?

A.-C. B. : L’identité est en effet un thème essentiel dans ce récit. Je vais m’efforcer de répondre à votre question sans dévoiler sa chute… ce qui constitue un exercice d’équilibre ! Le héros-narrateur des Chiens de l’aube, vous le soulignez, n’existe pas, ou existe à peine pour son entourage. Il n’est pas le seul. Les filles, le cuisinier-barman, le videur, s’appellent entre eux par des sobriquets ou des diminutifs. La patronne elle-même n’y échappe pas… bien que son surnom de Mamárende quand même hommage à sa double fonction, tutélaire et nourricière. Ce sont de petites gens, dont l’Histoire ne retiendra pas les noms. Consciemment ou pas, ils le savent, ils s’en moquent ou s’y résignent.

Ce n’est pas le cas du narrateur. Paradoxalement, cette identité qu’il renie est son bien le plus précieux. La dévoiler, c’est renoncer à la ligne de conduite qu’il s’est tracée au sortir de l’enfance. À vingt ans, il la confie à l’homme qu’il aime, sans que celui-ci soit capable d’apprécier l’offrande à sa juste valeur : il en sourit un temps, puis il l’oublie… mais le narrateur n’oublie pas. Pour lui, cette révélation, même considérée avec autant de nonchalance, ne peut garder son sens si par la suite, il la fait à d’autres. Elle ne doit avoir qu’un seul dépositaire. Plus tard, le "surnom d’élection" que lui donne la "petite" est en effet, le premier pas vers l’acceptation tardive de son identité. L’acceptation de soi, après une vie de mutisme. S’accepter lui permet de retrouver, avec l’identité perdue, une forme de dignité : deux choses qu’il croyait à jamais incompatibles. Mais il a dépensé toute sa vie, toute son énergie à élaborer son masque à partir d’un refus. Alors, même si la reconquête doit s’avérer bénéfique, elle ne peut s’effectuer que dans la souffrance.

Par ailleurs, renier son identité lui a permis de vivre en refoulant des images traumatisantes. Pour la reconquérir, il doit aussi accepter le flux de souvenirs violents qui y sont liés, reconstituer l’événement déchirant qui a bouleversé son existence et l’a poussé à adopter une ligne de conduite sur le fil du rasoir. Il doit affronter des images terribles, affronter la culpabilité qui va avec. Il doit régler ses propres comptes. C’est là que le thème de l’identité rejoint celui de la résilience.

Chacun de nous est plus ou moins obligé d’avancer masqué devant les autres, devant lui-même. Chacun a des zones d’ombre, des secrets, des humiliations, des silences opaques. Parvenu à la fin de sa vie, quel degré de vérité est-on capable de supporter ? La résilience passe aussi par l’acceptation de soi, des manques, des faiblesses qu’on cherche à dissimuler. Donc, par l’acceptation des actes fondateurs de l’existence et de l’identité. Pour l’écrivain, l’acte fondateur, c’est l’écriture. L’identité se construit sur des mots, pour lui plus que pour les autres, bien sûr. Mais dans le fond, la confrontation avec le Verbe des origines n’épargne personne : souvent, le seul mot que savent écrire ceux qui n’ont pas eu la chance d’en apprendre davantage, c’est leur nom, c’est leur identité.

 

Il y a, semble-t-il dans ce livre, une dimension sacrificielle soulignée par un lexique religieux. Et déjà dans vos précédents livres la mort semblait avoir une portée libératrice, rédemptrice.

Est-ce une manière pour vous de donner un sens à la mort, à la vie aussi, et à des vies injustement écourtées ?

A.-C. B. : Le lexique religieux m’est apparu au départ comme une sorte d’oxymore cocasse, puisqu’il s’agissait de s’en servir pour chroniquer minutieusement la vie du bordel. Grâce à ces termes connotés, j’ai cherché à souligner le caractère ambigu du lieu et ses points communs avec un autre espace carcéral, en apparence totalement opposé : le couvent. Le bordel est sinistre. Il ne s’anime vraiment qu’au crépuscule. Le jour, il est peuplé d’employés ensommeillés, mal embouchés, et de filles lasses, épuisées dès le réveil par leur nuit de misère. Une fois sur pied, les filles s’échappent, elles sortent en ville pour faire des emplettes, pour rire de bêtises, pour oublier. Cette fuite est si brève… elles reviennent le soir, comme aimantées. Elles n’ont pas d’autre endroit où aller, pas d’autre moyen de gagner leur vie. Officiellement, le bordel n’est pas une prison. Elles ont toutes leur clé. Mais cette clé n’ouvre aucune autre porte. En réalité, les filles sont enchaînées, et la chaîne est courte.

En religion, pour une vocation sincère, combien de petites sœurs, enfermées pour des raisons familiales ou sociales, ont passé – ont perdu – leur existence au couvent, faute de savoir que faire d’autre et où se réfugier ? La structure pyramidale du bordel, dirigé d’une main de fer par la Mama, elle-même secondée par le videur, le barman et la Mafalda, évoque de même la hiérarchie religieuse. Enfin, le bordel est un monde clos, qui tend à l’autarcie sans y parvenir tout à fait. Le couvent aussi ! Souvent, autrefois, les couvents employaient un factotum, un homme âgé, considéré comme asexué, pour effectuer les tâches les plus lourdes et accomplir les expéditions indispensables vers le monde extérieur. C’est le père Fauchelevent dans Les Misérables… Le narrateur, dans ce récit, remplit ces fonctions d’homme à tout faire et de coursier.

Il n’a qu’une vie de misère, mais vivre est son seul luxe, il y tient. Il n’a pas envie qu’on l’aide à rejoindre la tombe, il veut trouver le chemin tout seul. Ce n’est certes pas une attitude originale ! Bien sûr, la peur de la mort constitue une raison suffisante pour mener à son terme une existence indigente. Mais il semble que la peur puisse diminuer avec l’approche naturelle de ce terme. Il existe une expression populaire qui dit très bien la chose : «mourir à son heure». La biologie nous apprend que chaque être humain est «programmé», dès le monde intra-utérin, pour une certaine durée de vie. Si les circonstances lui sont favorables, si aucun accident, aucune épidémie, aucune guerre assassine ne précipitent sa mort, alors, l’usure aidant, la lassitude aidant, cette mort peut devenir acceptable, voire désirable, elle peut même se transcender en une "fin" que la victime, qui n’a pas le choix, a quand même l’illusion de choisir.

C’est ce qu’a très bien compris mon misérable factotum de bordel. Il est doté, en dépit de sa claudication et de sa laideur, d’une santé de fer, d’une résistance exceptionnelle, bref d’une "bonne pioche" génétique qui le rend optimiste malgré lui, qui génère en lui ce désir de humer encore un peu l’air vicié des docks, de s’envoyer discrètement une goulée d’alcool derrière le bar, de parler musique avec le cuistot ou l’épicier, bref de faire chaque jour, avec sa patte folle, quelques petits pas de plus. Il sait très bien qu’un jour, l’envie disparaîtra. Il veut juste arriver à ce jour-là. Si tout le monde pouvait être sûr de mourir à son heure, la vie n’aurait sans doute pas davantage de sens, la mort non plus, mais l’une et l’autre paraîtraient sans doute plus tolérables.

 

Dans bien des mythologies, les chiens sont associés à la mort, aux enfers. Ce dernier roman s'ouvre de manière très puissante et poétique sur une horde nocturne de chiens sauvages qui se dispersent aux premières lueurs du jour pour laisser la relève aux hommes, à des «chiens de l'aube» - peut-être - apparemment plus présentables, plus rassurants. Tous vos livres semblent, chacun à leur manière, des plongées dans la part obscure du monde des hommes (dans ce «bordel nickel»), et dans cette nuit intérieure des individus qui semble rejoindre celle, tout aussi mystérieuse, de l'univers.

Ces plongées douloureuses mais révélatrices apprivoisent-elles la nuit, la rendent-elles finalement moins terrifiante que le jour ?

A.-C. B. : La matière noire est un objet de recherches pour les physiciens, les astronomes. Elle l’est aussi pour les artistes. Pour toute œuvre d’art, il existe toujours – au moins – un deuxième degré de lecture. Même l’hyperréalisme, en ne nous donnant à voir que la surface des choses, nous interroge sur cette visibilité immédiate, nous procure l’irrésistible désir de creuser, de gratter, d’aller voir ce qui se cache sous l’apparence. Rien peut-être; encore faut-il s’en assurer. L’écriture peut s’assimiler à la plongée vers les abysses, à l’archéologie des labyrinthes, à une navigation dans la nuit intersidérale… les métaphores ne manquent pas pour exprimer cette quête sombre. On n’est pas toujours capable d’en ramener le Graal, mais on doit la tenter. Ne prendre aucun risque, ce serait l’«impardonnable» selon Etchart.

Au dernier chapitre, le narrateur est proche du désespoir. L’attaque d’une bande de chiens errants le pique au vif, lui redonne in extremis le goût de la lutte. Une fois de plus, il accepte la mort, mais refuse qu’on l’y précipite. Oui, les chiens sont effrayants. Toutefois, le danger qu’ils représentent est prévisible et clairement définissable. Le type de danger qui, bien pesé et affronté avec intelligence, peut tenir lieu d’ultime épreuve avant l’éveil. Mais celui que représentent les hommes est bien plus redoutable, car impondérable. Invisible en plein jour, dans le reflet des apparences, «bordel nickel», il l’est encore davantage dans la nuit où il se fond, d’où il peut surgir à tout instant, sous toutes les formes.

Bordel nocturne. Le terme est à prendre dans son double sens : maison close, bien sûr, mais aussi, pagaille générale, état d’extrême confusion, débandade de l’autorité. Moment où tout se brouille, où tout ce qui était prévu échoue, où tout ce qui n’était pas prévu arrive en avalanche, sans qu’on puisse arrêter l’enchaînement des calamités. Objet de tous les désirs mais aussi de tous les anathèmes, associé dans beaucoup de religions à la sorcellerie, aux ténèbres, à la part obscure et coupable de l’humain, le corps féminin se rebelle soudain contre la violence qui lui est faite et le monde, autour de lui, se dérègle.

Non, la nuit n’est pas moins terrifiante. Mais qui l’affronte, et en revient, peut en sortir mieux armé pour affronter le jour. Peut-être, qui sait, apaisé… mais ceci est une autre histoire.

 

(Entretien réalisé par e-mail du 5 au 20/10/14 et publié sur La Cause littéraire  le   29/10/14)

Publié dans Interview - rencontre

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Perrine 24/11/2014 09:46


Merci pour ce billet qui souligne la relation complexe et si nécessaire de l'auteur à son éditeur... :)

Laurier Veilleux 19/11/2014 18:12


Bonjour madame Emmanuelle,


Magnifique entrevue. Que je vais relire.


J'ai commandé Les Chiens de l'aube dans une librairie à Montréal. Ce n'est pas certain que je puisse l'obtenir, la maison d'éditions n"étant pas connue de la libraire.


Merci encore de désormais faire partie de mes paysages.


L.